Actions

Work Header

Rating:
Archive Warning:
Category:
Fandom:
Relationship:
Characters:
Additional Tags:
Language:
Français
Stats:
Published:
2022-11-06
Words:
6,789
Chapters:
1/1
Comments:
5
Kudos:
6
Hits:
123

Accrochée à ton étoile

Summary:

Son rire résonne dans la nuit et contamine rapidement Lupe qui se cache la tête dans les mains... juste assez entrouvertes pour profiter de la vue. Du sourire plein de dents de Jess, de la manière dont sa tête projetée en arrière dévoile une gorge tendue qu'elle rêve d'embrasser. Des petites larmes de rire qui perlent au coin de ses yeux et qu'elle pourrait capturer du bout de la langue.
- García, qu'est-ce que...

Une histoire d'amour en cinq actes.

Notes:

ALOTO me rembarque dans le monde de la fanfiction...

Quelques libertés prises sur la chronologie mais c'est pour une bonne cause ! En espérant ne pas être la seule fic française du fandom :')

Work Text:

Il y a un bruit de frottement puis un silence. Lupe s'efforce d'ignorer la présence qu'elle sent dans son dos. Elle sait ce qu'elle verra si elle se retourne. Les yeux gris, froids et intenses de McCready. La blonde hissée sur l'un de ses comptoirs favoris dans un combat perpétuel contre la gravité. Elles ne sont installées que depuis quelques semaines, le championnat vient de commencer, mais la Canadienne semble avoir déjà escaladé toutes les surfaces hautes de la maison. Elle s'y perche à longueur de journée, dès qu'elles ne sont plus sur le terrain, comme un rapace qui guetterait ses proies depuis les hauteurs. Jess observe. Ses yeux passent sur chacune de ses coéquipières comme s'ils pouvaient révéler l'ensemble de leurs secrets. Comme s'ils pouvaient lire en elles.

Et Lupe ne sait pas rester immobile lorsqu'elle est prise pour cible. Elle s'agite. Remue les mains. Agite la jambe. Dit des mots qui n'ont pas de sens et qu'elle regrette l'instant d'après. Elle ne fait jamais ça. Elle est celle qui reste stoïque. Celle qui fait trembler les femmes du bar en les regardant un peu trop longtemps. En les enlaçant un peu trop vivement. En les caressant un peu trop doucement. Elle ne reste pas béate devant un rictus confiant, elle ne s'arrête pas de parler pour écouter un rire, elle ne fixe pas des yeux la silhouette endormie de Jess sur le porche. Elle n'attend pas de voir la brise légère effleurer le t-shirt blanc, de la voir élever deux petites pointes qui...

Le couteau retombe brusquement sur la planche en bois et elle se fait sursauter. Le cours de sa pensée lui échappe mais pas la chaleur dans le creux de son estomac.

- Madre de Dios.

- García ?

 

Lupe se pince l’arête du nez, agacée. Dans son dos, le bruit de deux pieds qui tombent au sol et se rapprochent. Elle n'a pas le temps de réagir que déjà McCready la fait tourner sur elle-même d'un bras sûr et inspecte sa main avec un froncement de sourcils quand elle n'y trouve pas ce qu'elle cherche.

- Qu'est-ce que tu fais, Canada ?

- Je... j'ai cru que tu t’étais coupée.

 

Elle est trop proche et ses pensées trop récentes et elle pourrait ne plus jamais la lâcher alors Lupe fait ce qu'elle fait de mieux. Elle se défend. Avec un ricanement dédaigneux plein de reproches, elle arrache sa main de celles, bien plus pales, de la jeune femme. Un creux se glisse entre les sourcils blonds qu'elle voudrait immédiatement lisser mais elle se retient.

- Je vaux mieux que ça.

 

Lupe distille savamment le venin qu'on lui appris à manier. Elle appuie la bonne syllabe. Celle qui fera mal, celle qui touche au talon d'Achille de la personne qui lui fait face. Oui, elle aussi, elle sait observer. « Que ça » devient « que toi ». Il flotte dans l'air et elle peut voir le moment exact où il s'imprime dans la manière dont Jess chancelle. Elle recule d'un pas, puis de deux. Ses sourcils se froncent d'abord un peu plus, puis se lissent. Sa mâchoire se carre. L'inquiétude fond comme neige au soleil et il ne reste que le visage neutre sculptural, figé dans le marbre, de la Canadienne.

- Oui, bien sûr.

 

La voix est un peu rauque. Elle tripote la cigarette derrière son oreille comme pour se donner contenance et fait volte-face sans un mot. Son épaule se prend dans l’encadrure de la porte dans un bruit sourd mais Jess continue comme si ce n’était pas arrivé et disparaît. Comme si elle n'avait jamais été là. Elle est à peine sortie de la pièce que Lupe laisse tomber sa tête contre la porte du placard avec un grognement. Elle sent encore ses mains sur la sienne, son souffle... mais elle ne peut pas non plus gommer de son esprit la manière dont ses yeux se sont éteints. A cause d'elle. A cause d'une seule intonation. Elle l'a crue si facilement... Brusquement, Lupe voudrait retrouver tous ceux qui ont œuvré pour convaincre Jess McCready qu'elle était insuffisante et les battre jusqu'en ce qu'il n’en reste plus que de la pulpe... et elle avec. Elle abat son crâne une nouvelle fois sur la porte en bois.

Lupe ne sait pas combien de temps elle reste ainsi mais c'est Jo qui la sort de ses lamentations.

- C'est pas comme ça qu'on coupe les tomates.

 

****

Jess l'évite.

Depuis que les roulements pour la cuisine ont été mis en place, la Canadienne a toujours été une présence, silencieuse ou non, durant les créneaux de Lupe. En fait, dès les débuts des Peaches, elle a été une ombre permanente aux côtés de la Mexicaine. Le jour de « l'école du charme », Lupe a pu lire le calvaire qu'elle traversait sur son visage, sur ses mains tremblantes qu'elle n'arrivait pas à calmer pour allumer sa cigarette, dans chacun de ses sursauts quand quelqu'un la frôlait. Alors elle l'a accompagnée de ses regards les plus compatissants, elle l'a devancée, allumette à la main, elle s'est efforcée de se mettre entre elle et le reste du monde. Et Jess n'a plus jamais quitté ses côtés.

Mais depuis leur dernière interaction, la Canadienne fait montre d'une discrétion à toute épreuve. Non qu'elle fuit les Peaches, non, non. Elle est là pour tous les moments communs. Elle sourit et encourage dans les vestiaires, elle bavarde à l'heure du dîner, elle sert des verres avec entrain... mais dès que les effectifs se réduisent, dès que Lupe se tourne pour l'inclure dans une conversation, dès qu'elle la cherche du coin de l'œil, Jess disparaît.

Les deux premiers soirs, Lupe se mord l'intérieur de la joue mais ne dit rien. Elle sait que c'est mérité. Les deux suivants, Lupe la cherche du regard et le manque monte doucement. Les deux derniers, Lupe bouillonne de colère contre elle-même. Et ce soir... ce soir, Lupe pourrait tout casser uniquement pour attirer l'attention de Jess et sentir son regard brûlant sur elle. À la place, elle fixe ses yeux noirs sur la table basse, enfoncée dans un fauteuil, les bras sur chaque accoudoir, les jambes écartées. Le temps s'écoule sans qu'elle s'en aperçoive et petit à petit les filles disparaissent dans la maison.

C'est un claquement sec sur sa cuisse qui attire son attention. Lupe relève la tête brusquement et fusille Esti du regard mais la jeune fille se dresse devant elle avec une moue terrifiante. Elle a l'air froide, tendue.

- Estúpida. Tonta y obstinada. ¿ Que estas esperando ? ¡Ve por ella ! ¡Tonta !

 

Elle a commencé doucement mais sa voix aiguë porte de plus en plus tandis qu'elle agite les mains comme un moulin à vent. Les joueuses restantes se retournent vers elles au grand désarroi de Lupe. La Mexicaine reste figée un moment, le temps de comprendre ce qu'il se passe. Finalement, elle se lève dans un mouvement aussi rapide que les lancers qui ont fait sa réputation.

- Esti, assez.

La jeune fille ne flanche pas sous ses yeux noirs. Elle remonte le menton avec défi. N'ajoute pas un mot mais ce n'est pas nécessaire. Elles se fixent en silence devant les dernières debout, Greta, Carson et Jo. Puis Esti fait un geste de la tête vers l'extérieur et Lupe cède. Toute la colère qui bouillonnait en elle depuis les derniers jours retombe comme un soufflé, comme si elle avait attendu que quelqu'un l'incite, l'autorise.

Elle sort sans un regard pour les autres. Jess n'est pas sous le porche où elle aime fumer, ni près de l'abri de jardin où elle lui a montré la Grande ourse. Le cœur de Lupe accélère doucement. Et si elle ne la trouve pas ? Elle cherche un peu dans le quartier, puis son instinct la pousse vers le stade.

C'est là qu'elle la trouve en train de courir de base en base le plus rapidement possible comme un animal sauvage. Dans la nuit, les traits de son visage sont presque imperceptibles mais Lupe peut facilement les imaginer. Aussi aisément qu'elle peut voir ses muscles se tendre dans l'effort tandis qu'elle arrête une balle d'un bond de gazelle. Parce qu'elle l'a vu faire si souvent... parce qu'elle l'a regardée si souvent... Alors que Jess passe devant elle sans un regard, Lupe bondit.

Elle part au quart de tour et fauche la Canadienne à la taille, les envoyant toutes les deux valser au sol brusquement. Ce n'est qu'à l'impact brutal qu'elle réalise les dangers de son choix. Les risques de blessures, certes, mais surtout le contact du corps musclé et tendue de la jeune femme qui s'imbrique contre le sien et qu'elle ne pourra sans doute plus oublier. Pas plus qu'elle n'a oublié le bras qui l'a faite pivoter dans la cuisine. Et la proximité soudaine, couchées dans l'herbe l'une contre l'autre.

La surprise de Jess est évidente mais elle disparaît bien vite derrière des paupières fermées. Tout son corps se met à trembler et ce n'est qu'en entendant les premiers éclats que Lupe réalise qu'elle ne pleure pas. Son rire résonne dans la nuit et contamine rapidement Lupe qui se cache la tête dans les mains... juste assez entrouvertes pour profiter de la vue. Du sourire plein de dents de Jess, de la manière dont sa tête projetée en arrière dévoile une gorge tendue qu'elle rêve d'embrasser. Des petites larmes de rire qui perlent au coin de ses yeux et qu'elle pourrait capturer du bout de la langue.

- García, qu'est-ce que...

 

Elle retrouve son sérieux. Son visage se referme un peu. Elle semble chercher quelque chose dans les traits de Lupe qu'elle ne trouve pas et qui lui fait de nouveau froncer les sourcils.

- Je suis désolée

 

Jess se redresse.

- Garci...

- Non attends. Je ne fais pas ça souvent, tu devrais en profiter.

 

La Canadienne se mordille la lèvre l'air amusé et tout le contrôle de Lupe passe dans le fait de ne pas simplement l'embrasser sur le moment.

- Je suis désolée. Ce que j'ai dit l'autre jour... la manière... j'étais agacée contre moi-même mais je n'aurais pas dû le reporter sur toi. Et ce que tu as compris... c'est faux. Et... tu me manques... hermano.

 

Le surnom affectif est comme une barrière, une distance pour diminuer l'impact de ses mots. Lupe tend un bras vers Jess et la tire vers le sol pour la faire se rallonger. Elle se laisse faire et la fixe en silence un moment. Puis elle détourne la tête et murmure bruyamment dans la nuit.

- Ce n'est pas... pas vrai. Mais c'est pas grave, je sais... je le savais déjà.

- Jess.

 

Ses protestations sont coupées par une main ferme. Elle lui fait de nouveau face, les yeux gris intenses comme au premier jour.

- Lu... ce n'est pas par vexation que j'ai... Je pensais que c'était ce que tu voulais.

 

García hésite. Elle veut argumenter, insister pour faire comprendre à la blonde à quel point elle fait fausse route. À quel point elle suffit. Et de nouveau les envies de rage meurtrière au pays des caribous l'envahissent. Mais elle n'est pas là pour ça, ce soir. Ce soir, elle essaie de se faire pardonner et de retrouver Jess. Si elle se laisse aller à la colère, elle n'est pas du sûre de comment finira cette soirée et subir le jugement froid d'Esti n'est guère agréable. Telles sont ses excuses lorsqu'elle roule sur le côté et tend simplement la main jusqu'à saisir l'avant-bras de Jess. Il est froid, témoin du temps qu'elle a passé ici à courir dans la nuit après un but secret. Elle y passe doucement le pouce puis raffermit sa prise et plante ses yeux dans ceux de Jess. Elle déclare fermement :

- Jamás. Jamais.

 

Elle ne pourra jamais se féliciter assez pour le petit sourire tendre qui apaise immédiatement les traits de McCready. Ni pour la partie de lancer qu'elles partagent ensuite, sans un mot. Ni pour la manière complice dont Jess claque un salut militaire moqueur tandis qu'elles se séparent chacune devant leur chambre au retour.

 

****

La victoire lui va bien. Elle n'est que sourire et dents, hululements et poings en l'air, rires et lancers de casquette. Lupe n'a jamais été aussi expressive dans ses émotions mais la franchise qui exulte de tous les pores de la peau de Jess est une leçon.

Elle n'a jamais l'air de faire semblant. Elle serait probablement incapable de mentir ou de se faire passer pour quelqu'un d'autre. Elle porte toutes ses émotions, tous ses sentiments et tout ce qu'elle est sur le bout de ses doigts, dans les accents de sa mâchoire, dans la manière dont elle caresse les cordes de sa guitare, noue sa tresse, mord l'intérieur de sa joue. Il n'y a rien de caché chez Jess, rien de dissimulé. Et c'est à la fois admirable et dangereux.

Admirable parce qu'elle n'ira jamais contre ses principes. Dangereux les soirs comme celui-là où elles traversent la ville dans le creux de la nuit pour aller au bar, Shaw et Gill sur leurs talons. Lupe ne peut s'empêcher de s'interroger... s'agit-il d'inconscience pure ? Le Canada est-il si doux ? Ou n'a t-elle simplement peur de rien ? Comment est-elle devenue ce parangon de bravado qui défie ceux qui les regardent, marche en pantalon comme si le monde lui appartenait sans jamais baisser les yeux, passe un bras autour des épaules de Maybelle, cigarette entre les lèvres, en plein jour comme si le monde n'avait d'autre choix que d'accepter et de passer à autre chose ?

S'agit-il d'une naïveté dangereuse que quelqu'un finira par tabasser hors d'elle ? Ou d'une armure féroce ? Lupe ne sait pas ce qu'elle préfère mais elle ne peut empêcher l'inquiétude qui la ronge et grandit chaque matin où Jess paie l'amende du sergent plutôt que de s'abaisser au port de la jupe qu'elles ont toutes appris à tolérer la plupart du temps.

- Hé.

 

Une main rugueuse sur son coude l'arrête et elle réalise qu'elles sont déjà devant le bar. Carson et Greta la regardent l'air inquiet. Elle remonte les doigts blancs jusqu'à un poignet ferme qui mène jusqu'à un bras musclé qui l'a battue au bras de fer, jusqu'aux clavicules dévoilées par la chemise ouverte sur un débardeur, jusqu'aux lèvres dénuées de rouge qui remuent, jusqu'aux yeux gris interrogateurs.

- García ? T'es avec nous ?

- Hein ? Sí, sí, vamos.

- Tu rêves déjà à ta prochaine victime, taquine Greta.

 

Elle secoue la tête, fait un pas en direction du bar et chasse les pensées au passage. Jess hausse un sourcil amusé devant sa hâte mais les deux autres gloussent et poussent la porte sans attendre. Une femme. Quelqu'un d'autre que Jess. Voilà ce dont elle a besoin à côté d'elle. À son bras. Contre elle. Pour chasser les idées de plus en plus envahissantes. Celles où elle plaque la Canadienne contre un mur et la ravage jusqu'à ce que le rire disparaisse de ses yeux au profit d'une intensité brûlante de désir. Celles où elle lui enlève les dernières barrières qui les séparent et où il ne reste que Jess, nue, droite et fière. Torse bombé, petits seins moqueurs qui la défient, jambes intermin-...

- Madre de Dios.

- Laisse-la donc, elle n'a rien à faire ici.

 

Derrière la blague, le regard inquisiteur de Jess. Elle sait que Lupe n'est pas dans son état habituel. Elle ignore probablement que c'est le rayonnement qu'elle dégage depuis la victoire de l'après-midi qui est en cause. La Mexicaine force un sourire et celui de sa camarade tombe. Elle se penche en avant et lui chuchote à l'oreille, sa respiration chaude contre son cou. Son pouls s'accélère.

- Tu as le droit de ne pas être dans ton assiette mais ne me... ne mens pas.

 

Elle soupire et ajoute :

- La blonde de l'autre soir est là et elle bouillonne déjà de me voir si près. Va la chercher.

 

Lupe n'a pas le temps de s'interroger sur la défaite soudaine dans la voix de Jess que déjà celle-ci la fait pivoter dans la bonne direction. Ve por ella. Tonta, hurle la petite voix d'Esti mais Lupe fait un pas, puis deux, sans se retourner vers la Canadienne... puis tous ceux qui la séparent de cette femme autour de laquelle elle avait tourné quelques fois auparavant. Celle-ci a un sourire ravageur, faux, en la voyant approcher ; elle tapote ses ongles sur la table comme un prédateur... et Garcia reconnaît immédiatement les signes, elle reconnaît la parade. C'est facile et familier. Rassurant. Elle regarde un peu autour d'elle, Carson et Greta l’observent amusées, Jess lui tourne le dos, accoudée au bar en train de commander. Les jumelles semblent la guetter de loin et s'apprêter à la rejoindre. Alors, Lupe joue aussi. Clin d'œil appuyé à ses collègues et consonnes qui roulent sur la langue à l'égard de... Norma ?

La jeune femme est entreprenante. Elle recommande des verres, l'entraîne sur la piste de danse puis, bien plus tard, dans le couloir qui mène aux toilettes. Rapidement enivrée et euphorique de l'attention qu'on lui donne, Lupe se laisse aller dans ce mouvement de balancier parfaitement ajusté. Elle séduit autant qu'elle se laisse séduire et il est facile de pousser doucement Norma contre la paroi des toilettes pour déboutonner sa chemise sans un souci en tête, sans penser à Jess faisant la même chose avec les jumelles, sans en faire un outil de vengeance ou une compétition malsaine envers la Canadienne, sans penser à la rendre jalouse... Madre de Dios, elle chuchote contre la gorge de la blonde qui glousse de fierté comme si le juron lui était dû.

Combien de temps s'est écoulé entre le moment où Jess l'a poussée vers la table et celui où elle émerge des brumes de la séduction ? Elle l'ignore. Mais quand elles ressortent de la petite pièce, après que Norma ait retrouvé une apparence soignée et innocente, le bar s'est quelque peu calmé. Les premières qu'elle trouve sont Shaw et Gill, attablées et détendues, autour de trois pintes. Greta lève un verre dans sa direction. Elle les rejoint rapidement après un vague signe pour sa complice de la nuit.

- Hé.

 

Carson la regarde avec de grands yeux.

- Tu... t'es rentrée dans le bar, tu es allée la voir et c'était fait. Que... Comment ?

 

Sa compagne glousse et Lupe se joint à elle en sortant une cigarette. Elle hausse les épaules l'air désabusé.

- Le statut, Shaw.

- Non, non... c'est pas ça. C'est... Elle regarde Greta qui conclue pour elle.

- C'est parce que tu exsudes la confiance en toi. Tu es née pour ça et ça se voit.

- Pas quand ça compte, rétorque Lupe avec amertume, à moitié dans sa bière, presque pour elle-même.

 

Les deux femmes échangent un regard et la Mexicaine regrette immédiatement sa langue déliée par la soirée. Elle s'avachit dans sa chaise et prend un air désaffecté.

- McCready avec les jumelles ?

 

Elle s'éclaircit la voix, fait mine d'observer d'autres femmes, prend une nouvelle gorgée du précieux liquide. Shaw et Gill froncent un peu les sourcils en même temps et elle se demande si elles en ont conscience. Carson fait un signe vers le fond du bar. Les jumelles semblent très occupées avec deux joueuses des Blue Sox. C'est Greta qui lui répond.

- Non elle est trop occupée à... envoyer chier le reste du monde.

- Woah Gill, le langage. Tu as de la chance que Sarge ne soit pas dans le coin.

 

Les autres ricanent et Lupe suit leurs regards avec une désinvolture feinte. Jess est avachie sur le bar, une bouteille de whisky à la main et un verre vide, propre, qu'elle ignore au profit du goulot. Son bras droit est tendu vers l'avant et Vi le serre doucement quand elle passe près d'elle. Sa femme qui aperçoit la scène en même temps que Lupe se rapproche de la joueuse. Elles échangent quelques mots, Jess fait un geste large et maladroit avec la bouteille et Vi vient lui enlever délicatement. Edie lui prend la main et grimace à quelque chose qu'elle dit. Elle lui caresse doucement le haut de la tête avec un air presque maternel.

- García ?!

- Hmh ?

 

La Mexicaine se retourne vers Carson qui la regarde l'air vexé.

- Je te demande ton avis sur l'ordre de demain. Est-ce que tu peux écouter ?

Greta la fixe avec une nouvelle lueur dans les yeux, quelque chose qui ressemble à une compréhension soudaine. Lupe se retourne pour la fuir. Edie est toujours près de Jess mais elle semble la regarder elle, par-dessus la tête de son amie prostrée.

- Hmh. Ouais. Ok. Cool, Shaw. Hmh, je reviens.

 

Elle n'a pas fini sa phrase qu'elle est déjà debout avec son verre à la main. Greta arrête Carson d'un main quand cette dernière veut protester. Elle glisse plus qu'elle ne marche jusqu'au tabouret le plus proche de Jess. Lupe finit sa bière d'un seul mouvement avant de se tourner vers elle.

- Hé.

 

Edie s'écarte et rejoint la patronne du bar non sans un regard autoritaire vers Lupe. Jess tourne la tête vers elle, les yeux vides. L'intensité habituelle est remplacée par une sorte d'apathie, comme si elle pouvait voir à travers Lupe, comme si son regard se prolongeait bien plus loin. Peut-être même jusqu'au Canada. Elle se mord l'intérieur de la joue dans un tic nerveux familier. L'estomac de Lupe tombe à ses pieds. Elle l'a souvent vue le faire mais jamais à son égard. Elle n'a jamais été nerveuse avec elle et la perte de ce privilège inconnu semble inestimable. Jess se détourne.

- Non.

 

Elle a la voix éraillée. Lupe sent les yeux de Carson et Greta dans son dos. Ceux de Edie et Vi qui font semblant d'essuyer des verres mais ne semblent pas perdre une goutte de l'interaction qui se déroule sous leurs yeux. Quand est-ce qu'elles sont devenues aussi intéressantes aux yeux des autres ? Elle n'en a aucune idée mais l'envie farouche de revenir en arrière, de retrouver ce cocon où elles n'étaient que toutes les deux, où les autres ne connaissaient pas le bar la démange.

- Non ?

 

Jess ne tourne pas la tête. Elle plie ses bras et pose le menton dessus, les yeux rivés sur les bouteilles qui ornent le mur, les doigts triturant une écharde dans le bois.

- Non.

 

La frustration commence à monter et Lupe se retient à grand peine d'attraper la joueuse pour la secouer par les épaules et tirer une vraie réaction. Elle se pince l’arête du nez et demande plus insistante. L'espagnol sort tout seul.

- ¿ No ? ¿ Comó no ?

 

La Canadienne tourne sur le tabouret de bar. Cette fois-ci, ses yeux accrochent ceux de Lupe, aussi glacials que le Grand Nord, et elle frissonne.

- No.

 

Elle fait signe à Vi de remplir son verre. Celle-ci l'interroge.

- Tu es sûre ?

 

Jess hoche la tête et Vi trinque avec elle. Elle la ressert mais garde la bouteille. Lupe n'a jamais été très bonne avec la frustration. Ni avec le fait d'être ignorée. Alors elle tempête. Elle jure et lève les bras au ciel mais ça n'attire pas les yeux de son amie. Ils retombent le long de son corps dans un claquement et elle retourne s’asseoir avec les filles non sans un claquement de langue agacé à l'égard de Jess qui semble s'avachir encore un peu plus.

- Alors ?

 

Lupe adresse un regard noir à Greta qui lève un sourcil amusé. Elle répond les dents serrées.

- Alors ? Alors quoi alors ?... alors elle envoie chier le reste du monde. Alors. Voilà.

 

Garcia reprend sa pinte et constate avec agacement qu'elle est vide. Elle la repose. La reprend. Se triture les doigts. S'agite sur sa chaise. Shaw la regarde comme si elle était un spectacle fascinant. Derrière elle, une rousse à la mâchoire carrée lui fait un clin d'œil et un signe de la main. Elle est déjà debout et la rejoint sans un regard pour ses coéquipières. Le jeu reprend et elle se laisse entraîner sur la piste de danse. Elles tournent quelques secondes à peine avant que la rouquine ne l'embrasse. Elle n'a que le temps d'entendre Carson appeler « McCready ». Que le temps de voir Jess, manifestement ivre, claudiquer vers la sortie seule et Greta se précipiter pour glisser un bras sous son épaule pour la maintenir debout tandis qu'elle s'affaisse. Puis elles disparaissent. De nouveau, elle se perd dans le jeu et n'en émerge qu'une petite heure plus tard,

 

Elle s'appuie au bar pour prendre un verre d'eau avant de rentrer.

- Quelques nouvelles têtes, ce soir.

 

Elle plaisante avec un petit sourire de connivence comme à son habitude mais il n'y a que le regard noir d'Edie qui lui répond.

- Quoi ?

- Elle a ses torts mais tu es stupide.

- Qui ?

- Bonne nuit, García.

 

Edie secoue la tête avec une moue déçue. Vi récupère son verre brusquement au lieu de la servir. Les deux femmes s'éloignent et ignorent ses tentatives d'appels et ses questions. Il est temps de rentrer.

 

****

Le lendemain matin, Lupe met plus de temps à se lever qu'à son habitude. La tension d'hier soir, de ses deux rencontres, a laissé son corps dans un rare état de mollesse qui contredit tout le programme qu'elle avait pour la journée. Il était chargé : parler à Jess et comprendre ce qui n'allait pas. Elle ne l'avait pas vue aussi renfrognée depuis l'école de charme et elle était décidée à résoudre la situation. Si Jess avait été à sa place... elle lui aurait jeté un coussin et une pique, elle aurait frappé sa casquette sur le pilier en se moquant et la tension aurait été aussitôt dissoute, laissant une Lupe outrée et mortifiée à la fois. Un petit rire lui échappe en y repensant. L'aplomb naturel de la Canadienne devant sa colère ne cessait de l'amadouer. Pourquoi ne pourrait-elle pas en faire de même ?

Avec cette nouvelle résolution, Lupe quitte les bras de Morphée pour être immédiatement accueillie par la vision d'Esti, poings sur les hanches. Elle siffle.

- ¿ Qué hiciste ?

 

Lupe grogne.

- De quoi tu parles, Esti ? Et parle anglais. Comment veux-tu apprendre quoi que ce soit comme ça ? Per Dios.

- Qu'est-ce t'as fait ?

 

La Mexicaine se frotte les yeux, agacée de sentir déjà les bienfaits de la nuit disparaître.

- C'est « Qu'est-ce que tu as fait ? » et je n'ai aucune idée de ce qui t'arrive.

 

Elle voit la lueur dans les yeux de la jeune fille juste un peu trop tard. Celle-ci lui attrape le bras et la tire avec une force inattendue vers la porte. Lupe peine à tenir debout et se laisse entraîner en trébuchant à moitié sur ses pieds. Ce n'est qu'à la moitié des escaliers qu'elle réalise être à moitié nue dans ce qui lui sert de pyjama.

- Esti. Stop !

- No. Estúpida.

- Est-

 

Elle s'arrête net dans la cuisine. Jess lui tourne le dos au fourneau, en vêtements de sport, la peau couverte d'une fine pellicule de sueur. Elle se retourne en les entendant arriver avec une sourire maniaque. Elle a les yeux et les joues rouges. Une tension dans le corps qui donne à chaque instant l'impression d'une corde de plus en plus tendue qui risque de casser. Chacun de ses gestes est brusque, presque violent.

- Hé ! Bien dormi ? Bel exploit hier soir. Tu veux des œufs ? J'ai fait assez pour plusieurs.

 

Elle se retourne vers la poêle. Lupe échange un regard éberlué avec Esti. La jeune fille murmure :

- Shirley piense que tiene el diablo en ella.

- Je...

 

Lupe lui fait signe de se taire et s'approche doucement de Jess comme d'une bête sauvage.

- Hé, Jess ?

- Hmh ?

 

Elle ne retourne pas, remue la poêle, assaisonne les œufs, repose la salière dans un claquement.

- Tu ne cuisines pas.

- Hmh ? Non. Ça c'est que j'ai dit pour ne pas être mise dans le roulement. C'était facile à croire venant de la gamine sauvage de cette exotique région qu'est le Canada, hein ?

 

Elle ricane.

- Je vous ai bien eues. Tu veux des œufs ? Ils sont juste brouillés. J'avais une petite faim en revenant de ma course. L'équipe devrait courir aussi. Vous avez tout le temps l'air fatiguées à la fin des matchs. Tu veux des œufs ?

 

Les yeux de Lupe s'écarquillent à mesure que la Canadienne parle. Elle ne l'a jamais entendue parler autant. Aussi longtemps. Elle se répète, comble le silence avec une énergie qui flirte avec le désespoir. Lupe tend la main avant de pouvoir s'arrêter et lui attrape le coude doucement pour l'éloigner de la gazinière quand Jess manque de se brûler sur la flamme en secouant les œufs. Elle jette un coup d’œil à la poêle et coupe le feu de l'autre main. Quand elle regarde à nouveau la blonde, celle-ci a l'air d'un lapin pris entre les phares.

Dans son dos, Lupe entend Esti dire qu'elle va garder la porte. Elle pousse doucement Jess vers le comptoir, saisit sa ceinture et la hisse brusquement dessus. La blonde y prend naturellement appui, ses yeux éberlués ne quittent pas Garcia qui se glisse entre ses cuisses pour être la plus proche possible. Pas question de fuir ou de la laisser fuir cette fois-ci. Elle sent la résolution remplir chaque pore de sa peau. Jess doit l'apercevoir aussi car une lueur passe dans son regard. Elle disparaît aussi vite.

- On va parler. Maintenant.

 

La voix de Lupe est ferme et elle s'efforce de ne pas vaciller quand Jess se mordille la lèvre hésitante. Ce qu'elle pourrait faire à... Madre de Dios.

- Pas de hmh mmh. Pas de non. Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Garcia...

 

Elle fronce les sourcils et Lupe tend la main pour lisser les petites rides qui se créaient entre les deux. C'est un geste naturel qu'elle n'arrive pas à regretter. Même quand les yeux gris s'écarquillent encore un peu plus. Même quand Jess a une inspiration brusque comme un hoquet de stupeur. En fait, elle retire sa main uniquement pour effleurer la joue droite du bout de ses doigts. Elle efface doucement une marque de cendre que seul le ciel sait comment Jess a pu la placer là. Son regard s'arrête sur la lèvre que la Canadienne torture du bout des dents, qu'elle humecte de la langue. Elle remonte vers les petites taches de rousseur sur son nez et, finalement, inspire et laisse tomber sa main sur la cuisse de la joueuse.

- Est-ce que tu as déjà remarqué qu'il fallait toujours que je t'arrache les mots quand tu sembles, toi, décidée à me faire tout dire ?

 

La moue effrontée de Jess vaut tous les sourires.

- Est-ce que tu as déjà remarqué que tu étais toujours prête à me malmener pour obtenir des réponses ? - Tu travailles sur une ferme, tu connais d'autres manières de traiter un animal farouche ?

 

La blonde a un petit rire nerveux.

- La douceur ? L'apprivoisement ?

 

Lupe hausse un sourcil défiant, Jess pousse sa langue dans l'intérieur de sa joue comme agacée par sa propre réponse. Elle attrape le poignet de la blonde et l'effleure du bout des doigts, glisse vers son coude dénudé par ses manches retroussés. La première inspiration de Jess envoie un pic dans le bas ventre de la Mexicaine. Le second l'arrête. Elle baisse les yeux.

- Tu t'es brûlée.

 

Ce n'est pas une question et la scène qui s'est déroulée quelques semaines auparavant s'impose à elle. Jess hausse les épaules et baisse les yeux vers ses genoux.

- On dirait que je ne vaux pas mieux.

 

Lupe souffle.

- Esti a raison. Soy estúpida.

- Lu ?

 

Elle lève le bras d'une pâleur fantomatique devant ses yeux et y repère immédiatement la rougeur à la naissance du poignet. De la main gauche, elle pousse sur le menton de Jess pour être sûre de ne rien rater. Ses pupilles se dilatent légèrement. Elle la fixe avec une fascination brûlante que Lupe ne s'explique pas et qui s'intensifie alors qu'elle porte, de la main droite, le poignet à ses lèvres. Le baiser est léger et vite remplacé par un second. Les cuisses de Jess se referment contre ses hanches comme pour empêcher une fuite qu'elle n'a pas l'intention de prendre. Elle recommence et Jess halète, le souffle court.

- Lu. Lu, si tu... je vais.... Ne mens pas.

 

Un sourire paresseux fend doucement le visage de la Mexicaine.

- Je n'ai jamais été aussi franche...

 

... est tout ce qu'elle peut dire avant que Jess n'arrache ses mains des siennes pour lui prendre le visage et l'attirer férocement à elle. Leurs nez se cognent et leurs dents s'entrechoquent. Il est hâtif, enragé, à peine agréable, presque douloureux, comme un baiser que l'on vole. Mais Lupe se laisse faire, elle accompagne la tension de la Canadienne, essaie de la calmer. Après quelques secondes, elle s'adoucit. Leurs lèvres se muent doucement, se découvrent, s'apprivoisent. Les longues mains blanches glissent dans les boucles de Garcia, ses doigts caressent sa nuque, ses ongles s'accrochent et tous les rêves, tous les fantasmes qu'elle a gardés depuis des mois éclatent comme une bulle. Le désir impérieux de toucher la peau de Jess s'impose. Lupe craque. Elle glisse les mains sous la chemise de Jess, effleure son ventre et le contact leur tire, à toutes deux, un grognement annonciateur des moments à venir.

- Ay Shirley ! Hablo ingles contigo. Aide-moi.

- Esti... ok mais le petit-déjeuner... euh... miam miam ?

- Pero...

 

Lupe gicle des bras de Jess comme l'huile sur le feu. Elle attrape la poêle et remet les œufs sur le poêle. La Canadienne remet sa chemise dans son pantalon sans quitter son perchoir. Ses joues sont rouges, ses yeux pétillent et Lupe a besoin de toute sa volonté pour ne pas la ravir dans ses bras et l'emmener dans la chambre la plus proche pour...

- Madre de Dios.

 

Seul l'éclat de rire de Jess répond à son juron, tandis que la porte s'ouvre et révèle une Esti baragouinante et le reste de l'équipe. La petite leur jette un regard rapide, puis revient sur Jess, puis longuement sur Lupe. Finalement, elle sautille vers la blonde et l'enlace brusquement.

- Whoah Esti.

- Te amo Jess.

 

Elle regarde Lupe du coin de l’œil avec un sourire satisfait.

- Moi aussi, gamine.

 

Maybelle les interrompt avec un cri d'adoration et commence à babiller sur la scène. Greta lui jette un regard amusé et connivent. Et la vie reprend son cours.

 

****

La porte s'ouvre avec fracas et Lupe sursaute. Elle s'est isolée sous le porche pour profiter du calme de la nuit tandis que les Peaches chantaient, criaient, pestaient leur défaite. Elle n'a pas la tête à les suivre et à participer. La saison est finie et demain, elles se sépareront. Demain, chacune suivra sa route. Demain, Jess partira au nord et elle prendra un bus vers le sud.

Elles n'ont pas reparlé du baiser dans la cuisine. Le monde semble s'être ligué contre elles. Le départ de Esti, l'attaque du bar de Vi et la perte de Jo – Lupe ne remerciera jamais Esti assez pour la diversion qu'elle a fournie car Jess, elle le sait, n'aurait jamais quitté le bar ; elle serait restée et elle se serait battue en vain pour les retarder telle la courageuse imbécile qu'elle est, tels les récits des combats inutiles, violents et perdus d'avance qui ont jonché son enfance et devant lesquels elle a toujours refusé de reculer –, le départ de Greta, l'arrivée de Charlie... Elles n'ont pas pu en reparler. Elles n'étaient pas prioritaires. Du moins est-ce ce que Lupe a pensé chaque fois qu'elle s'est détournée quand Jess ouvrait la bouche avec un regard un peu trop décidé. Elle a fui. Encore. Et maintenant, le temps lui manque et elle ne peut effacer de son esprit les lèvres gercées contre les siennes. Seulement, elle ne peut pas non plus ignorer qu'elle a commis une nouvelle erreur. Parce qu'à chaque jour passé depuis la cuisine, à chaque mouvement de tête, elle a vu la barrière remonter. La méfiance renouvelée, les yeux gardés... Elle n'avait jamais été aussi franche mais Jess ne la croit pas. Plus.

Lupe se retourne vers la nouvelle venue et elle découvre la blonde avec surprise. Les mains serrées autour d'une enveloppe, la Canadienne a les yeux humides et un tremblement, presque imperceptible, l'agite.

- Désolée.

 

Elle se retourne prête à repartir mais Lupe se jette sur elle. Encore une fois. Ses pieds glissent à moitié sur le bois des marches quand elle se précipite debout et lui attrape la main.

- Reste, Jess. Tu peux rester.

 

Un tic nerveux agite la joue de la jeune femme qui hoche la tête et se laisse amener dans les escaliers. Lupe la force à se rasseoir, allume une cigarette... les mots lui reviennent. La douceur, pas la violence. Elle tend la cigarette à Jess.

- Tu veux en parler ?

 

Celle-ci hausse les épaules mais troque l'enveloppe contre le bâton de mort. Elle prend une inspiration et exhale avec une sorte de soulagement qui rassure la Mexicaine. Elle ouvre l'enveloppe et contemple les billets.

- Qu'est-ce que...

 

Jess s'éclaircit la voix mais celle-ci reste enrouée, grave, abîmée par l'émotion.

- Ce sont mes amendes... Sarge, elle ne les a pas...

 

Elle s'interrompt pour tirer sur la cigarette.

- Personne... personne n'a jamais fait ça. Pas pour moi.

 

Une bouffée de gratitude pour Beverly envahit Lupe. D'avoir su être la bonne personne, faire les bons choix... de lui avoir offert cela quand elle-même ne lui avait donné que de nouveaux combats. Elle se déplace sur la marche pour se rapprocher de la blonde et glisse l'enveloppe dans sa poche de chemise. Jess redresse la tête, surprise par leur proximité soudaine et Lupe se jure de ne pas reculer cette fois. Elle observe son profil, la manière dont son visage se découpe dans la lumière qui émane de la maison. L'angle de son nez, le renflement boudeur de ses lèvres, l'arc de sa mâchoire qui se détache tel celui d'une statue. Le grain de sa peau, lisse mais marbré de petites taches de terre qui rappellent sa dernière glissade sur le terrain plus tôt dans la journée. Inconsciemment, Lupe s'humecte les lèvres du bout de la langue.

- Ne me regarde pas comme ça.

 

C'est à peine un chuchotement, il est accompagné d'un regard à peine jeté que Jess fixe rapidement devant elle.

- Comment est-ce que je te regarde ?

- Comme si...

 

Elle s'interrompt, secoue la tête et jette le mégot loin d'elle. Quand Lupe comprend qu'elle ne va pas reprendre la parole, elle inspire et se décide. C'est maintenant. C'est maintenant qu'elle change le cours de l'histoire, de leur histoire. Elle peut fuir, encore. Elle peut attendre que Jess ose passer le pas, se rendre de nouveau vulnérable devant celle qui a passé son temps à la repousser... ou alors, elle peut se prendre en main et arrêter de suivre Dieu, son père, Pedro, Dove Porter. Lupe pivote et monte doucement sa main pour saisir la mâchoire de Jess. Du bout des doigts, elle l'incite à tourner la tête dans sa direction. Elle se sent trembler devant le voile d'émotions qui couvre les yeux gris de la jeune femme. Lupe glisse la main gauche sur sa hanche, pousse la chemise et effleure sa peau du bout du pouce. Elle lui caresse la joue et s'attire un sourire tendre qu'elle ne peut s'empêcher d'avaler. Elle franchit l'espace qui les sépare et l'embrasse le plus tendrement possible. Elle essaie d'y mettre toute son affection et elle sent Jess fondre sous ses mains.

Le moment ne peut pas être éternel comme elle l'aurait aimé. Elle ne peut pas la goûter, la déguster comme elle l'aurait voulu mais elle donne tout ce qu'elle peut. Un chien qui aboie au loin les sépare à regret. Les paupières de Jess qui papillonnent quand elle recule, le sourire idiot qui règne sur son visage, ses épaules tendues qui s'affaissent... sont tout ce que Lupe voulait. Elle ne peut s'empêcher de la fixer, elle veut reprendre la parole mais ne sait plus quoi dire pour plaider sa cause.

- Demain..., commence Jess.

- Demain, je vais au sud et toi au nord.

 

La Canadienne tressaille visiblement et Lupe voudrait être immédiatement foudroyée. Pourra-t-elle jamais lui parler sans la blesser ? A-t-elle réussi à ruiner encore ses efforts ? Mais Jess ne recule pas. Elle se mordille la lèvre, penche la tête sur le côté.

- Et si... et si on ne faisait pas ça ? Et si on partait... à l'est ? À New York, où tu veux. Mais, ensemble ?

 

Sa voix s'étrangle sur le dernier mot et une bulle de joie éclate dans la poitrine de Lupe. Elle rit. D'une main dans sa nuque, elle attire Jess contre elle. Front contre front d'abord, puis elle frotte son nez contre sa tempe, y dépose un baiser, chatouille un peu ses côtes et Jess rit à son tour.

- On choisira à la gare, d'accord ? On laissera tout le monde partir, dire au revoir et on filera ensuite. Ensemble.

- Tu veux dire qu'on aurait un peu de temps seules... ici ?

 

Jess hausse un sourcil, la regarde de haut en bas comme elle sait si bien le faire, langue dans un coin de la joue, et Lupe s'étrangle en déglutissant.

- Madre de Dios.

 

Jess rit. La Canadienne aura sa mort.