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Il n’était pas entièrement certain de ce qui l’avait réveillé.
La caresse de la lumière du soleil sur son visage, peut-être, plus douce que ce dont il avait l’habitude. Les bruits lointains dont il prenait un peu plus conscience à chaque seconde qui passait - des pas feutrés, des voix étouffées. Plus près, le chant vaguement familier d'un oiseau. Un de ceux qu’on trouve pas vraiment, au sud. Avec un soupir, il s’enfouit un peu plus dans un matelas et un oreiller dont le confort, après ces dernières semaines (ces dernières années), était aussi oublié que bienvenu.
Entre ses doigts, il sentit les siens commencer à bouger, et il resserra son étreinte.
Il était bien. Vraiment bien. Ca aussi, il avait oublié ce que ça faisait.
Quand il ouvrit les yeux, elle était déjà réveillée. A peine - ses paupières luttant pour ne pas se refermer, ses pupilles encore pleines de sommeil. Quand elles se posèrent sur lui, il vit l’étonnement, le temps d’une seconde. Le choc, puis le souvenir des derniers jours, les pièces du puzzle se remettant en place doucement.
Elle se rapprocha un peu, à peine. Son regard se posa sur leurs mains, et les extrémités de leurs doigts, toujours enlacés. Ils avaient certainement dû s’endormir comme ça. Ils n'avaient pas beaucoup parlé, trop fatigués - épuisés, même. Dehors, le château de Carmélide vivait la plus grande célébration qu’il n’ait jamais vu, burgondes comme bretons fêtant la fin tant attendue de la tyrannie de Lancelot sous les litres de vin, dansant sur tout le domaine au rythme des chants sonores de chacun, des rires.
Mais il l’avait bien vu, qu’elle aurait préféré être ailleurs. Au calme. Lui aussi d’ailleurs, avec elle de préférence. Quand il l’avait doucement attirée par le bras, elle n’avait rien dit - elle avait juste souri, et s’était accrochée au sien alors qu’ils s’éclipsaient, avançaient sous la nuit parsemée d’étoiles, sous les alcôves du château jusqu’à l’étage des chambres.
A ce moment précis, il avait eu l’impression que ses bras enlacés autour du sien était la seule chose qui le centrait. Le maintenait debout, au milieu de tout ce bazar qui recommençait.
- Vous dormez avec moi ce soir, pas vrai?
Ils étaient arrivés à la porte de sa chambre, et il l’avait regardée avec un froncement de sourcils. Certes, on lui avait attribué sa propre chambre, certainement pour que chez elle, la princesse de Carmélide si longtemps disparue puisse être tranquille. Mais depuis le premier soir - ce soir où il avait réalisé, osé, ce soir où les fleurs de sa couronne de mariage lui avaient chatouillé la nuque alors qu’elle entrelaçait ses bras autour de son cou - il ne l’avait pas utilisée une seule fois.
Elle avait eu l’air si hésitante, pourtant. Inquiète. Alors il avait ravalé sa blague et son roulement d’yeux, et s’était contenté d'acquiescer.
Sous les draps, il sentit la main de sa femme se refermer sur sa chemise. Elle ne le regardait toujours pas, mais lui la regardait. Ses yeux bruns, son nez fin. Les boucles qui lui encadraient le visage et sur lesquelles se reflétaient la lumière du jour, l’épaule nue qui dépassait de sa robe, et contre laquelle il avait envie de se blottir. Ses tâches de rousseur. Toutes ces années, il avait eu peur d’oublier ses traits - il veillerait à les mémoriser un à un, désormais.
Son pouce glissa vers les cicatrices de son poignet droit, et il se figea, ses yeux remontant immédiatement vers les siens. Mais elle ne s’arrêta pas - au contraire. Avec un petit sourire rassurant, éphémère, elle souleva légèrement sa main pour mieux observer les marques de son désespoir gravées dans sa chair.
Dans un bain que je vous ai moi-même fait couler.
Il n’était pas certain de combien de temps ils restèrent comme ça, mais il fut le premier à briser le silence.
- J’ai recommencé.
- Je sais.
Pas le moindre signe d’incompréhension, de doute. Il n’eut pas à préciser plus que ça, et son cœur se tordit dans sa poitrine. La honte, sans doute. Le regret, peut-être. Les remords.
Elle continuait son va et vient le long de ses cicatrices. Délicate, douce, alors qu’elle aurait toutes les raisons de ne pas l’être. Ou peut-être qu’elle s’était habituée - un abandon de plus à ajouter à la liste, après tout.
- Quand vous êtes revenu du château, votre poignet était à découvert. Il l’était pas, avant.
Bien sûr, qu’elle l’avait remarqué.
- Et puis, j’ai entendu les jeunes dire qu’ils vous avaient trouvé allongé sur la table. Ils comprenaient pas bien pourquoi...Moi, j’ai su tout de suite.
Il hocha légèrement la tête, se demandant s’il allait avoir le courage de croiser à nouveau son regard. Mais elle le méritait, ça et bien plus, alors il le prit à deux mains, ce courage, et le fit avant de lui demander.
- Vous m’en voulez pas?
- Vous en vouloir?
- Bah, je sais pas...Vous seriez en droit, quelque part.
Il le vit - la façon dont sa mâchoire se serra , la tension dans ses muscles. Mais elle haussa simplement les épaules.
- Vous avez pas demandé à revenir. Ça fait des années que vous le dites que vous en voulez plus, de tout ça - vous en avez jamais vraiment voulu. Quand vous êtes retourné chercher Excalibur, et puis qu’après - et puis après tout le reste, j’ai cru que peut-être... Mais vous avez rien demandé. Et avec cette satanée épée qui déconne, et Dieu sait ce que vous a dit Lancelot, j’imagine que ça a pas dû être facile.
Il devrait avoir l’habitude maintenant, qu’elle lui cloue le bec. Pas assez, visiblement.
Et puis, comme si ça suffisait pas, comme si le poids dans son bide n’était pas assez lourd, elle amena son poignet à ses lèvres, et embrassa délicatement sa peau balafrée avant de libérer sa main. Avec un léger soupir, elle laissa ses doigts se balader sur la barbe qui courait sur son menton. Alors seulement elle le fixa droit dans les yeux.
- Alors non. J’espérais que vous alliez mieux, mais non - je vous en veux pas.
Il voulait lui dire qu’il ne recommencerait plus. Qu’il tenterait, du moins. Qu’il ne l’avait pas tellement prémédité, ce coup-ci, que tout était juste redevenu trop - trop tout, d’un coup, et que l’envie d’abandonner, la fatigue avaient été trop fortes. Qu’il voulait faire mieux, sincèrement. Qu’il allait essayer, ne serait-ce que pour tous ceux qui croyaient en lui sans qu’il sache trop pourquoi. Pour elle. Il voulait lui dire, et il allait lui dire, parce qu’il fallait qu’elle l’entende. Il voulait qu’elle l’entende, de lui.
Mais plus tard. Là, tout de suite, c’est elle, qu’il voulait.
Sa main alla se perdre dans ses longs cheveux, et alors qu’il ramenait son visage vers lui, il eut juste le temps d’apercevoir la surprise le traverser avant qu’il ne soit collé au sien.
Elle fut vite oubliée, la surprise - bientôt, elle lui ouvrait ses lèvres dans un gémissement qui fit courir un frisson qu’il sentit tout le long de son dos, un de ceux qu’il avait déjà parfaitement mémorisé, un de ceux qu’il voulait garder gravé. Il glissa sa main libre sur le haut de ses fesses et la plaqua contre lui en même temps qu’elle renforça sa prise sur sa chemise pour le tirer vers elle, cherchant désespérément à faire disparaître un espace qui n’existait plus. Non pas qu’il se plaignait: lui aussi, il voulait plus, encore plus. C’est tout ce qu’il demandait.
Ses doigts fins étaient chauds autour de son cou, et lorsqu’elle enroula sa jambe autour de sa hanche, elle fit voyager l’une de ses mains le long de son torse et autour de sa taille, jusque dans le bas de son dos.
Cette fois-ci, il ne sut dire de qui venait le gémissement qui brisa le silence teinté de leurs respirations haletantes.
Le savon du bain qu’elle avait pris la veille parfumait encore sa peau, douce, terriblement douce sous ses lèvres gercées, ses doigts rugueux. Il embrassa ses lèvres, longtemps. Puis il laissa sa propre main glisser le long de sa cuisse, la colla contre lui autant qu’il le pouvait, descendit le long de son cou exposé et s’y attarda, encore et encore jusqu’à laisser sa marque dans le creux de sa clavicule.
Il sentait ses doigts dans ses longs cheveux noirs, son souffle humide dans son oreille, sa peau contre la sienne. Il était bien - plus que bien. Exactement là où il devait être.
Avant qu’il ne puisse se redresser, se positionner entre ses jambes et avoir meilleur accès à sa poitrine, ses hanches, elle le prit de court et le plaqua dos contre le matelas, ses genoux de chaque côté de son corps maintenant surplombé par le sien, et elle l’embrassa de nouveau. Sans retenue, sans concession.
A la tour, elle s’était laissée guider, lui avait complètement abandonné le contrôle, de son corps, d’elle-même. Craintive, encore. Plus maintenant.
Entre ses cuisses qu’il agrippait fermement, possessivement, il sentait le désir évident de sa femme contre le sien.
Elle prit son temps, et déposa mille baisers sur ses lèvres, ses joues à peine rasées, son cou que ses ongles venaient effleurer, lui arrachant un râle de plaisir. Quand elle se redressa enfin, ses longues boucles décoiffées, ses lèvres roses et cette lueur dans ses yeux, son cœur se tordit à nouveau dans sa poitrine.
Cette fois, il n’avait aucun doute sur le sentiment qui en était responsable.
Elle posa ses mains sur ses épaules avant de venir les arrêter sur le bas de son ventre, et elle lui sourit, presque timide. Elle n’avait jamais été aussi belle.
Mais il s’agissait de sa femme, et comme toujours, il fallait qu’elle lui prouve qu’il avait tort - alors elle souleva ses hanches, juste assez pour pouvoir le saisir, juste assez pour pouvoir le prendre lentement, entièrement. Et alors qu’il luttait pour ne pas fermer les yeux d’extase, c’est exactement ce qu’il la regarda faire, sa bouche légèrement entrouverte dans un gémissement de plaisir, sa poitrine bombée, ses seins parfaitement dessinés sous le fin matériel de sa robe, et il réalisa que c’était certainement ça, la plus belle vision qu’il ait eu à admirer.
Il ne savait pas très bien quand sa chemise atterrit au bord du lit, quand sa robe suivit. Il n’était pas certain de quand ses mains avaient quitté les reins de sa femme pour monter le long de son dos alors qu’il se redressait pour enfouir son visage dans son cou. Mais quand elle referma ses bras autour de lui, il sut que sans elle, il ne pourrait pas se les retaper, sa destinée, sa quête, et tout le merdier qui allait avec.
Avec elle, en revanche, il avait peut-être ses chances.
