Chapter Text
#16.25
Aucune cité ne sentait autant l'humidité que Stohess. À l'arrivée du printemps, le fleuve qui la scindait en deux sortait d'hibernation, affamé. Le niveau des canaux grimpait, le courant se densifiait, la température s'attiédissait ; toute la ville se transformait. Les bâtisses de pierre spongieuse projetaient leurs ombres moites sur les rues pavées et incurvées, le long desquelles coulait un filet de bave portuaire. À force de les arpenter, à toute heure et à toute allure, les habitants de la ville la plus agitée du Centre avaient pris le pied marin.
Depuis le clocher de l'église, les toits rouges des maisons s'apparentaient aux flots d'un torrent agité, dont les tuiles rutilantes formaient l'écume.
D'ordinaire tiède et humide, en l'an 850, Stohess empestait le renfermé.
Pour colmater les flux migratoires, on avait blindé le loquet de la grille. La porte s'ouvrait toujours pour approvisionner la population mais, plus qu'une main de fer, c'était une poigne bétonnée de contrôle qui actionnait la poulie. Stohess n'avait jamais été aussi difficile d'accès. Pourtant le renforcement de la sécurité n'arrangeait en rien le malaise qui transpirait par tous les pores du district : citoyens de pure souche, colporteurs ou étrangers, tous se dévisageaient comme le prochain ennemi, capable de se changer en titan et faire déferler les flammes de l'enfer au cœur de la ville.
Chaque jour dans le quartier nord, quiconque ouvrant sa fenêtre respirait à plein nez un brassage de pollen, de poisson, de pétrichor et d'angoisse : un délicieux bol d'air semi-frais, semi-pur et semi-sûr. Une fois enivrés de ce parfum qui pesait sur les bronches, les plus entreprenants et superficiels affublaient leur coude d'un panier d'osier et se rendaient au marché.
En ce matin, le marché se tenait dans le quartier sud, de l'autre côté du fleuve. Là où les bâtiments se recroquevillaient, où les ruelles rétrécissaient, où les façades lisses et poncées des bâtiments fondaient en colombages et toits de boit qui semblaient tendre les uns vers les autres.
Les couleurs s'y délavaient. Point de rouge brique, ni de bleu marine pour couronner l'architecture locale. Rien que du gris nauséeux et le brun moisi du bois. Les jours de marché, les rues se noircissaient de monde, pleines à craquer d'un essaim mixte d'arrivistes curieux, de locaux habitués et d'éclairs qui fendaient la foule d'un pas décisif ; tous avec leurs convoitises, leurs listes de course, leurs objectifs propres ; toute une colonie bourdonnant le long des fils d'une toile qui se resserrait.
L'une des mouches jouait d'épaules et d'un trot frénétique pour progresser jusqu'à un étal chatoyant où tonnait un grand énergumène aux allures de mante religieuse humaine :
-Messieurs, dames, demoiselles et damoiseaux, approchez, approchez ! Miel des plus divines roses de la cité royale, nectar raffiné et gelée impériale pour satisfaire vos papilles de souverains ! Laissez-vous courtiser par les présents de la nature royale, il n'y en aura pas pour tout le monde ! Allez ! »
À ces formules, le marchand agitait sans cesse son haut-de-forme comme pour en faire surgir des clients. Mais, tout piètre magicien qu'il était, seul un insecte s'était approché, sans même être attiré par l'odeur sucrée.
-Hé ! l'interrompit la mouche.
-Hm ? Damoiseau souhaite-t-il goûter ?
-Joue pas à ça avec moi, j'en veux pas de ton miel pourri ! »
La mante toute de noir vêtue pencha son long cou vers l'indésirable visiteur :
-Je vous demande pardon, jeune impertinent… ? grinça-t-elle d'une voix menaçante.
-Je t'ai dit de pas t'foutre de moi, t'es sourd ou quoi ? File-moi plutôt le fric que tu m'dois. Et en vitesse.
-S'il y en a bien un ici qui est sourd c'est toi, pauvre tache… chuchota le marchand en s'appuyant sur l'étal. Rappelle-toi que ce coup-ci, on est tous dans la même galère. J'ai pas ton fric. Alors tire-toi. Et en vitesse. »
Pile entre les mains du vendeur, s'abattit le poing du jeune homme.
-Prends-moi pour un con encore une fois et c'est ta face d'asperge que j'viserai. Vu l'prix de ta camelote, tu m'feras pas croire que tu te fais pas un max de tune ! Alors t'as intérêt à partager, vieux croûton… Sinon je raconte à tous tes clients d'où vient vraiment ton foutu miel. »
La démonstration de force laissa le charlatan de marbre, puis il se pencha encore plus vers son interlocuteur, empoigna son foulard et susurra entre ses dents jaune pisse :
-Dans ce cas j'espère que t'as un bon avocat, sale sangsue. »
Il tira d'un coup sec sur le tissu. Le front du jeune homme manqua de cogner contre la planche. Ce dernier se redressa bien vite mais n'eut pas le temps de riposter :
« Maintenant débarrasse le plancher ou j'appelle les brigades. Si t'as un problème, t'as qu'à voir avec le patron. Allez, du balai ! Vermine ! »
Le parasite réajusta sa veste trouée, ostensiblement et le menton levé comme un couteau aiguisé… qu'il ne planta guère sur son adversaire. À la place, il tourna les talons, les mains dans les poches et s'éloigna au son cuisant de la défaite :
« Miel des plus divines roses de la cité royale, nectar raffiné et gelée impériale pour satisfaire vos papilles de souverains ! Approchez, approchez ! »
Peu à peu, l'insupportable réclame se noya dans la cacophonie ambiante de ses rivales, des bruits de pas, des froissements de vêtements, des éclats de voix et des chuchotements de ragots.
Minuscule point kaki, couleur qu'il devait à son béret pelucheux, le jeune homme se laissa engloutir par la foule sans se diluer dans le noir grouillant de monde pour autant. Il se dirigea vers les moins fréquentées des ruelles, celles où l'on respirait mieux l'odeur des égouts et des excréments, une pestilence si épaisse qu'il fermait la bouche, par crainte que le goût s'accroche à son palais.
Ponctué de tunnels vers la ville souterraine, le quartier sud de Stohess concentrait la population la plus modeste de la ville… Un euphémisme qu'on apprenait dans les manuels. Mais sur le terrain, les habitants développaient des mécanismes de survie.
L'un d'eux était de tourner la tête pour s'assurer qu'il n'y avait pas toujours la même silhouette derrière soi. Or, il apparaissait au jeune homme qu'une singulière figure encapuchonnée se glissait dans les ruelles dès l'instant où il les quittait, entretenant un écart factice entre eux.
En d'autres termes, on le suivait. Un amateur le suivait. Grossièrement. Le prenant tout autant pour un bleu.
En ralentissant son allure d'un demi-cran, il bénéficia de trois secondes supplémentaires pour détailler sa nouvelle ombre. À cause de la vivacité du mouvement, il crut distinguer deux longs manteaux.
Après un virage sec sur la droite, au lampadaire bancal, il arriva dans la rue du barbier en même temps qu'une calèche qui débordait de marchandises. Son conducteur avait oublié que le marché condamnait les accès principaux du quartier, et avait donc résolu de changer de trajectoire, quand bien même les roues crissaient contre l'ardoise dans une plainte stridente qui perturbait le cheval de trait. Le dénivelé en pente n'arrangeait rien au pas nerveux de la massive bête.
Qu'à cela ne tienne pour le jeune traqué : il réduisit l'écart entre lui et le convoi mal engagé, sa démarche assurée contrastant avec les mouvements de bras paniqués du conducteur qui lui hurlait de faire place !
Entre les claquements affolés de sabots, les pépiements du commerçant aux rênes, les gémissements des roues et le sang alerte qui battait aux oreilles du jeune homme, il en viendrait bientôt à regretter le boucan du marché… La charrette se rapprochait, se rapprochait, imminente, tant et si bien que les cahots battaient dans sa poitrine à la place de son cœur.
Une inspiration et sept mètres plus tard, il disparut derrière une porte et le cheval hennit.
Une fois à l'intérieur de l'auberge, il n'attendit pas d'observer, de l'autre côté de la fenêtre, la périlleuse descente de la calèche. Il fonça de l'autre côté du comptoir, sous les yeux interloqués des clients, s'introduisit dans l'arrière-cuisine sans ralentir la cadence ni dévier le regard de son objectif : la petite fenêtre au-dessus du four.
-Bon sang, mais c'est pas croyable ! Encore toi ?!! » vociféra la cuisinière qui venait de le surprendre.
Accroupi sur l'argile du four, la main autour de la poignée de la fenêtre, il s'accorda deux secondes, le temps de souffler un baiser d'excuse à la patronne, avant de sauter.
Il enjamba la clôture de l'arrière-cour en deux temps, trois mouvements, puis vira à gauche dans un passage entre deux maisonnées si étroit qu'il tenait plus d'une sorte de fente dans la pierre. Il la traversa à toute vitesse, en pas chassés, rentrant le nombril jusqu'au coccyx.
Seul le clapotement de l'eau sur le pavé le poursuivait encore quand il atteignit la rue parallèle à la place du marché.
Décidé à semer les hommes de main du marchant, il continua de détaler. Avec des semelles trempées par les flaques d'eau, il manqua de glisser sur les derniers mètres qui le séparait d'une énième bicoque d'ardoise au toit biscornu, mais se rattrapa tant bien que mal à la minuscule porte en bois. Il n'avait pas encore repris son souffle qu'il vira la tête à droite, à gauche, puis à droite et encore à gauche, à l'affût.
N'y repérant pas la moindre silhouette suspecte, il fit grincer le bois et s'engouffra dans la maisonnée en réclamant :
-Alan ! Vite, récupère le mato-… »
La demeure n'avait pas d'étage mais elle était suffisamment creusée pour offrir de l'espace. Ainsi l'entrée donnait sur un escalier de pierre, pas plus de quatre larges marches, et en bas de cet escalier gisait Alan, face contre terre, grognant sa frustration et son incapacité à s'extirper de la prise du soldat des brigades qui le plaquait au sol. Impossible de manquer l'insigne de licorne qu'il arborait, même sous sa large cape ! Par un stupéfiant prodige, il était arrivé avant le jeune homme.
« Espèce de… ! » fulmina l'associé qui n'y comprenait plus rien, en dégainant les couteaux de ses bottes.
Il aurait préféré se faire courser par un des costauds du vendeur de miel ! Il laissa ses émotions de côté et analysa la posture du soldat d'un rapide coup d'oeil. Ce dernier avait les deux mains prises, accroupi près de l'épaule d'Alan qu'il maintenant immobile dans une clé de bras. Il avait redressé la tête en entendant le nouveau venu, qu'il fixait désormais d'un regard aussi stable et concentré que sa saisie d'Alan.
La cape qu'il portait, en dépit de sa cascade de plis volumineux, ne dissimulait guère son jeune âge. Jeunesse qui, aux yeux du traqué, expliquait son amateurisme lors de la filature. Et pourtant il était arrivé ici en premier !
Peu importait comment il s'y était pris, il aurait besoin de relâcher son otage s'il voulait se défendre. Dès que le partenaire d'Alan contre-attaquerait, le combat passerait en deux contre un et ce serait du gâteau pour les deux associés !
Ils connaissaient cette cachette comme leur poche. Ils savaient où se trouvaient les trous, les armes, les sorties de secours… Prêt à bondir, il fléchit les genoux, quand la pointe d'une solide baguette se nicha entre ses omoplates et le freina net.
La porte grinça en recouvrant la lumière extérieure.
-Oh là, tout doux, tout doux… » chantonna une voix derrière lui.
Un deuxième soldat des brigades se tenait dans son dos, avec le canon de son fusil planté contre sa chair. Il se figea, déglutit à sec, puis leva les mains sous le fracas des dagues qui heurtaient le sol et le ricanement narquois du soldat :
« Andrew et Alan Färber, vous êtes en état d'arrestation pour occupation illégale d'un logement, fraude, contrebande, violation des termes douaniers et usurpation d'identité ! »
L'instant suivant, le second soldat menottait les mains d'Andrew.
-Tu dois lui lire ses droits avant de mettre les menottes, Jean. »
Allez, on remet ça ! se disciplina Jean en son for intérieur. En face-à-face avec son propre reflet, il discernait une sorte d'effervescence nerveuse qui brillait dans ses yeux, si fort qu'elle attisait leur teinte noisette. Parfait, il avait grand besoin d'un coup de lustre, une remise au point avant d'y retourner, quelque chose qui distrairait l'attention loin de ses poches de cernes.
Le temps passé sur l'enquête avait repoussé les insoupçonnées limites de leurs corps, à lui et Marco (alors qu'il estimait le record auquel Keith Shadies les avait fixées inatteignable) ; tant et si bien que des bagages de fatigue s'étaient creusés sur son visage, assez énormes pour transporter tous les témoignages récoltés, les pistes de réflexion esquissées, les culs-de-sacs essuyés, les hypothèses élaborées, sans omettre toute la logistique que les préparatifs avaient exigé… Tous ces efforts pour mettre le grappin sur le maillon faible, le bas de la chaîne alimentaire d'une nébuleuse hiérarchie, qu'ils avaient reconstruit avec tellement de ''si'' et de ''peut-être'' qu'elle tenait aussi bien debout qu'un château de carte… Tout ça pour se heurter à un mur.
Un mur qui ne soufflait même pas sur leur frêle construction, non. Un mur qui l'écrasait ! Rigide, et surtout muet.
Pas un indice, pas un seul sous-entendu, même pas un minuscule lapsus, rien ! Le type – Andrew Färber – se contentait de les fixer d'un œil mauvais, les sourcils froncés comme s'il essayait de les planter dans leurs gorges, et les joues rouges à cause de toute la frustration accumulée qui bouillait à l'intérieur.
Cela allait bientôt faire trois heures que lui et Marco le cuisinaient, sans succès. Trois heures. À ce stade des choses, ils mijotaient tous les trois dans la fatigue et l'agacement.
Passer de l'eau fraîche sur son visage ne chassait pas l'impression croissante de Jean : ses membres s'alourdissaient, son cerveau ralentissait, tout son être s'empêtrait dans la farce. Son premier interrogatoire ! Et c'était comme si le suspect le cuisinait, lui ! Ça l'horripilait.
Qu'est ce qu'Andrew Färber gagnait à garder le silence ? Tandis qu'il se le demandait, son regard se posait sur les microscopiques taches de moisissure sur le miroir. Il s'imaginait un fil qui les reliait. Cramponnant la céramique jaunie du lavabo comme les coins de son bureau, il songeait aux motivations du contrebandier.
Pourquoi ne pas coopérer quand cela le récompenserait d'un allègement de peine ? Au point où il en était, il valait mieux qu'il mette de son côté toutes les chances de minimiser la casse. Qu'est-ce qui pouvait bien lui importer plus que la garantie d'une courte peine et de moindres problèmes ?
Entre cette obstination qui lui sortait par les trous de nez et ses mimiques faciales exagérées, le contrebandier lui rappelait de plus en plus un autre sanglier farci, qu'il pensait avoir laissé derrière lui pour de bon… Avant de s'égarer dans d'inutiles souvenirs, Jean secoua la tête.
Andrew Färber devait craindre de ne pas retrouver de job au sortir de captivité. D'autant plus s'il venait à parler lors de son interrogatoire, ce qui lui vaudrait de se trimballer la sale réputation de traître. Sans compter que le poids du petit frère, Alan, pesait aussi dans la balance. En tant que fier enfant unique, le jeune soldat des brigades ne saisissait pas tous les tenants et aboutissants du lien fraternel entre les deux malfrats. Il n'aurait d'autre choix que de laisser à Marco le soin de gérer cette facette de leur suspect, si le sujet devait revenir sur le tapis.
Le couinement de la porte trahit l'entrée d'une autre recrue des brigades dans les toilettes. Dans sa vision périphérique, Jean s'aperçut qu'elle lui consacrait un curieux regard appuyé avant de disparaître derrière une lourde porte rouillée. Peu désireux de se donner en spectacle – encore moins dans pareil endroit ! – et excédé de perdre son temps à réfléchir à un problème aussi incohérent, le jeune soldat reprit la route vers la salle d'interrogatoire.
Elle se tenait à l'autre bout du couloir et il s'agissait d'une salle d'étude, avec une capacité d'accueil de vingt personnes tout au plus, qui contenait dix chaises bancales, six bureaux troués, trois pitoyables étagères à moitié remplies qui faisaient office de bibliothèque de travail et un carreau de fenêtre impossible à ouvrir. Résultat, il abondait dans la pièce un délicat fumet de renfermé (à l'image de la ville de Stohess). C'est pourquoi les gradés des brigades l'avaient délaissée et que les jeunes recrues se la partageaient.
Bien contents d'avoir pu la réserver à temps pour leur interrogatoire, Jean et son coéquipier ne s'impatientaient pas moins de vite prendre du grade, pour profiter de meilleurs locaux et améliorer leurs conditions de travail.
Il n'avait été affecté à Stohess que depuis une dizaine de jours, mais la cité correspondait aux attentes du jeune soldat : agitée et quelque peu décrépite selon les quartiers, elle recelait néanmoins de riches histoires et opportunités pour quiconque se tâtait à décrocher le pompon de la vie de rêve. Il suffisait qu'il prenne son mal en patience pour quelques jours supplémentaires et, bientôt, ses trois longues années de souffrance porteraient leurs fruits.
La machine s'était mise en branle et la transition opérait, il le sentait. Pour commencer, il avait enfin intégré les brigades spéciales ! L'ultime étape consistait à faire ses preuves et obtenir le respect de ses supérieurs, qui ne ménageaient pas les recrues (Il aurait dû s'y attendre !)…
Sauf qu'une fois impliqué dans une investigation sur un réseau de contrebande sévissant dans les quartiers sud de Stohess – et ce à plusieurs échelons commerciaux, allant de l'agroalimentaire aux produits de luxe ; en somme, un gros poisson – il s'était retrouvé face au mur Andrew Färber !
Quelque part c'était logique qu'emménager au centre revienne à s'emmurer.
Quoi qu'il en soit, Jean dégommerait le dernier rempart à se dresser entre lui et son objectif. Peu importe qu'il ne soit ni le Cuirassé, ni de la trempe de la face de sanglier titanesque d'Eren (encore heureux !). Peu importe qu'il ne soit qu'un simple humain, il forcerait Andrew Färber à cracher chaque syllabe.
À peine achevait-il de se faire ce serment qu'il pénétra dans l'ersatz de salle d'interrogatoire. Il la retrouva à moitié comme il l'avait quittée au moment de sa pause : étouffante, mais plus lumineuse.
-Okay… soupira-t-il. Laisse-moi te dire une chose, Andrew Färber. »
Le soleil printanier perçait de toutes ses meilleures résolutions à travers la maigre fenêtre, projetant les silhouettes de Marco et du contrebandier dans un contre-jour presque aveuglant. Non seulement Jean grogna en rentrant, mais il dut aussi plisser les yeux. En s'avançant, il devina que son coéquipier tournait la tête dans sa direction, mais impossible de déchiffrer son expression.
« Une seule chose, trois fois rien vraiment… De moi à toi… T'en feras ce que tu veux. » poursuivit-il en s'approchant de la fenêtre.
Est-ce que Marco voulait s'excuser d'avoir levé le rideau après que Jean avait insisté pour le contraire ? Le jeune homme n'en tint pas plus compte.
Pour extorquer les moindres confidences d'un suspect – et c'était toujours dans ces ''moindres confidences'' que se nichaient les plus capitaux des aveux, toujours – il fallait instaurer un cadre précis, et ne pas lésiner sur les moyens !
« On va mettre les choses au clair deux secondes. »
Plus le suspect pensait, sentait, savait qu'il ne disposait d'aucune issue, plus les résultats accouraient. D'un coup sec, il tira sur le rideau et les engloba dans une obscurité verdâtre.
Ses yeux fatigués s'y habituèrent en moins de temps qu'il n'en fallait pour voir le menton de Marco piquer vers le sol, mouvement qui présentait un singulier mélange de découragement et de déception.
« Moi, j'suis un gars simple, continua-t-il en s'efforçant de conserver le même ton aussi nonchalant que menaçant. Tu vas vite comprendre où je veux en venir parce que des gars simples, on en trouve partout. Je suis sûr que t'en connais plein.
» Mais est-ce que t'as déjà réfléchi à ce qu'il y a de plus chiant chez un gars simple ? (Seul le raclement de la chaise répondit à sa question.) J'te le donne en mille : il est trop prévisible. (Il retourna la chaise.) Tout ce qu'il va faire, tu peux le deviner avant au détail près. C'est trop facile !
» Alors maintenant… reprit-il en s'asseyant. Imagine ce que ça donne avec un gars simple et colérique qu'a du pouvoir. »
À ces mots, il déposa une insigne sur la table, la corne de l'équidé pointait droit vers le contrebandier. Celui-ci baissa les yeux dessus un quart de seconde, avant de les redresser vers Jean, l'expression neutre si ce n'était pour un léger creux en-dessous de sa pommette. La discrète preuve qu'il se mordait la joue.
« Eh ouais, c'est trop facile d'énerver un type comme moi. T'as même pas besoin de réfléchir ! C'est vraiment… stupide… C'est à en abîmer son intelligence tellement c'est évident.
» Alors à toi de voir, Andrew Färber. Je sais que si tu veux m'énerver, tu sauras quoi faire… Mais peut-être que t'es plus malin que ça. »
Silence. Les timides échos des conversations déambulant dans le couloir ondoyèrent à travers les murs de la pièce mal insonorisée. Silence. Puis, d'un vigoureux frottement de paume, le suspect remit de l'ordre sur son expression enduite de fatigue.
Jean ne supportait plus sa nonchalante insolence, qui hérissait jusqu'à son épine dorsale.
-Comment vous avez fait pour arriver chez moi avant moi ? »
Telles furent les première paroles d'Andrew Färber. Il les articula d'une voix rauque, rouillée, avant de se racler la gorge. Abasourdi, Jean se tourna vers son coéquipier. Mais Marco ne lui accorda que l'ombre d'un regard oblique gêné ; il consacrait toute son attention au suspect.
-Qu-… commença Jean avant de reprendre son intonation grave et autoritaire. Alors t'es vraiment pas un malin en fait, c'est ça ? T'as oublié que c'est moi qui pose les questions ici. »
L'intéressé l'ignora. Jean prit une grande inspiration, prêt à renchérir et lui rappeler sa présence. Mais alors qu'il se redressait, le bras de Marco harponna son épaule sur la chaise et il l'entendit expliquer :
-Comme vous le savez, notre enquête fait suite à une recrudescence de plaintes déposées par la guilde des marchands de Sina, relata le jeune soldat d'un ton détendu comme s'ils n'y étaient pas depuis bientôt quatre heures ! Maintenant, vous vous doutez bien que nous avons dû nous rendre sur le terrain, c'est-à-dire les environs des marchés, faire du repérage, recueillir des témoignages, éplucher les déclarations de domicile suspectes…
-Mais si vous saviez où j'habitais, pourquoi vous m'avez suivi ? »
Avant de répondre, Marco, nullement agacé de s'être fait couper la parole, enjoignit Jean à rester assis pour la deuxième fois :
-On ne savait pas. On était seulement parvenus à écrémer les possibilités jusqu'à deux logements. Mais, en vous apercevant que nous vous suivions, vous vous êtes précipité vers notre première hypothèse. Nous avons alors pensé que vous essayiez de nous leurrer, dans le but de protéger votre frère. Voilà pourquoi je me suis rendu, avant vous, au second domicile pendant que mon collègue gardait un œil sur vous. »
En y réfléchissant bien, Jean ignorait quels genres de symptômes manifestait Marco lorsqu'il s'épuisait. Du campus militaire, il ne connaissait que ses sourires niais et ses éternels chapelets d'encouragement – un peu de sueur, d'essoufflement et de tempes rouge tomate, mais comme tout le monde ! Il n'avait jamais assisté à une crise de nerf, ou encore moins à une décomposition mentale, de Marco. Peut-être que les traits tendus de son visage, alors qu'il divulguait des informations top-secrètes à un hors-la-loi, figuraient parmi les premiers symptômes d'un imminent craquage. La perspective n'enchantait pas la curiosité de Jean…
Un soupir et la délicate conversation reprit de plus belle :
-C'est ça, c'est Knöringen. »
Sous l'initiative d'Andrew Färber.
-Hein, QUOI ?! »
Avec la surprise, Marco relâcha l'épaule de son voisin qui, libéré de son sceau, bondit sur pieds alors que sa chaise se fracassait sur le sol.
-T'es sérieux là ? C'est maintenant que tu passes aux aveux ?! » se scandalisa Jean.
Pourquoi ? Il plaqua ses paumes sur la table, si fort qu'il la secoua et que l'insigne qui reposait dessus trembla. Le contrebandier, quant à lui, ne broncha pas. Si ce n'était pour son caractéristique froncement de sourcil. Jean le toisait à moins d'une longueur de bras. Pourquoi ? ; à quel moment ?L'atmosphère avait dû se transformer pendant sa pause : il ne voyait aucune autre explication. Qu'est-ce que Marco avait bien pu lui dire ? Quels genres de formules polies et atténuantes avait-il trouvé pour dissoudre le ciment entre les briques du mur ?
Est-ce que c'était l'ouverture des rideaux ?
-Jean, calme-toi s'il te plaît. C'est pas le moment. » le tempéra Marco, l'encourageant à reculer.
Son partenaire lui indiquait une autre chaise où s'installer, plus en retrait. Jean s'y assit de mauvais gré. De toute évidence, Marco savait comment y faire avec Färber. Tout compte fait, il valait mieux qu'il garde les commandes pour le moment.
Le soldat aux taches de rousseur lui tendit l'insigne, oubliée sur la table branlante. Jean la récupéra en vitesse, d'un revers de la main, préférant se consacrer à l'observation des intrigantes méthodes de son collègue.
Le secret des aveux du suspect devait résider dans son ton suave et posé, inspirant confiance et apaisement, malgré le cadre policier. Au final, Marco tirait parti de leur médiocre salle d'interrogatoire : converser comme il le faisait, autour d'imaginaires tasses de thé en porcelaine, aurait été vain dans les oppressants sous-sols de la caserne.
Malgré ses dix-huit ans et ses airs de grand gaillard, Andrew Färber ne demandait qu'à être rassuré pour se livrer. En somme, Jean l'avait sous-estimé.
-On va pouvoir en rester là, annonça Marco en se relevant après cinq minutes de timide discussion. Andrew, merci beaucoup. »
Imitant son partenaire, Jean se redressa. Alors qu'il s'approchait de la table et du contrebandier, il déchiffra de larges plis d'inquiétude sur son front.
-Et pour Alan ?
-On fera le maximum grâce à tous les renseignements que vous nous avez donnés, le tranquillisa Marco. C'est promis. »
Entre les deux soldats déjà debout, Andrew se leva de sa chaise et, alors qu'ils lui repassaient les menottes, opina du chef, à moitié rasséréné. Ils l'escortèrent jusqu'aux cellules du sous-sol où il attendrait son jugement, une fois les rapports des deux soldats rédigés et lus. Il entretint son fameux mutisme durant tout le trajet, ne le rompant qu'après le double-tour de la clé dans le verrou, pour adresser, à son tour, des remerciements à Marco.
***
-Donc maintenant tu cites Le petit souricier des remparts en plein interrogatoire ? » lança le soldat aux cheveux noirs alors qu'ils entraient dans l'aile des recrues.
Jean eut beau y mettre tous les efforts du monde, il échoua à simuler l'indifférence. La soudaine question de son acolyte provoqua une saccade dans sa démarche, le trahissant sur-le-champ. Il se figea, en dévisageant Marco qui s'arrêta à son tour. Une grimace espiègle et pas peu satisfaite luisait par-dessus son épaule alors qu'il lui récitait :
« ''Quel est le plus grand défaut du gars simple ? Il est prévisible. Bien qu'il ne soit pas bête à proprement parler, il abêtit les gens autour de lui. Alors tâche de varier tes fréquentations parce que des gars simples, il y en a partout !''
-Ça va, ça va… j'ai compris que tu connaissais par cœur… râla Jean en reprenant l'allure, les mains fourrées dans les poches. Arrête-toi avant que ça devienne trop triste.
-Triste ? répéta la voix fluette qui lui emboîtait le pas.
-Triste pour toi. Si celui-là aussi tu le connaissais, alors j'vais commencer à compatir. Sincèrement, quel genre d'enfance t'as eu ? Tu faisais que lire tous les livres qui te tombaient sous la main ou t'avais des amis aussi ? »
Trop tard. Il se rendit compte trop tard de la rudesse de son commentaire. Tant bien que mal, Jean essaya de se rattraper en l'agrémentant d'un rictus taquin. Il plissait déjà les yeux, anticipant la réaction de Marco, dont il n'avait pas fini de tâter les limites après trois ans d'amitié.
Les grands yeux marron de son collègue s'écarquillèrent, puis il répliqua :
-Merci de t'inquiéter mais, moi, j'arrivais à lire beaucoup et à avoir des amis ! »
Et sur ces mots, il acheva de rattraper l'écart entre eux. Ils avançaient désormais côte à côte.
-Et ça veut dire quoi ça ? » renifla Jean dans un accent complice.
Pour toute réponse, Marco haussa les épaules d'un geste théâtral. Son partenaire céda à la discrète provocation par une bourrade. Le plus grand tituba, mais la ferme prise de Jean sur sa veste l'empêcha de vaciller ou de se cogner à d'autres recrues de passage.
« Tch, et maintenant le rat de bibliothèque joue les terreurs… Décidément, cette journée c'est le monde à l'envers, ricana-t-il. Allez, avoue que t'es fatigué et j'te pardonnerai. »
Certain que Marco s'était stabilisé, il le relâcha. Ce dernier lui glissa un vif remerciement, bien au courant qu'il plaisantait. Même si, des fois, Jean se demandait si les remerciements de son meilleur ami n'étaient pas sa façon de camoufler des excuses…
Alors qu'ils s'approchaient des cuisines, l'épaisse odeur des patates envahit les narines du jeune soldat, si fort qu'il fallut réduire la distance d'encore quelques mètres avant de reconnaître celle des carottes cuites. Dans le potage devait mijoter des morceaux de bœuf, mais les deux compères n'avaient pas le temps d'aller vérifier. Au contraire, ils devaient rester concentrés.
« Ah au fait ! Bravo pour les aveux de notre gars. Je sais pas comment tu t'y es pris, mais il a parlé et c'est grâce à toi si on a fini avant le coucher du soleil ! »
Après un énième remerciement de sa part, Marco se lança dans des explications précises et passionnées de ce qui s'était passé pendant la pause de son partenaire : comment il avait pressenti la fibre justicière d'Andrew Färber et avait donc insisté sur les bénéfices que la résolution de leur enquête auraient sur la vie quotidienne dans les quartiers sud de Stohess ; comment il avait ensuite tiré sur sa fibre fraternelle en enchaînant sur le sort du petit Alan qui jouirait d'une préadolescence bien plus saine dans une cité nettoyée de sa contrebande, prospère et sûre, qui pourrait enfin rouvrir tous ses établissements scolaires publics, de quoi lui offrir de meilleures perspectives d'éducation, un meilleur avenir…
Il fallait toujours compter sur un idéaliste convaincu comme Marco pour pondre de tels discours à n'importe qui, à n'importe quel moment de la journée.
« C'était peut-être ce qu'il avait besoin d'entendre au fond… hasarda Jean en laçant ses mains sur sa nuque.
-Oui, je pense aussi. Il n'avait pas l'air de faire de la contrebande pour le plaisir d'enfreindre la loi. C'était une question de survie : il avait surtout besoin d'aide.
-Et avec Knöringen qui croupira bientôt derrière les barreaux, les choses vont changer ! fit valoir son coéquipier. Ce pauvre Andrew sera vite aidé.
-Encore faut-il écrire le rapport dans les temps… »
Jean ne put que réciproquer le malicieux rictus de son acolyte. Ils partageaient la même impatience à l'idée d'exposer les méfaits d'un des barons de la guilde des marchands. D'autant plus qu'ils le suspectaient depuis qu'ils avaient entamé l'enquête. Plus qu'un flair d'inspecteurs en herbe, c'était l'évidence même qui avait parlé lors des déchiffrages des déclarations de revenu : d'aberrantes sommes rondes au traçage impossible ! Une incohérence de la sorte ne signifiait qu'une chose, du blanchiment d'argent.
Quand bien même ils avaient fait montre de prudence, de patience et de méticulosité, tous les indices avaient pointé dans la même direction. L'aveu de Färber était la cerise sur le gâteau. Ils avaient enfin recueilli un témoignage en béton ! Plus que quelques coups de plume sur du papier et l'affaire serait classée ; et leurs carrières respectives, propulsées.
-Mais à qui tu crois que tu t'adresses, hein ? » crâna Jean, le ton mordant d'avidité.
L'excès de vantardise éclata leur bulle et le retour à la réalité s'annonça sous la forme d'une vague de recrues traversant les couloirs à contre-courant des deux soldats. Le réfectoire fumant d'effluves de potager allait ouvrir ses portes pour le premier service de la soirée, celui où il y avait le plus de choix, le plus de rab. Ainsi il s'agissait, bien entendu, du plus populaire de tous. Aux premières teintes miellées dans le ciel, l'aile des recrues bourdonnait comme une ruche au début du printemps.
Jouer des épaules, avec l'épuisement de toute une longue journée sur les bras, irritait Jean, mais repérer un visage familier – et pas pour les bonnes raisons !– qui avançait vers eux d'un pas décidé le crispait plus encore…
-Marco, Jean ! les héla la recrue à la coupe au bol en se plantant devant eux. Que dit votre enquête ? Vous avez du nouveau ? »
Aucune issue ne s'offrait à Jean entre le courant des autres soldats et Marlow, qui se tenait, solide, sur son superficiel salut comme un plant d'aubergine sur son tuteur. Il serra les dents et s'arrêta devant le jeune homme de son âge, en même temps que Marco.
Au bout de sept douloureuses secondes de malaise, le modèle de vertu ambulant rompit son salut et Jean nota qu'il avait des paquets de feuille plein les bras. Le sergent lui avait sans nul doute délégué une encyclopédie de paperasse administrative… Si c'était bel et bien le cas, ce ne serait que la troisième, ou peut-être quatrième fois, depuis le début du mois.
Le nouveau venu avait beau s'adresser à eux deux, il s'attendait à ce que ce soit Marco qui lui réponde. Il tournait la tête dans la direction du soldat qu'il tenait en plus haute estime des deux. Trop fatigué, Jean préféra laisser couler tandis que son associé affirmait :
-Ah ça, du nouveau, on en a ! L'un des contrebandiers qu'on a arrêté ce matin a avoué. On a le nom d'un des criminels à la tête du réseau maintenant ! Il ne reste plus qu'à rédiger notre rapport et on pourra demander un mandat d'arrêt au capitaine !
-C'est fantastique ! s'emballa Marlow, réceptif à l'enthousiasme de l'autre soldat aux cheveux noirs. Attends, il y a quand même une chose qui me taraude… est-ce que c'était bien Knöringen ? »
Marco se contenta de hocher la tête, mais il n'en fallut pas plus à Marlow pour lever les bras en l'air et menacer de semer toute sa montagne de papiers dans le corridor.
« OUI !! Ça ne pouvait être que lui quand on y réfléchit. Et dire que les cuisines des brigades se fournissent auprès de lui… Vivement que vous dénonciez ses agissements, pour qu'on puisse couper les ponts une bonne fois pour toute. Cela fera toujours un petit peu de nettoyage… dans la cité comme dans la caserne. »
Une fois de plus, il y avait dans la façon que Marlow avait de livrer ses confidences à Marco, une assurance si effrontée qu'elle témoignait d'un accord tacite entre les deux jeunes hommes. Accord que Marco n'avait pourtant jamais scellé – du moins pas à la connaissance de son partenaire de toujours ! Certes, il avait prouvé, à de nombreuses reprises, son curieux intérêt pour le militantisme convaincu que prêchait leur nouveau collègue, mais il n'avait jamais clairement adhéré à ses propos, ni même formulé le moindre désir d'adhésion.
Là encore, Marco acquiesçait à la fin de chacune de ses phrases – réflexe qu'il répétait avec n'importe qui – tout en affichant son caractéristique sourire poli. Toute aussi clairvoyante que la coupe au bol prétendait être, elle n'en demeurait pas moins bigleuse et s'était vite persuadée d'avoir trouvé un allié de choix dans leur promotion.
Pour le plus grand soulagement de Jean, son ami restait mesuré, sage et réfléchi. Son immunité au venin de Marlow (après celui tout aussi redoutable d'Eren pendant leurs classes) figurait parmi la longue liste des raisons à leur amitié, et il se réjouissait de pouvoir en cocher la case tous les jours.
« À ce propos, poursuivit Marlow, quand aurez-vous fini vos rapports ? »
Jean et son partenaire s'échangèrent un bref regard.
-Ce soir, je pense, répondit Marco.
-C-Comment ça, ce soir ?! Vous n'allez pas les bâcler tout de même ?!
-Relax mon gars, tu nous prends pour des taches ou quoi ? À ton avis, ça fait combien de temps qu'on planche sur cette affaire ? »
Au ralenti, Jean détailla chaque étape de l'écarquillement des yeux de Marlow, et comment il se pencha vers eux, interdit, à mesure qu'il comprenait.
-Vous êtes en train de me dire que vous les avez déjà entamés ? »
Marco gloussa d'un air coupable en se frottant le crâne, tandis que Jean haussait les épaules :
-Et voilà ! Maintenant tu connais tous nos secrets.
-Parce que vous étiez à ce point certains de vous ?
-Eh bien, sur ce coup Jean était à la fois pointilleux et confiant… un bon mélange pour nous motiver à rester efficaces, alors j'ai décidé de faire comme lui. Puisqu'on écrivait chaque soir, il fallait qu'on progresse tous les jours, pour avoir quelque chose à raconter. Ç'a donné un rythme effréné à notre travail mais ça valait le coup d'en arriver là. »
Comme il était de coutume pour quiconque interagissait avec Marlow, un silence de gêne s'étira pendant plusieurs secondes. Après quoi le soldat marmonna pour lui-même :
-Vous avez un de ces culots au Sud… »
Puisque sa voix grave portait loin, les deux intéressés entendirent et leurs brefs ricanements nasaux résonnèrent en même temps. Avant que leur interlocuteur ne se pose trop de questions, Marco dévia le sujet de la conversation :
-C'est encore le sergent qui t'a donné du travail en plus ? demanda-t-il en pointant du doigt le paquet de feuilles.
-Oui, c'est le prix à payer pour lui faire remarquer que les impôts du peuple ne financent pas ses parties de prime avec les autres officiers. »
Jean se retint à peine de pouffer. Il devait admettre que, depuis quelques semaines, la verve de Marlow lui procurait une source de divertissement inespérée, bien plus que tous les discours abracadabrantesques qu'Eren avait pu pondre pendant trois ans. Il trouvait dans ce constat une autre assurance qu'il avait bien choisi son affectation… si réaliser un rêve de longue date n'était pas déjà un solide gage !
La moue inquisitrice de Marlow face à sa réaction railleuse incita Jean à les défaire de cet échange qui s'éternisait.
-Bon allez, nous on s'arrache ! (Il enjoignit Marco à le suivre en lui saisissant l'épaule.) C'est pas une page blanche qui va redresser les brigades de l'intérieur. J'ai pas raison, la lanterne ? »
Il lança un regard en arrière, mais Marlow ne semblait pas avoir relevé son fin trait d'humour. Tant pis pour lui.
-Si tu veux, je passerai plus tard pour t'aider avec les documents ! » se proposa Marco, que Jean poussait dans le dos pour qu'il avance.
Voilà que son coéquipier remettait ça ! Pas étonnant que Marlow veuille croire dur comme fer en un nouvel allié… Sans surprise, la coupe au bol le remercia pour son aide et reprit sa route vers la cafétéria. Marco, lui, se remit à marcher en regardant devant lui. Plus que quelques mètres et ils atteindraient les dortoirs masculins, et depuis leur entrevue avec Marlow c'était tout ce que Jean désirait !
L'expérience lui avait appris que l'asperge activiste se déplaçait rarement seule, or la dernière chose dont le jeune homme avait besoin après une telle journée, c'était une voix piaillante, des cheveux frisés et un rire strident.
-La lanterne ? l'interrogea Marco tandis qu'ils se rapprochaient de leur chambre.
-C'est juste qu'avec sa tête rectangulaire et sa coupe au bol, son visage ressemble à une lanterne. Tu trouves pas, toi ?
-Euh… eh bien, je trouve surtout que tu es mal placé pour critiquer ce que t'évoquent les visages des autres.
-Arrête, le caïd, tu vas finir par me faire peur… » le charria Jean d'un coup de coude.
***
En leur qualité de recrues les plus fraîches des brigades, les deux garçons du Sud avaient été assignés au dortoir le plus reculé de l'aile des hommes. À moins de connaître une ascension fulgurante dans les grades, ils y moisiraient au moins un an durant, avant l'arrivée des petits nouveaux de la 105e brigade d'entraînement. Autant Marco s'était accommodé à la chambre excentrée ; autant Jean appréhendait l'hiver dans un coin aussi reculé de la caserne.
Sur la droite s'érigeait un mur de pierre, épais de plus d'un bras, qui délimitait les baraques entières. Voilà une poignée de jours qu'ils avaient atterri dans cet endroit, et ils logeaient déjà au bout de leur nouveau monde, au sens propre.
Il en allait sans dire que les brigades spéciales avaient le sens de l'accueil.
Le duo de soldat s'était néanmoins réapproprié les lieux, peu à peu. Suffisamment pour pousser un soupir de soulagement et de satisfaction dès l'entrée, jeter leur veste d'un mouvement d'épaule sur leur matelas respectif – Marco en haut, Jean en bas – et s'étirer en s'installant chacun à leur bureau.
Un des premiers actes d'emménagement de Jean avait été de déplacer son bureau sur la gauche, de sorte à le coller au mur de bois. Ainsi, non seulement aurait-il plus chaud lorsque les temps se feraient rudes, mais il s'entourait aussi de bois : la table et les pieds du bureau, le pupitre et les tiroirs, le mur, le toit quand il levait le nez…
De quoi lui évoquer les toits de bois et les colombages de Trost, mais aussi tout le mobilier du campus d'entraînement où il avait passé les trois dernières années de sa vie. Débrouillard et spontané, Jean en oubliait souvent à quel point son esprit était casanier !
Sinon le réflexe de s'entourer de bois, d'une atmosphère familière, ne lui serait jamais venu.
Planter un décor connu autour de lui venait avec son lot d'avantages, comme le gain de temps et l'optimisation de la concentration. En somme, tout ce qu'il lui fallait pour vite accomplir son objectif et s'installer, au calme, et loin de toute frénésie, agitation ou angoisse quotidiennes.
Il saliva à la seule perspective, tandis que le flot d'énergie débordait de sa concentration, se renversant sur le papier qu'il noircissait d'encre, jusqu'à engloutir les dernières distractions de son esprit. Seule l'intensité du courant du sang parvenait à ses oreilles, et il n'y avait que les griffures de la plume sur le grain du papier pour prendre le dessus, par intermittence. Parfois, sa plume ; parfois, celle de Marco.
Le frottement de l'écriture craquelait en continu aux deux bureaux de bois, réchauffant la pièce. Peut-être qu'avec tout ce qu'ils rédigeaient, il y aurait de quoi remplir tous les livres amoncelés sur la banquette de bois en-dessous de la fenêtre, faute d'espace de rangement dans leur chambre.
Si gratter mobilisait tant d'ardeur et de véhémence, Jean commençait à comprendre pourquoi, pour Marco, il y avait tant de livres à emprunter.
***
Observer les rues marchandes des quartiers populaires de Stohess représentait une large partie du travail préparatoire, or mener à bien une enquête impliquait aussi de garder un œil sur les heures de fréquentation des bureaux supérieurs. Cela améliorait l'efficacité générale. Puisque les haut-gradés avaient la fâcheuse tendance d'être aux abonnés absents, leur remettre les rapports à l'exact moment de battement entre la fin de leurs parties de jeux et l'ouverture de leur cantine, avait de quoi faire gagner un temps fou aux deux recrues.
Combiner le devoir à l'urgence du besoin primaire d'alimentation s’avérait une redoutable technique pour harponner les officiers. Si les plis irrités entre les sourcils du capitaine en étaient un assez bon indicateur.
Son expression se décomposa devant les deux soldats qui tendaient leurs rapports. Un miroir inversé à l'humeur triomphale de Jean : sa technique avait payé ! Sa première enquête, sa première remise de rapport et il ne s'était pas fait berné comme le premier des bleus ! Il avait contourné les caprices des supérieurs avec brio ! Il dut se retenir d'éclater d'un rire maniaque.
D'une main plus lourde de réticence que de responsabilité, le capitaine saisit les deux paquets de feuilles. La plupart sentait encore l'encre fraîche.
-Eh bah ! On aura tout vu ! commenta un des officiers de passage en les surprenant.
-Décidément, les nouveaux sont pas marrants cette année… Bon courage Curtis.
-Si tu regardes bien, c'est de pire en pire ! On dirait qu'ils veulent plus s'amuser. »
Une fois libérés de leur charge, les deux recrues saluèrent. Leur supérieur n'y accorda pas l'ombre d'un regard, trop occupé à scanner les deux documents dans les grandes lignes. Un silence inconfortable s'étira, amenant Marco à jeter un coup d'oeil hésitant vers son partenaire. Jean, lui, serrait les poings. N'en déplût au capitaine, il comptait lui rappeler son job et comment le faire. Quitte à s'enraciner en attendant qu'il les dispose.
-J'espère que le cuistot a changé son menu, résonna la plainte d'un soldat. J'en ai marre de manger du poulet au miel et des champignons farcis ! »
Il n'avait pas fait tout ce chemin vers le centre pour encore se gaver de devoirs qui ne lui convenaient pas.
-Très bien, soupira le capitaine Curtis une fois tous les officiers partis. Vous deux, entrez, je vous en prie. »
Dans la périphérie de sa vision, Jean aperçut Marco qui se raidissait, peinant à faire le premier pas. Se faire inviter dans le bureau du supérieur intimidait les gars dans son genre. Son partenaire, quant à lui, en fit peu de cas et foula la moquette vert émeraude en premier. En examinant brièvement la pièce, il n'eut aucun mal à se figurer où les copies de son rapport seraient rangées tant il y avait d'étagères et de bibliothèques. Le bureau faisait la taille de leur chambre commune, et plus encore.
À la place d'un lit superposé, d'une armoire, de commodes et de deux bureaux, il y avait des étagères flanquant tous les murs, une table de billard, des sofas et un bureau. Ce dernier faisait, à l'inverse, sensiblement la même taille que ceux du mobilier des jeunes hommes.
Marco entra à son tour, talonné de près par le capitaine qui referma la porte. Il tourna la poignée et le silence les engloutit la seconde suivante : non seulement la pièce était-elle parfaitement isolée, mais la moquette amortissait les bruits des bottes. Ainsi, la voix basse de Curtis gagnait en intelligibilité tandis qu'il se lança :
« Bien, récapitulons. Kirschtein, Bodt, vous étiez chargés de coffrer les coupables du réseau de contrebande au quartier sud.
-Oui monsieur. » confirma Marco qui se tenait droit comme un piquet.
L'homme fondit dans son fauteuil, tirant un tiroir d'où il récupéra un registre d'une main, lissant son collier de barbe de l'autre. Après avoir tourné quelques pages, il reprit :
-Si mes informations sont correctes, vous êtes tout nouveau ici : c'était votre première enquête ?
-Oui monsieur, répéta Marco.
-Je vois, marmonna-t-il en refermant le livre. Dans ce cas, bravo. Vous avez été d'une efficacité remarquable, je vous félicite. »
L'effort de retenue monta d'un cran chez Jean, dont la fierté ne demandait qu'à se manifester. Pour l'heure, il se contenta de sourire de toutes ses dents à son partenaire. Marco, avec ses commissures qui touchaient presque ses oreilles, lui rendit sa félicité débordante.
Ils avaient réussi à se qualifier parmi les prestigieuses dix meilleurs places de leur promotion, puis avaient survécu à l'enfer de l'attaque de Trost, et maintenant qu'ils avaient intégré les brigades spéciales, ils remportaient haut-la-main les congratulations de leur capitaine. L'esprit de Jean s'emballa à l'idée que s'ils continuaient sur leur lancée, ils finiraient par être affectés à Mithras. Là-bas, non seulement pourraient-ils servir au plus proche du roi, mais aussi goûter à la vie de luxe en coulant des jours fastes et paisibles.
Là-bas, ils réaliseraient leurs rêves.
-Merci monsieur, mais nous n'avons fait que notre devoir. » finit par articuler Marco, jamais à court d'une parfaite réplique de bon élève.
Si la situation venait à se présenter, Jean tâcherait de l'encourager à se détendre un peu plus. D'ordinaire, son ami savait savourer ses victoires mais, depuis qu'ils avaient rejoint les rangs des brigades, il s'inquiétait tellement de bien faire qu'il en avait oublié comment relâcher la pression. Armin n'avait pas intégré le bataillon pour que, au centre, Marco mute en une sorte de variante de l'intello blond et nerveux.
Et Jean n'avait pas choisi les brigades pour ressasser le passé.
-Si seulement l'assiduité se consumait plus lentement, gloussa l'officier en feuilletant un des rapports. Vous avez raison de profiter du début de votre carrière pour repousser vos limites. L'impulsion ne dure pas longtemps et on s'émousse vite. »
Le nez plongé dans les pages du dossier, Curtis occupait ses doigts à triturer le sceau des brigades spéciales qui reposait sur son bureau. Impossible de passer à côté de l'écrin doré, pourtant à peine plus large qu'une paume, qui se tenait stablement sur quatre petits pieds aux formes équines, au-dessus desquelles était gravée la devise des brigades, dans un minuscule bas-relief qui représentait l'écusson de la licorne, celui du roi, et d'autres encore que Jean ne discernait pas.
La satisfaction des félicitations passée, lui et Marco fixaient désormais l'écrin. Il ne manquait plus que le sceau de l'officier en bas de page, et leurs rapports feraient autorité à leur tour. Jean avait envie de se racler la gorge, quelque chose qui inciterait le capitaine à se dépêcher et à leur donner ce qu'ils voulaient mais, si près du but et en terrain inconnu, il préféra prendre son mal en patience.
« Enfin ! Je dis ça mais vous auriez raison de prendre un peu de vacances, vous l'aurez bien mérité. Maintenant qu'on a repéré les Färber, ce sera du gâteau de dénicher les autres qui parasitent autour. Je filerai le boulot à des soldats moins prometteurs que vous, ça les motivera peut-être à se remuer le fion.
-Merci beaucoup pour votre sentiment, monsieur, mais nous aimerions poursuivre l'enquête dans la direction mentionnée à la fin du rapport, expliqua Marco. À savoir, en arrêtant Knöringen qui se tient à la tête du réseau. Nous espérions obtenir un mandat d'arrêt après vous avoir remis nos rapports.
-Ah… »
Curtis joignit le geste au soupir. Ses doigts s'éloignèrent du sceau, refermèrent le rapport qu'il lisait, puis s'emmêlèrent en un trône d'os et de chair où siégea son menton. Ses yeux, eux, dévisageaient Marco d'un regard perçant. Jean entendit son partenaire déglutir à côté de lui.
« Ça m'apprendra à lire trop vite les conclusions, au temps pour moi. Rassurez-vous en tout cas, ce ne sera pas nécessaire. Votre enquête s'arrête là.
-Pardonnez-moi mais, comment ça ? s'étonna Marco d'une voix blanche.
-Eh bien, voyez-vous, Knöringen est un bon ami. »
Jean n'avait pas encore surmonté le premier choc d'entendre de tels mots sortir d'une bouche aussi nonchalante, que l'officier en rajouta une couche en posant une bouteille sur le bureau. L'alcool ambré qu'elle recelait clapota souplement contre les parois de verre luisant. Sur l'épaule de la bouteille se pavanait le sceau familial de Knöringen.
C'est foutu.
-Sauf votre respect capitaine, insista Marco, c'est aussi un criminel. Il est à la tête du réseau de contrebande qui parasite le quartier sud de la cité. L'arrêter traiterait le mal à la racine. Pourquoi devrions-nous le laisser sévir et perdre du temps à arrêter des subalternes qu'il n'aura qu'à remplacer ?
-Marco… ! lui souffla Jean sur le ton de la méfiance.
-Bodt, c'est bien ça ? Laissez-moi vous poser quelques questions : vous buvez ?
-Non monsieur.
-Vous fumez ?
-Non monsieur.
-Vous… courtisez ?
-Non, monsieur.
-Dans ce cas, il est normal que vous ne compreniez pas de quoi il en ressort. Et vous, Kirschtein ?
-Non. Aucun des trois, capitaine. »
Il se doutait que les occasionnelles bières servies aux baraques d'entraînement n'entraient pas en ligne de mire, sinon Marco aurait répondu par l'affirmative à la première question.
-Vous verrez tous les deux, quand vous vous y mettrez, que le prix d'ami que nous fait Knöringen sur ces produits-là est indispensable au moral des troupes.
-Vous voulez dire qu'il est aussi coupable de proxénétisme ? » s'étrangla Marco qui avait ignoré la première mise en garde de son collègue.
Cette fois-ci, Jean résolut de troquer la subtilité contre l'efficacité et asséna un coup de coude à son voisin. Les deux prunelles gris acier de l'officier suivirent son geste, avant de se verrouiller sur lui pendant deux interminables secondes où Jean oublia comment respirer ou comment penser. Tout son être se résumait à une seule chose : la fournaise qui brûlait ses joues, désintégrait ses muscles et liquéfiait ses os. Une sensation obscène qu'il aurait aimé ne pas retrouver de sitôt.
Et pourtant, il se revoyait déjà face à un titan.
Le capitaine vira ensuite son regard vers Marco et le souffle, court, revint à Jean. Toute l'attention du jeune homme se consacra à l'étude minutieuse des moindres faits et gestes de l'officier, comment il se redressa hors de son fauteuil, progressa vers l'étagère au fond à gauche, introduisit sa main entre deux ouvrages aux épaisses couvertures de velours pour sortir une bourse, puis une deuxième, et enfin comment il regagna son fauteuil, et s'assit en déposant les bourses à côté de la bouteille.
-Si vous êtes quelque peu déçus de vous être donnés tant de peine pour ce résultat, veuillez accepter ce maigre dédommagement. » proposa Curtis en plantant ses coudes sur le bureau.
Dix jours. Dix jours qu'ils étaient là et cela commençait déjà…
-Mais… c'est illégal. » accusa Marco d'une voix petite, mais stridente.
Pour toute réponse, l'officier poussa un énième soupir en se relevant, mais l'acier dans ses yeux s'aiguisait à chaque fois qu'il regardait le soldat aux taches de rousseur. Il tourna le dos aux deux recrues le temps d'avancer vers une autre étagère. Jean profita de l'aubaine pour se tourner entièrement vers son partenaire et articuler grossièrement, sans produire un son, de sorte à ce que Marco lise sur ses lèvres :
-Ar. Rê. Te… ! »
La réaction qu'il parvint à extorquer de Marco ne l'enchanta guère : l'expression de son ami semblait déboussolée, meurtrie. Il cherchait, dans cette brève œillade avec Jean, un repère ou au moins un appui, sans parvenir à le trouver.
Un vacarme sur le bois laqué les tira de leur torpeur confuse. Deux monticules de papier se dressaient, projetant leurs ombres massives sur les frêles feuillets des rapports, qui pâlissaient en comparaison. Ils excédaient leur taille par trois fois.
Puis le ton de Curtis changea du tout au tout :
-Vous parlez beaucoup de légalité, de justice, Bodt… ça vous tient tant que ça à cœur ? Alors pourquoi n'useriez-vous pas de votre détermination à des fins tout aussi utiles que la comptabilité et le pointage des collectes d'impôts ? Vous voulez du légal ? Allez-y, c'est tout chaud, ça sort du four, et ça n'attend que vous ! »
L'accent amical et contrit du capitaine s'était alourdi, plombant l'ambiance sous un dôme froid, opaque et autoritaire. À cet instant, malgré la honte qu'il éprouvait à le reconnaître, Jean remerciait le ciel de ne pas être à la place de son partenaire. Ce dernier restait de marbre, les yeux exorbités. De toute évidence, il ignorait quoi faire à part encaisser, alors il rentrait les épaules, scrutait le sol mais gardait le menton fier et droit.
« Ah… j'oubliais ! Cette fois-ci, vous devriez passer des heures à votre bureau pour mener à bien votre devoir. Cela risque d'être difficile de continuer à jouer les justiciers sans peur et sans reproche sur le terrain, hein ? C'est bête, ça… Comment concilier les deux ? Vous allez devoir vous abstenir de prendre des enquêtes pendant un moment, je crois… Je ne verrais pas d'autres solutions à votre place.
-Capitaine, il ne s'agit pas de ça, se défendit Marco. Là encore, je vous prie de m'écouter. Jean et moi, nous avons vu ce qui se passait dans le quartier sud. Tout est écrit dans nos rapports, vous verrez ! Le problème, ce n'est pas les employés de Knöringen, mais bien Knöringen lui-même : il entretient un climat d'insécurité et de malaise auprès de la population la plus vulnérable de Stohess. Ce n'est pas de correction que la cité a besoin, mais d'assistance !
» Comprenez bien que si j'insiste autant, c'est parce que je pense que nous sommes arrivés à une situation critique et qu'il faut vite agir si nous voulons garantir la paix et l'ordre…
-Je vous rassure, Bodt, la paix et l'ordre ont toujours fait partie des priorités des brigades. Et c'est toujours d'actualité. On a toujours coffré les hors-la-loi et ça nous a toujours réussi, alors c'est pas près de changer.
-Vous voulez dire que les frères Färber n'échapperont pas à la prison ?
-Ah parce que vous avez cru le contraire, vous ?! s'esclaffa Curtis. Vous ne buvez que de l'eau ou vous avez déjà essayé le thé ? Vous devriez prendre un peu plus de théine, ça garde éveillé vous comprenez ? Ça évite de rêver debout. »
Les épaules de Marco chutèrent, avec son regard, et plus aucun son ne s'échappa de sa bouche. Quoi de plus normal après pareille infantilisation ? Si Eren, Floch – ou même Reiner !– avaient été en face de lui, Jean ne se serait pas fait prier pour leur flanquer la raclée du siècle. Mais avec le capitaine Curtis, c'était différent. Curtis ne se dressait pas comme un obstacle sur la route de Jean, mais bien comme un objectif à atteindre. Ainsi, il lui fallait s'abstenir.
S'abstenir alors que l'officier avait insulté Marco sous ses yeux ; s'abstenir alors que la situation rivalisait de dinguerie et d'injustice avec celle de l'attaque de Trost ; s'abstenir alors que les yeux marron de son partenaire croisèrent son regard.
Ils brillaient. D'un éclat brisé que Jean ne leur connaissait pas du tout. Un éclat humide.
-Kirschtein ? »
La subordination le rappela à l'ordre dans un accent plus suave, mielleux, alléchant presque. Le capitaine Curtis attendait, imperturbable. L'acier vif et intransigeant de ses yeux menaçait Jean de sa pointe aiguë, perçant sa cage thoracique. Le jeune homme avait du mal à respirer. Il échoua à tenir le regard de son supérieur plus longtemps, mais il craignait tout autant celui de Marco.
Ses prunelles plongèrent sur la table. Où leurs rapports avaient disparu, engloutis par les imposantes piles. Des masses de papier fin, de ratures tranchantes, d'encre mouillée, de liasses disjointes et de pages orphelines froissées qui dévoraient l'espace de travail. Ne restaient que l'inaccessible écrin et les deux sachets cousus main. D'eux deux, il y en avait encore un d'accessible.
Alors Jean s'en saisit.
Sa paume soupesait le poids des piécettes – une bonne dizaine – alors qu'il reculait d'un pas, se remettant en rang. Le sachet roula jusqu'au fond de sa poche dans un tintement aux atroces accents triomphaux.
Alourdi par la charge du contrat, Jean ne trouva pas moins la force de relever la tête. Curtis souriait. Marco ne bougeait pas d'un iota.
Curtis lui souriait ; Jean esquissa un rictus.
Et Marco ne broncha pas.
Incertain de ce qu'il devait faire, le jeune soldat maintint ses bras le long de son corps, serrant puis desserrant les poings. L'officier ne souffrait pas de cette hésitation : d'un tour de main, il récupéra la seconde bourse, la rangea dans la poche de sa veste, après quoi il enserra un des deux dossiers administratifs, grimaçant alors qu'il le soulevait de quelques centimètres.
La grimace s'estompa bien vite, balayée par un nouveau sourire, un sourire carnassier, tandis qu'il largua le paquet sur l'autre. Les pieds du bureau et Jean tremblèrent. Marco demeurait immobile.
-Bodt, jubila-t-il d'un ton sentencieux, vous avez une semaine. »
Du coin de l’œil, Jean observa le dos de Marco s'avancer et récolter, à bout de bras, le fruit de sa conviction. Le jeune homme répondit malgré tout par un clair et respectueux « Bien, monsieur » et, lorsqu'il se retourna, Jean esquiva son regard.
-Vous pouvez disposer. »
Étant donné les circonstances, il fut le seul en capacité de saluer.
***
Jamais les couloirs ne lui avaient paru aussi longs ; ses propres pas aussi lents ; les murs de pierre aussi fades ; la nuit au-delà des fenêtres aussi noire ; le bâtiment aussi désert, au même titre que ses pensées. Il ressassait l'enfer du précédent quart d'heure, en boucle, sans rien en tirer. Parce qu'il n'avait rien à en tirer !
Il avait beau se rejouer la scène dans son esprit, il ne changerait son rôle et ses répliques pour rien au monde. À chaque répétition, son attitude lui semblait cohérente, limpide, transparente. Il avait raison de se préserver des foudres de ses supérieurs. D'autant plus qu'il débarquait tout juste à Stohess, une cité inconnue où, pour nouer des alliances et un réseau durable de confiance, mieux valait s'estimer encerclé d'ennemis.
Sans compter que Jean savait pertinemment qu'il dépendait de l'approbation des haut-gradés. Certes, il appréciait se comporter en soldat intègre aux côtés de Marco, mais ses priorités perduraient. Il n'avait pas le choix. Et aucune raison de s'excuser.
Quand bien même il venait de compromettre son unique allié de confiance.
Dans la périphérie de sa vision, il devinait la silhouette de Marco qui le talonnait, d'un pas lourd qui grinçait sur le parquet, surchargé, dépité. Il n'avait prononcé mot depuis son « Bien, monsieur » de tout à l'heure. Tant et si bien que Jean se demandait si ce n'était pas le silence de Marco que le capitaine avait acheté. Pourtant, pas de doute possible : aussi souvent qu'il se repassait la scène, c'était toujours Jean qui acceptait la prime ; et quand son poing serré comme un bloc frôlait la poche de son pantalon, il sentait chacune des bosses laissées par les pièces d'or.
Tu sais toujours exactement quelle est la réaction adéquate à adopter !
Vraiment ? À l'heure qu'il était, même sous les vivaces flammes des torches, il n'en avait pas l'ombre d'une idée. Sinon il ne se remémorerait pas tout dans les moindres détails, sans relâche : il n'aurait qu'à accepter, et enchaîner. Sinon il ne se remémorerait pas tout dans les moindres détails, sans relâche, dans l'attente du moment où il refuserait, où il s'alignerait avec Marco comme au bon vieux temps, où il regretterait sa décision.
Et là, enfin, il pourrait reconnaître qu'il avait tort et s'excuser.
Mais la scène suivait le même inlassable cours, encore et encore, lui faisant miroiter qu'il avait réagi en parfaite adéquation. Cohérente, limpide, transparente. Il ne regrettait pas sa décision, il la détestait simplement. Il haïssait l'aisance avec laquelle ses yeux notaient la subtile nouvelle forme de son ombre portée sur le sol : une culpabilité inexplicable qui arrondissait sa poche.
Il ne supportait plus de la dévisager, alors il fit volte-face et Marco sursauta. Aucun son ne vibra hors de ses cordes vocales, alors Jean referma la bouche avant d'avoir l'air plus ridicule. Il détaillait l'état de son partenaire pour la première fois depuis leur départ de l'aile des officiers. Ce dernier ne lui facilitait pas les choses, tant son expression se dissimulait derrière la montagne de cahiers. Il cachait la moitié de son visage à les transporter de la sorte. Seul un détail frappa Jean – un détail qui suffit à desceller sa parole – l'éclat humide dans ses yeux avait séché, or il n'y restait plus que des morceaux de marron.
-Bon écoute ! s'élança-t-il sans trop savoir où il se dirigeait. J'aurais pu me démerder autrement, c'est vrai. Mais, faut être réaliste, on pourra pas prendre du grade par quatre chemins. J'comprends que ça te foute la haine de graisser des pattes comme ça, mais va falloir faire avec, mon vieux ! »
Marco hocha la tête, à moitié convaincu. Jean lui fit signe de reprendre la route, alors son partenaire lui emboîta le pas en répliquant d'un ton timide :
-Je sais bien… mais, si je voulais rejoindre les brigades spéciales à la base, c'était pour servir le roi, tu te rappelles ?
-Oui… oui, j'me rappelle.
-Pour moi, cela voulait aussi dire servir son peuple, par extension. Pas jeter deux orphelins derrière les barreaux.
-Marco… soupira son coéquipier.
-J'arrive pas à croire qu'ils comptent aussi mettre Alan en prison ! Il a treize ans, Jean !
-Et il vient du mur Rose. L'ennui, c'est que les centres de redressement du mur Sina ont pas assez de places pour accueillir des allochtones. Ils sont obligés de trier.
-C'est injuste.
-Quelque part, c'est la même logique qui nous a amenés là, souligna Jean. Si les brigades étaient pas réservées aux dix meilleurs, tout le monde postulerait, tu sais bien. »
Un suspect froissement de cahiers enjoignit Jean à s'assurer que son collègue tenait le coup. Ce dernier réajustait le poids et l'équilibre de son paquet, le visage strié de plis nerveux comme Jean n'en avait jamais vus auparavant.
-Non, ce n'est pas grâce à une simple technique de filtrage, affirma-t-il. Je suis parvenu jusqu'ici par mes propres moyens : en travaillant dur, et parce que je croyais en moi. Et je compte bien continuer comme ça, même si je dois pointer chaque relevé d'impôts qui soit. »
D'ordinaire, pour tempérer ses propos de doux rêveur, Marco se fendait d'un sourire gêné et quelque peu niais, d'un grattement de la pommette ou d'un frottement du crâne. Il n'y avait que lorsque Jean remettait en question ses convictions qu'il se braquait. Peu enclin à faire de cette soirée une exception, il maintint le regard du jeune homme. Des étincelles de volonté attisaient une lueur sereine, que Jean sous-estimait trop souvent – en intensité comme en influence – et qui recollaient les morceaux de marron, petit à petit.
Jean ignorait à quel instant, ou quel détail, remontait leur amitié, mais cette espèce d'aura figurait parmi ses hypothèses les plus solides.
En s'apercevant qu'il n'avait rien trouvé à redire à son camarade, il haussa les épaules d'un coup et dévia le sujet de la conversation :
-Euh, dis Marco… s'éclaircit-il maladroitement la gorge. J'imagine que t'es dégoûté de moi mais… enfin, beaucoup ? Ou, j'sais pas, un peu ?
-Rassure-toi, je ne t'en veux pas. Si c'est de ça que tu veux parler… ?
-Pas vraiment. Mais c'est quand même bon à savoir. » s'esquiva-t-il.
Après la transformation d'Eren en titan, Jean concevait que son ami pouvait développer des pouvoirs lui aussi, des pouvoirs télépathiques.
-Est-ce que tu te souviens d'une discussion qu'on avait eu, pendant un de nos entraînements au dispositif de manœuvre tridimensionnelle ? C'était à propos de mon manque de discrétion, et pourquoi je pensais faire un meilleur job en tant qu'appât.
-Ah ça… Ouais, ça me revient : quelque chose comme maximiser les chances de réussite des autres en exploitant tes points faibles, nan ?
-Exactement ! s'emballa Marco, à tel point que le feuillet culminant la pile manqua de dégringoler. Je pense toujours ce que j'ai dit. Même après qu'on a intégré les brigades. Je pense que tu as toutes tes chances de vite gravir les échelons et je ne veux surtout pas te retarder, au contraire. »
À ces mots, Jean se figea.
-Attends. Quoi ?! T'as tenu tête au capitaine pour que je me fasse bien voir ?! Marco, t'es pas sérieux là ?!
-Non, non, c'est pas ça, gloussa l'intéressé. J'avoue que je n'ai pas réfléchi jusque-là. Je ne m'appelle pas Armin non plus ! »
Son acolyte haussa un sourcil confus. Armin ?
« Ce que je veux dire, c'est que je comprends pourquoi tu t'es comporté comme ça, et que si cela devait se reproduire, je comprendrais aussi. Je sais à quel point la prise de grade compte pour toi, et ça ne me dérange pas que tu fasses passer tes objectifs avant pour l'instant. »
Il avait beau s'exprimer en ces termes, Marco n'en fixait pas moins le sol. S'il ne maintenait pas l'équilibre de sa pile par le menton, il aurait l'air encore plus penaud.
-Laisse tomber le numéro du bon élève, j'te dis ! Tu t'appelles pas Armin et moi, je m'appelle pas Shadies. Je vais pas te demander de faire deux cents pompes parce que tu m'as pas dit ce que je voulais entendre. T'as le droit d'être honnête maintenant. »
Jean pouvait-il se lier d'amitié avec un Marco plus honnête ? Une part de lui voulait en avoir le cœur net.
Le visage teinté d'une espièglerie qui rehaussait ses taches de son, Marco lui adressa un échec de clin d'oeil :
-Eh bien, quand tu auras pris du grade, je compte sur toi pour écouter ce que j'aurai à te dire.
-Pff, décidément tu changeras jamais… ricana Jean pour maquiller son soulagement. Marché conclu. Je tâcherai même de pas me mettre en colère. »
Les cent derniers mètres qui les séparaient de leur chambre passèrent en un éclair, tant les deux compères se prirent à relater des anecdotes incongrues, et des fous rires burlesques, de leurs classes communes dont le souvenir paraissait déjà lointain. Avant leur enquête, il y avait eu le départ pour leur nouvelle affectation ; et avant, l'attaque de Trost ; et avant encore, les examens finaux.
Jean entendait son propre rire pour la première fois depuis plus d'un mois.
Une fois libéré de son paquet de finances, qu'il avait déposé sur le bureau, Marco s'excusa auprès de Jean, arguant qu'il devait encore régler quelque chose avant de se mettre au travail.
-Si c'est à propos de la cantine, abandonne. Vu l'heure, c'est certain qu'il reste plus rien, raisonna son partenaire.
-Non, je dois juste aller voir Marlow. Je lui avais proposé mon aide pour ce soir mais bon… ça va pas être possible finalement. »
