Chapter Text
Thorn reprit conscience soudainement, comme un interrupteur que l’on actionne. Où était-il ? Que s’était-il passé ?
Il n’oubliait jamais rien. Pourquoi ce brouillard dans sa tête ? Il regarda autour de lui. La décoration de la pièce lui était vaguement familière. Le manoir de Bérénilde ? Un pleur de bébé confirma son hypothèse. Que faisait-il ici ? Dans son dernier souvenir, il était dans la prison de haute sécurité des bas-fonds de la Citacielle.
L’enchainement entre ces deux lieux lui restait inaccessible. Cela n’était pas concevable.
Il tenta de se lever pour aller chercher des réponses mais sa jambe gauche refusa de lui obéir. La blessure… Il l’avait également oublié. Il fit un inventaire rapide de ses autres douleurs. Côtes, mâchoires, poignets… Des meurtrissures douloureuses mais pas mortelles. Il s’en remettrait. Il s’en remettait toujours. De simples cicatrices à ajouter à sa collection. En comptant celle sur sa joue infligée par le baron et sa jambe brisée, cela faisait 56.
Sa jambe restait préoccupante. Un rapide coup d’œil l’informa qu’elle était maintenue dans un carcan en fer et couverte de bandages. On l’avait soigné ? Qui ? N’était-il pas destiné à mourir ? Pourquoi le soigner ? Pour qu’il tienne debout alors qu’on le Mutilait de tous ses pouvoirs ? Cela n’avait aucune logique…
Un mouvement à côté de lui le sortit de ses pensées. Un petit corps, habillé sombrement, couverts de boucles brunes qui cachaient le visage… Ophélie…
La vue de sa femme à côté de lui, dans ce lit, lui rendit la mémoire comme un électrochoc. La cellule, le mariage, sa déclaration, les pleurs d’Ophélie, le Mille-faces, la confrontation, son évaporation, Farouk…
Sa mémoire de Chroniqueur envahit intégralement son esprit.
***
Thorn était adossé au mur doré de sa cellule. L’eau, qui giclait à côté de lui trempant son costume et se mêlant à son sang, aurait dû le dégouter au plus haut point. Il n’en était rien. Il riait comme jamais de sa vie il n’avait ri. A travers ses longs doigts posés devant ses yeux, il apercevait le visage d’Ophélie. Comme à son habitude, son expression était indéchiffrable. Elle semblait effrayée mais l’était-elle réellement ? Elle devrait l’être mais elle ne faisait jamais rien comme tout le monde. Il n’avait jamais su la lire. Il n’était pas devenu lecteur non plus. Quelle ironie. Il ne comprendrait jamais les hommes ni les objets. Il ne comprendrait jamais sa femme. Mais cela n’avait plus d’importance. Il avait compris le principal : comment protéger Ophélie. Ce Mille-faces avait forcément une faiblesse et il savait désormais où la chercher. Il irait à Babel. Il trouverait comment détruire ce simulacre de dieu et il l’arracherait à Ophélie.
Je te garderai à l’œil jusque-là.
Cet imposteur avait eu le culot de menacer sa femme. Juste devant lui. Il ne le permettrait pas. Il y consacrerait sa vie. Un petit peu plus que cela même.
- Promettez-moi, insista Ophélie, le ramenant à la réalité.
Il soupira. Elle paraissait bouleversée, résolue et surtout inquiète. Inquiète pour lui. Il ne lui mentirait pas, du moins pas directement, mais il ne pouvait pas lui dire non plus toute la vérité. Ils n’avaient pas le temps. Il quitterait cette cellule avant qu’elle ne revienne. De l’autre côté du mur, son reflet l’appelait. Il le sentait au plus profond de son être : il était devenu un Passe-Miroir.
- Je ne fais jamais rien d’inconsidéré.
La main sur la paroi tremblante du mur, Ophélie ne semblait pas convaincue. Elle plongea sa main et son pied dans la paroi mais ne disparut pas. Au contraire, elle fit volte-face et en quelques foulées de ses petites jambes, elle fut près de lui, toujours visiblement inquiète. Elle posa ses mains gantées sur ses joues. Thorn n’aurait pas dû apprécier autant ce contact. Tout son corps devrait se révolter, comme il l’avait toujours fait à chaque fois que quelqu’un le touchait, encore plus sur le visage. Il se contenta d’écarquiller les yeux, son regard plongé dans les yeux marrons d’Ophélie.
- Vraiment, murmura-t-elle. Ne bougez pas. J’ai besoin de vous.
Elle se pencha en avant et posa les lèvres sur les siennes. Cela ne dura que quelques secondes (trois), mais le cerveau de Thorn se vida complètement. Pour la première fois de sa vie, il ne pensait à rien, aucun souvenir ne l’envahissait, aucun chiffre, aucun calcul. Juste son épouse qui lui rendait son baiser avec 48h de retard.
Ophélie se releva.
- Je reviens. Faites-moi confiance.
Elle disparut dans la paroi dorée, laissant Thorn complètement abasourdi sur le sol.
Une lutte interne s’engagea. Il devait partir. Se lever, ramper, quitter cette cellule de la même manière que sa femme. Quitter cette Arche et partir pour Babel par n’importe quel moyen. A minima partir pour arrêter l’hémorragie. Fuir à temps pour ne pas se retrouver devant Farouk. Personne ne pouvait arrêter l’Esprit de Famille. Pas même Ophélie. Il ne le mutilerait pas. Il ne devait pas avoir le temps de le faire. Il devait se lever. Urgemment.
Thorn ne bougea pas. Face à sa rationalité se dressait son épouse.
J’ai besoin de vous.
Quelle était la probabilité qu’elle prononce les seuls mots qui le ferait rester ? Les seuls mots qu’il ait jamais voulu entendre ?
Il l’aimait. L’aimait-elle en retour ? Elle l’avait giflé. Elle venait de l’embrasser.
J’ai besoin de vous.
Cette déclaration était bien plus puissante pour lui qu’un « je vous aime ». Il ne pouvait pas la laisser. Il devait rester et comprendre pourquoi elle avait besoin de lui. Ce qu’elle attendait de lui et lui donner immédiatement. Inconditionnellement.
Alors que sa partie rationnelle lui hurlait de fuir immédiatement, qu’il pourrait très bien lui demander plus tard, quand il se serait débarrassé de ce dieu misérable, les rouages de la porte se mirent en marche.
Farouk serait là d’ici 90 secondes. Il entendait déjà la clameur de la cour. Il tendit la main vers la surface du mur qui se mit à trembler à son contact.
J'ai besoin de vous.
Il retira sa main.
Trop tard...
Il avait échoué. Il se ressaisit. Tout comme sa femme, il n’était pas dans ses habitudes de regretter. Il assumait toujours tous ses choix et il se consola en se disant qu’il avait au moins atteint un objectif de vie : il avait connu l’amour et quelqu’un au moins serait présent à son enterrement… Ophélie… Il aurait tant aimé pouvoir lui donner plus… La protéger... Lui donner la vie qu'elle mérite...
La porte s’ouvrit enfin révélant la silhouette d’Ophélie encore plus minuscule à côté de celle imposante de Farouk.
- J’accorde à M. Thorn un titre nobiliaire et je l’affranchis de sa condition bâtarde. Par conséquence, il sera soumis à un nouveau procès en bonne et due forme.
Thorn entendit à peine la voix monotone de l’Esprit de famille, pas plus qu’il ne le vit se retourner indolemment pour retourner dans ses quartiers, entouré de prétendantes. Non, tout ce qu’il voyait était Ophélie qui lui souriait.
Un sourire que personne ne lui avait jamais adressé.
Un sourire solaire, chaud, éblouissant.
Un sourire de joie pure.
Elle s’approcha, auréolée de sa gloire, s’accroupit à ses côtés et posa une main douce sur sa joue.
- J’ai réussi, dit-elle simplement.
Thorn voulut lui répondre mais sa tête se mit à tourner. Il avait perdu trop de sang. Le sourire d’Ophélie se ternit. Elle baissa les yeux vers ses blessures puis se tourna vers un gendarme.
- Un médecin, vite ! cria-t-elle.
La vue de Thorn se brouilla. Avant de définitivement perdre connaissance, il se jura de tout faire (absolument tout) pour voir de nouveau le sourire d’Ophélie.
