Chapter Text
130 après la conquête, Peyredragon
La reine Rhaenyra avait compris dès son arrivée, elle avait vu le corps de son grand Mestre, Gerardys, pendu, martyrisé. Peyredragon n'était plus à elle. Son foyer, le lieu où elle avait connu joies et peines lui avait été volé. Elle n'avait pas pu reculer, les soldats l'avaient escortée jusqu'à la salle du trône. Elle n'en reconnaissait aucun. Ses fidèles, avaient-ils été massacrés ? Survivaient-ils au fond des geôles ? Elle serra plus fort la main de son petit Aegon. Peyredragon, son fief, son refuge, le lieu où elle avait vécu heureuse durant six années entourée de son époux et de ses fils, serait son tombeau. Elle n'en avait aucun doute. Elle avait été mené à la salle du trône, elle était restée digne et fière, marchant vers sa mort. Dans cette salle austère dont elle avait appris à apprécier la majesté et la grandeur, elle avait face à Aegon l'usurpateur, pitoyable roi, qui avait passé la majorité de la guerre caché comme un lâche.
Il portait encore les stigmates des blessures infligée par la princesse Rhaenys. Son regard était fou, mauvais et son sourire n'était qu'un rictus maladif. Son esprit était en lambeaux et même s'il arrivait à reprendre le trône de fer, il ne faisait aucun doute qu'il en serait chassé. Les hommes n'accepteraient pas pour roi un nouveau Maegor, surtout pas après s'être battus pour le mettre en place.
Elle aurait aimé voir cela mais cela n'aurait pas lieu. Elle avait perdu, tout s'achevait ainsi, elle espérait qu'au moins son dernier fils en vie survivrait. Après tout, le monstre qui lui servait de frère ne l'avait pas encore tué, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire devant elle si cela faisait parti de ses plans. Son petit Aegon, son héritier, peut-être régnerait-il un jour ? Alors son combat n'aurait pas été complètement vain. Elle faillit sourire devant l’absurdité de cette pensée, ce qui ne lui était plus arrivé depuis des semaines. Elle avait perdu quatre fils, sa dragonne et son époux, sans compter sa fille morte née. Ce combat, quelque soit le résultat ne pouvait en valoir le coup.
Elle ne ferma pas les yeux face à Feux-du-Soleil, un dragon ne pouvait en craindre un autre et alors que la mâchoire de ce dernier s'abattait sur elle, elle défia une dernière fois son demi-frère du regard. Tout était fini, à elle la paix, à lui le combat. Elle savait qu'il la rejoindrait assez vite. Il avait peut-être réussi à la tuer, mais l'immense armée du Nord arrivait et les Stark n'abaisseraient pas les armes seulement parce qu'elle mourrait. A cet instant, elle lui laissa la haine, elle avait perdu, mais lui aussi. Elle pouvait partir en paix. Elle entendit le cri de son fils Aegon, son pauvre petit, le dernier survivant mâle de leur famille, elle espérait que ses demi-sœurs prendraient soin de lui, si on leur laissait l'occasion de l'approcher. Connaissant les filles de Daemon, si elles survivaient, elle ne laisserait pas leur frère seul. Fallait-il encore qu'elles survivent.
Elle concentra sa dernière vision sur son ennemi toujours, que son image soit gravée sur sa pupille, que quiconque observe son iris voit qu'elle l'avait défié jusqu'à la fin. Ils n'avaient vu en une qu'une femme et avaient voulu l'écarter du trône pour cela. Qu'ils voient ce dont était capable une femme. Qu'ils comprennent que son sexe ne l'avait jamais empêché d'avoir le même courage qu'un guerrier. Qu'ils admirent la preuve qu'elle avait été la Reine Noire, la reine guerrière, une chevaucheuse de dragon jusqu'à la fin. Elle lui sourit, un rictus victorieux, maintenant elle pourrait se reposer. Ainsi périt Rhaenyra Targaryen, la reine qui fut usurpée alors que la mâchoire d'un dragon mourant s'abattait sur elle.
Chaque fibre de son corps hurla de douleur, mais ce fut bref, quelques instants plus tard, une douce chaleur coulait à travers ses veines. Un feu réconfortant, le feu des Targaryen, la paix enfin.
Le choc et la souffrance lui avaient fait fermer les yeux, elle ne s'attendait pas à devoir les rouvrir un jour. Que se passait-il ? Aegon s'était rétracté, souhaitant la torturer ? Pourtant, elle savait qu'elle n'avait pu survivre à cette sensation, à cette impression que son sang n'était plus que le plus puissant des poisons, dévorant sa chaire, rongeant ses os, nécrosant sa peau. Elle était morte, elle n'en avait aucun doute. Elle n'avait jamais été très croyante et deviner qu'un au-delà existait l'étonnait. Elle se préparait à affronter son éternité, serait-elle punie pour ses fautes ? Elle ne pensait pas le mériter.
Jusqu'au bout elle avait tenté de ne pas devenir un monstre, tempérant Daemon, épargnant Alicent, faisant pour le mieux en ces temps troubles, mais elle avait échoué. Le peuple lui même l'avait renversée. Sa demie sœur Helaena s'était suicidée, on avait murmuré qu'elle avait ordonné sa mort. La femme de Aegon l'Usurpateur était populaire, même Rhaenyra la considérait comme la plus fréquentable des verts. Le peuple ne lui avait pas pardonné. C'était pourtant bien un suicide. Conséquence d'un ordre de vengeance abjecte qu'elle avait donné sous la colère. Un fils pour un fils. Elle s'était relevée de cette douleur, pas Helaena. Peut être était-elle bien un monstre finalement ? Ordonner la mort d'un enfant, jamais elle n'aurait cru aller aussi loin. Et maintenant ? Payerait-elle ses multiples péchés vis à vis de la foi des sept ? Retrouverait-elle les anciens dieux de Valyria ? Elle ne s'attendait à rien, pourtant, il devait y avoir quelque chose puisqu'elle était toujours capable de penser.
Elle sentit alors une caresse glisser le long de sa tempe jusqu'à son menton, dessinant les contours de son visage, puis un pouce s'attarda sur ses lèvres. Un long frisson la frappa. Elle reconnaissait ce toucher, il ne pouvait appartenir qu'à un seul être. Celui qu'elle avait tant aimé, tout au long de sa vie et qui avait fini par désobéir à ses ordres avant de l'abandonner, se jetant dans un duel suicidaire et les laissant, elle et ses deux fils, sans défense. L'avait-il attendu ? Se pourrait-il qu'ils soient réunis ? Alors l'éternité ne pourrait être que douce. Avec lui à ses cotés, elle serait en paix.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle se plongea dans ses orbes violettes, ces dernières années, leur éclat s'était terni, la disparition de leur fils Viserys, la mort de Visenya, toutes ces épreuves avaient étouffé le feu qui y brûlait autrefois. Pourtant, à cet instant, elle retrouvait l'homme qu'elle avait tant aimé et son regard, qui ne se faisait doux que lorsqu'il se portait sur elle, la faisant se sentir comme la femme la plus précieuse du monde. Il l'avait toujours regardé comme sa reine. Malgré les murmures qui l'accusaient d'épouser le trône de fer plutôt que sa nièce, elle savait qu'il n'en était rien.
Il lui souriait, à présent, ses deux mains entouraient son visage, lui caressant les pommettes de ses pouces. Il allait parler mais une voix fut plus rapide. Grave, puissante et autoritaire, le fait qu'elle empêche même Daemon Targaryen de prononcer un mot prouvait sa force.
- Belle victoire, enfants, vous êtes morts, avez perdu vos dragons et avez affaibli ma dynastie comme jamais aucun de nos ennemis n'aurait pu en rêver.
Plus rapide qu'un dragon se jetant sur sa proie, Daemon se plaça devant elle, faisant bouclier de son corps, comme à chaque fois qu'il l'avait cru en danger. Il chercha Noire Soeur de la main, mais nulle épée ne l'accompagnait. Rhaenyra sourit. La mort, les divergences de stratégie, la guerre et la peine avaient creusé un fossé entre son époux et elle ces derniers temps. Pourtant, à cet instant, il prouvait qu'il tenait toujours plus à elle qu'à sa propre vie. Elle en avait douté, même lorsqu'elle avait appris sa mort. Il avait après tout refusé de lui donner la tête de sa maîtresse et au lieu de la rejoindre était parti affronter celui qu'il estimait être son rival.
Elle observa l'homme qui avait parlé, alors que son bras enlaçait tendrement la taille de son époux. Son toucher l'avait toujours apaisé. Elle espérait qu'il en irait de même à cet instant. L'heure n'était plus au combat. Ils étaient morts, seul le repos les attendait. C'est du moins ce qu'elle espérait.
L'homme face à eux était un Targaryen, grand, charismatique, sa longue chevelure argentée et ses iris améthystes ne laissaient aucun doute à ce sujet. Il abordait un visage grave et son regard était dur et sévère.
- Je comprends les raisons qui vous ont amenés à de telles extrémités. Mes présages envoyés à votre père ou frère n'ont pas suffi à empêcher cette guerre fratricide et j'en viens à croire que rien ne le fera.
Daemon sembla vouloir la saisir par les épaules lorsqu'elle s'avança, mais elle l'en empêcha d'un regard. Glissant la main dans la sienne, elle écouta la suite, se demandant à quoi rimait ce sermon posthume.
- Je suis Aegon Targaryen, votre aïeul. Vos agissements risquent d'interférer avec notre mission, avec la raison pour laquelle j'ai conquis Westeros.
Elle ne s'étonna pas de l'identité de cet homme, après tout, qui d'autre pouvait les accueillir ? Il était leur père à tous les deux, leur ancêtre.
- La chanson de la glace et du feu, murmura-t-elle, ne sachant même pas pourquoi ce vieux souvenir jaillissait de sa mémoire.
Elle revit son père lui racontant ce rêve de Aegon, ce songe qui l'avait guidé dans sa conquête. Elle n'avait pas pensé à ce secret depuis longtemps. Elle réalisa d'ailleurs qu'elle n'en avait pas parlé à son fils. A cause d'elle, il risquait d'être perdu à jamais... Aegon sembla satisfait de son intervention et hocha la tête alors que Daemon grognait. Il n'avait jamais cru en ce qu'il appelait ces « chimères ».
- Bientôt, les derniers dragons disparaîtront, bientôt le dernier cadeau de Aegarax mourra et nous devrons utiliser tout notre pouvoir pour essayer d'en ramener quelques uns afin d'endormir le froid qui vient du Nord alors que nous aurions pu le vaincre.
Brièvement, ils eurent la vision d'une jeune fille nue, émergeant des flammes, accompagnée de trois jeunes dragons.
- Pourtant, cela ne suffira pas. Si vous n'aviez pas échoué, c'est face à un royaume uni, fort, composé de féroces guerriers et de chevaucheurs de dragons que le Roi de la nuit aurait dû combattre et non face à deux Targaryen isolés, pris dans une guerre de pouvoir, et inconscients de leur mission et de leur héritage.
L'image d'un jeune homme brun, poignardant cette même jeune fille alors même qu'un dragon les surveillait du coin de l’œil les saisit. Il pleurait et elle souriait.
- Je refuse que les miens disparaissent ainsi. Aegon Targaryen, dit Jon Snow, fils de Lyanna Stark et Rhaegar Targaryen est le prince qui fut promis. Il vaincra la nuit et apportera une aube nouvelle au monde avec l'aide de son épouse, la princesse Daenerys au lieu de la tuer et d'être condamné à un exil d'où il mènerait une dernière bataille glorieuse mais vaine contre l'hiver qui s'abat. S'il ne s'assoit pas sur le trône, tout Westeros est condamné.
Une dernière vision s'imposa. Le jeune homme fut poignardé par des créatures de glaces et de sang, son regard s'éteignit alors qu'il gisait dans la neige, un loup semblant pleurer à ses côtés, lui léchant le visage comme pour guérir ses blessures. Quelques instants plus tard, il se releva et son regard d'un bleu couleur de la mort avait éteint toute flamme de son existence. Le loup gémit, effrayé, mais fut bientôt éventré par le jeune homme lui-même. Il menait ensuite une armée de morts et de neige observant sans ciller le peuple de Port-Real se faire massacrer puis les rejoindre. L'armée des morts, l'armée de la nuit et son roi, Aegon Targaryen, le conquérant de la glace et de l'hiver.
Aegon tremblait de rage et ils n'étaient pas loin d'en faire de même devant ce tableau si sombre. Leur ancêtre sembla néanmoins se reprendre.
- Ainsi, j'ai réussi à obtenir une dernière chance, un dernier espoir pour notre sang.
La poigne de Daemon se fit plus forte. C'était un homme d'action, pas du genre à abandonner, qu'on lui présente un espoir de victoire et il ferait tout pour l'accomplir.
- Je vais vous renvoyer, à l'époque où vous pouvez encore prendre un avantage considérable sur vos adversaires. Vous êtes mes héritiers, Rhaenyra est la reine que j'ai choisi, que j'ai imposé à son faible père et Daemon porte le sang du dragon comme aucun de mes fils. Votre victoire se doit d'être totale.
Elle haleta. Serait-il possible ? Pourraient-ils réussir ? Recevaient-ils un tel cadeau ? Une chance de modifier leur destinée ?
- Dans quelques minutes, vous allez vous réveiller, mais vous saurez qu'il ne s'agissait nullement d'un songe. Unissez-vous rapidement, forgez des alliances, assurez une descendance et faites en sorte qu'à la mort de Viserys seuls des fous que vous saurez écraser rapidement osent s'opposer à vous.
Aegon s'approcha d'eux. Il plaça une main sur une épaule de chacun et serra avant de les attirer dans une étreinte paternelle comme aucun des deux n'en avait connu.
- Je place tous mes espoirs en vous mes enfants.
Bientôt, tout s'estompa autour d'eux mais Rhaenyra eut le temps d'entendre un dernier avertissement qui la fit sourire malgré elle.
- Et Daemon, bien que tu le tiennes de moi, tempère moi ce caractère de dragon.
Le rire léger de son époux la suivit alors qu'elle se sentait transportée à travers les âges. Un rire porteur d'espoir, un rire qu'elle n'avait pas entendu depuis des mois et qu'elle se jura de refaire naître.
