Chapter Text
Ce fut sur la route du retour en Carmélide que Guenièvre apprit la folie de Lancelot. Elle n’avait quitté Tintagel que depuis quelques jours, et s’était arrêtée dans une auberge réputée pour y passer la nuit. La nouvelle circulait de table en table. Le roi était mort après l’avoir nommé régent disaient certains, tandis que d’autres parlaient de coup d’état et de trahison. Des édits auraient été publiés le lendemain de la passe de pouvoir, interdisant les réunions de chevaliers et les voyages nocturnes, rationnant la nourriture, limitant le nombre de kilomètres que chacun était autorisé à parcourir autour de chez soi.
Elle n’y croyait qu’à moitié. Que Arthur soit mort, que Lancelot soit devenu un tyran, que les chevaliers qu’elle avait côtoyé pendant si longtemps soient pourchassés comme de vulgaires criminels. Elle n’y croyait qu’à moitié, et ce ne fut qu’à son arrivée en Carmélide que la réalité la rattrapa.
Au moins, Arthur n’était pas mort. Il était recherché par toute l’armée, certes. Une prime avait été mise sur sa tête, il est vrai. Mais tant qu’on offrait de l’argent en échange d’informations sur l’emplacement d’Arthur Pendragon, et qu’on menaçait de mettre à mort quiconque était découvert en train de l’aider, cela voulait dire qu’il était en vie. Et cela suffisait à Guenièvre.
La vie à Kaamelott lui manquait. Après avoir résidé tant d’années là-bas, la famille royale de Carmélide se trouvait déstabilisée. Il manquait quelqu’un à table lors des repas. Les commentaires désagréables ne l’étaient qu’à moitié, comme si ne pouvoir s’attaquer qu’à deux de leur trois cibles habituelles avait enlevé à Léodagan et Dame Séli l’énergie requise pour fustiger leurs enfants.
Léodagan avait pris l’habitude de regarder les feuilles d’automne virevolter dans le vent avant de toucher terre lorsqu’il passait devant une fenêtre, et on l’entendit deux ou trois fois mentionner le souvenir des fêtes du printemps que le seigneur Bohort avait pour habitude d’organiser. Dame Séli passait la majeure partie de son temps aux cuisines, quand elle n’était pas aux côtés de son mari lors de réunions politiques. Elle faisait des tartes et des confitures. Tout les fruits y passaient, les fraises, les cerises, les abricots, les pommes, les poires, et d’autres encore. Yvain n’était jamais vu hors de sa chambre avant le milieu d’après-midi, et la morosité qui émanait de lui depuis qu’il avait été séparé de Gauvain infectait tout ceux qui le côtoyaient.
Des murmures de Résistance courraient à travers le pays. On racontait que les seigneurs Perceval et Karadoc s’était cachés et que, à l’étonnant de tous, l’armée ne leur avait pas encore mis la main dessus. Le seigneur Bohort aurait fuit à Gaunes, sur le continent. Calogrenant était rentré au Nord, et les autres se seraient organisés en petit groupes dispersés à travers l’ile. Mais les nombreuses lois passées par le nouveau gouvernement, et le nombre impressionnant de soldats déployés afin de les faire respectées rendait toute tentative d’organisation plus complexe que prévue, et les quelques messagers envoyés de Carmélide pour tenter de réunir des forces autour de Léodagan ne revenaient jamais.
Guenièvre ne prêtait qu’une attention distraite à tout cela. Elle ne portait qu’une attention distraite à tout ce qui l’entourait. Les lettres de Lancelot lui glaçait le sang, bien qu’elle ai prit la décision de réduire chacune d’entre elle en cendre dès qu’elles arrivaient, sans même les ouvrir. Aux cauchemars qu’elle avait depuis la tentative de suicide d’Arthur s’ajoutaient maintenant ceux où Lancelot la retenait captive, parfois en forêt dans son ancien camps fortifié, parfois dans un Kaamelott dénué de vie. Elle ne pouvait plus dormir seule, et rejoignait chaque nuit le lit de ses parents où son père, malgré ses ronchonnements, lui cédait sa place et s’en allait dormir dans une chambre pour visiteurs.
Elle ne répondit jamais, donc il vint la chercher en Carmélide. Il prétexta une visite officielle, ne prévenant que la veille de son arrivée, de sorte que Guenièvre ne l’apprit que le jour même. Elle aurait pu s’en aller. Regretta de ne pas l’avoir fait. La temps qui lui été alloué pour préparer sa fuite n’aurait pas suffit, de toute façon. D’autant que les multiples restrictions sur les trajets, et les nombreux postes de contrôles que Lancelot avait fait érigé sur les routes de Bretagne aurait rendu toute tentative futile. Mais elle aurait put essayer.
Il arriva solennellement, ce qui fut plus dur à supporter pour Léodagan et Dame Séli que s’il était arrivé en grandes pompes. On aurait pu croire à un chef de guerre arrivant en terre conquise. Il se montra charmant, comme à son habitude, parlant uniquement de négociations militaires, de nouveaux traités de commerces, et de nouvelles frontières. Guenièvre, qui avait prétexté des maux de tête, ne les rejoignit que pour le diner, forcée hors de sa chambre par Dame Séli. À chaque fois qu’il prononçait un mot, elle revivait son dernier jour en forêt, lorsqu’il lui avait assuré l’attacher pour son bien. À chaque fois que ses yeux tombaient sur lui, elle se remémorait son air déterminé et hors d’atteinte lorsqu’il était venu tuer Arthur. Ses cheveux avaient poussés depuis, et il avait reprit du muscle. Il aurait été facile de croire que devant elle se tenait l’ancien Lancelot, second du roi, confident de la reine. Si ces parents remarquèrent son malaise, ils n’en dirent rien. Guenièvre s’éclipsa rapidement, sans avoir échangé un mot avec le nouveau souverain.
Il resta une semaine. Une semaine bien longue pour Guenièvre, mais aussi pour le roi et la reine de Carmélide qui supportaient mal cette invasion de leur territoire. Le message était clair. Soit la Carmélide se soumettait à la nouvelle autorité de Kaamelott, soit Kaamelott s’assurerai que la Carmélide se tienne à sa place. Seul Yvain continuait de vivre comme si de rien était, posant de ci de là des questions auxquelles personne n’avait la patience ni le courage de répondre.
C’est avec soulagement que Guenièvre se leva le dernier jour. Un soulagement qui s’envola sitôt qu’elle ouvrit la porte de ses appartements pour tomber sur Lancelot lui-même. Il se tenait droit dans ses habits de voyage, un bouquet de fleurs fraiches dans ses mains. Guenièvre fit un pas en arrière de surprise, manquant de rentrer dans sa suivante qui s’écarta de justesse.
— Seigneur Lancelot, dit-elle en faisant mine de lisser sa robe pour se donner contenance. Puis-je faire quelque chose pour vous ?
Un sourire s’était dessiné sur son visage à la vue de Guenièvre, et il fit un pas vers elle, lui tendant le bouquet.
— Rien, si ce n’est accepter de rentrer à Kaamelott. Vos appartements ont été refaits entièrement, et vous attendent.
— C’est … C’est bien aimable à vous, seigneur Lancelot, dit-elle en acceptant le bouquet et en s’inclinant. Mais je —
Il posa une main sur son épaule, la stoppant net dans ses explications. Toutes ces pensées se focalisèrent sur ce contact, sur cette main chaude contre sa peau nue. Un frisson la parcourut, et il en fallut de peu pour qu’elle ne se dégage violemment.
— Ne vous inclinez pas devant moi, dit Lancelot, en soulevant délicatement son menton de sa main libre. Ne vous en sentez jamais obligée.
Ses yeux bleus la fixaient, et il semblait à Guenièvre qu’elle ne pourrait jamais s’en défaire. Il lâcha son menton, et repoussa une mèche tombée de sa coiffure, avant de poser une main sur sa joue.
— Les chevaux sont prêts, il ne manque que vos baggages. Mes gens viendront les chercher dès lors que vous leur en donnerez l’ordre.
Ne laissant pas à Guenièvre la possibilité de répondre, il posa un baiser sur son front, et s’en retourna, disparaissant dans le prochain couloir. Elle le regarda partir, le tambour de son coeur battant dans ses oreilles, la gorge si serrée qu’elle ne pensait plus pouvoir respirer.
Ce fut sans avoir préparé ses affaires de voyage que Guenièvre se rendit dans la salle du trône, où Léodagan l’avait fait demandé. Il portait une mine grave qu’elle lui avait rarement vu, et l’air sombre de sa mère ne fit rien pour la rassurer. Lancelot était là, lui aussi, accoudé à une fenêtre, les yeux perdus au loin, indifférent aux regards assassins que lui jetait Dame Séli. Une dizaine de soldats blancs était postés le long des murs de la salle, chacun une main sur le pommeau de l’épée qu’ils portaient à la ceinture. Lancelot se retourna en entendant Guenièvre arriver, et lui jeta un de ses plus tendres sourires. Elle prit soin de s’incliner devant lui, avant de se tourner vers ses parents.
— Vous m’avez fait demander ?
Elle eu à peine le temps de comprendre ce qu’il se passait quand elle se retrouva enserrée dans de larges bras, le visage enfoui dans le torse de son père. Elle ne se rappelait plus de la dernière fois qu’il l’avait tenu comme cela et l’embrassade, au lieu de la rassurer, lui fit craindre le pire.
— On viendra vous chercher, murmura Léodagan. Je peux pas vous dire quand, mais vous y resterez pas. On viendra vous chercher.
Il la garda dans ses bras quelques instants de plus, et Guenièvre s’accrocha à lui de toutes ses forces, comme un enfant s’accroche à ses parents avant que ces derniers n'éteignent la lumière, et ferment la porte pour la nuit. Elle ne savait pas ce que Lancelot avait fait, comment il s’y était prit, mais il avait fait en sorte que la lumière disparaisse, et que la porte se retrouve bien trop loin pour être ouverte au milieu de la nuit, lorsque les cauchemars reviendraient.
Dame Séli ne dit rien, mais glissa un poignard dans sa main alors qu’elles s’embrassaient, et fit un léger signe de la tête quand elles échangèrent un dernier regard.
Lancelot vint se placer à côté de Guenièvre, et entrelaça ses doigts dans les siens.
— Seigneur Léodagan, Dame Séli, dit-il en s’inclinant. Ce fut un plaisir.
Et sans autre mot, il sortit de la salle, entrainant Guenièvre dans son sillage. Elle vit ses parents se tenir l’un près de l’autre, son père ayant une main posée sur l’épaule de sa mère, la suivant des yeux jusqu’au dernier moment.
— Mais, euh, elle va où Guenièvre ? résonna la voix d’Yvain derrière elle.
Elle tenta de se retourner, d’échanger un mot d’adieu avec son frère, mais la poigne de Lancelot était trop forte, et elle ne put que le suivre.
Ils partirent sans qu’elle n’ai le temps d’emmener quoi que ce soit. Pas le moindre souvenir, pas le moindre bibelot, pas la moindre robe. La Carmélide défilait derrière les fenêtre de leur diligence. Les forêts de pins se muèrent en plaines si grande que seul le soleil pouvait les voir tout entières, puis en collines sur lesquelles quelques villages étaient jonchés.
— Toutes vos affaires ont été mises de côté à Kaamelott. Vous pourrez garder celles que vous souhaitez, et je ferais détruire le reste. Je comprends que la situation vous gène, ma bien-aimée, disait Lancelot, les mains de Guenièvre dans les siennes. Mais ne vous en faites pas. Votre honneur est sauf, et sitôt que j’aurais retrouvé Arthur, nous pourront vivre notre histoire, vous et moi, sans honte aucune.
Elle n’avait pas trouvé la force de lui répondre.
