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Paradoxes

Summary:

Post épisode 204. Florence découvre que le niveau de trauma empilé tel un mille-feuille ne se résout pas avec un hug et un check.

Notes:

Work Text:

La solitude. Un concept un peu marrant quand on y pense, seul par choix ou parce qu’on n’aime personne, ou que personne ne vous aime. Et c’est loin d’être son cas. 

Non, Florence est entourée, un tas de connaissances et d’amis, quelques conquêtes avec lesquelles ses relations sont plus ou moins amiables. Et puis on n’est jamais seul quand on travaille au Louvre: se mettre à la place d’une vingtaine d’artistes par jour n’est pas de tout repos et laisse bien peu de place à une vie sociale bouillonnante. 

Ça lui va très bien comme ça. Il est vrai que depuis qu’elle a commencé à travailler à l’OCBC, les peintres ne se bousculent pas non plus au portillon : en général, les meurtriers sont plutôt monomaniaques. Rester coincée entre ses pensées et celles - un peu glauques - d’un assassin est assez brutal comme changement quand on est habituée aux sommets des œuvres du Louvre.

Elle comprend un peu mieux la position fermée du capitaine Verlay quand il s’agit de faire preuve d’empathie. Ça déteint presque sur elle, à force. 

Pourtant, malgré ce manque clair de développement émotionnel, c’est le premier à relever ses remarques. Celles qu’elle lance en l’air, constamment, en discussion avec elle-même parce qu’elle a vite compris la lassitude de son entourage. Lui, il lui répond, comme si chacune d’entre elles est importante. 

De toute façon, elle préfère passer son temps libre à l’OCBC, dans le tourbillon d’évènements qu’elle a appris à apprécier. Préférait. Depuis l’ incident Courbet, comme elle l’appelle intérieurement, ses collègues semblent avoir choisi de la mettre à l’écart un moment. Deux semaines que son portable reste sans appels - exceptés ceux de son père, qu’elle ignore avec soin - et son organisme commence à fourmiller de frustration. Comment faisait-elle, avant, pour supporter cette lenteur infernale ?

-Tu peux pas continuer à bosser là-bas, lui oppose Hugo pour la millième fois.

Elle ne lève pas les yeux, trop fascinée par la reproduction qu’il vient de déposer sur sa table de cuisine. 

-Non mais tu te rends compte ? Ça fait des années que je n’ai pas vu une reproduction aussi géniale de la Madeleine. Je me demande s’il a réussi à-

-Florence. Tu m’écoutes ? 

-Oui. J’ai encore le droit de me concentrer cinq minutes ?

-On dirait ton père, lâche-t-il.

Elle relève la tête si vite que sa nuque lui fait mal, tente de le fusiller du regard sans grand succès. Hugo la connaît bien trop pour ignorer comment la faire réagir, et franchement, il pourrait s’abstenir de ce genre de coups bas. Tout comme l’appâter avec cette reproduction -unique en son genre et qui repart vers Lens dans deux jours- pour tenter de lui tirer des explications. 

-Je t’ai déjà dit que tout va bien. Même ma psy le dit, avance-t-elle en souriant.

-C’est vrai ?

-Bon, d’accord, elle ne l’a pas tout à fait dit, amende-t-elle, mais c’est tout comme. “Si vous vous sentez prête à travailler, je ne vois pas de raison de vous en empêcher”. 

Il s'assoit à côté d’elle, prend ses mains dans les siennes.

-Tu t’es fait kidnapper, menacer de mort, et as failli être victime d’une bombe artisanale le même jour. Ça ne fait même pas une semaine. Franchement, qu’est ce qui te retient là-bas ? Tu nous inquiètes.

-Attends. Nous ? Tu as parlé avec mon père, c’est ça ? 

-Tu ne le rappelles pas, objecte-t-il. Il est venu me harceler jusqu’au bureau, parce qu’apparemment tu n’es jamais dans le tien ces temps-ci. 

Alors qu’elle s’apprête à lui répondre que premièrement, elle n’a pas déménagé, et deuxièmement, il n’est pas venu la voir, et qu’elle a tout à fait le droit de ne pas lui indiquer sa localisation sur une base permanente, quelque chose vibre sur le granit du comptoir. 

Une brève course de sauts d’obstacle plus tard ( les obstacles étant tous les objets qu’elle a laissé traîner sur les cinq mètres entre la table et le comptoir, et Hugo), elle se saisit fébrilement de l’objet.

-Madame Chassagne ?

-Ah, c’est vous ! soupire-t-elle, soulagée. 

-Ben oui. Vous connaissez beaucoup d’autres Antoine Verlay ? répond-il avec une touche de vexation aux entournures.

-J’avais peur que ce soit un autre sondage téléphonique, la dernière fois je lui ai très mal répondu, alors s’il m’avait rappelée, vous comprenez…

-D’accord, reprend-il après un court silence. Un homicide vient d’être assigné à l’OCBC, on se retrouve au bureau ?

Un silence.

-Si vous êtes en état de travailler.

Elle acquiesce vigoureusement et raccroche avant qu’il ne puisse changer d’avis, reconnaissante qu’il ne lui ait pas demandé si ça allait. La phrase a tellement été prononcée à son encontre récemment que Florence se demandait si ce n’était pas devenu son nouveau prénom. 

 

Moins de dix minutes s’écoulent entre l’appel et le moment où elle enfourche son vélo:  son sac est prêt depuis des jours. Au cas où, elle s’était dit, parce qu’après tout mieux valait être préparée pour le moment où le capitaine buterait sur une base très basique de l’histoire de l’art. Hugo a râlé lorsqu’il a vu son expression - un enthousiasme bien trop grand pour le risque qu’elle encourt, apparemment - mais ses récriminations se sont perdues dans le tourbillon de sa fuite.

Son sourire ne semble pas vouloir se décrocher quand elle accroche son vélo à la grille de l’OCBC. Apparu à la seconde où elle a attrapé ses affaires sur le portemanteau, ce sourire est comme plaqué sur son visage, ce qui est plutôt étrange - c’est une seconde nature d’habitude - mais pas assez pour être vraiment inquiétant. 

Elle a des choses à faire. À l’entrée du bâtiment, elle prend une grande inspiration, puis y pénètre un pas après l’autre. Jusque-là tout va bien. Un coup d'œil à droite, vers la salle des scellés dont les rideaux de fer sont relevés. Rien. Même pas une accélération cardiaque. C’est vrai qu’elle avait eu un petit doute : quand la psy lui avait demandé si elle avait remarqué un déclencheur , elle avait dit non, tout en pensant que peut-être, quand même, l’OCBC aurait pu en être un étant donné qu’elle n’y était pas retournée. 

Elle s’était inquiétée pour rien. 

-Bonjour, capitaine, sourit-elle en humant l’odeur de café qui flotte dans le bureau.

Le sien. Elle fixe sa main, maintenant solidement la tasse, et ne peut s’empêcher de penser à cette main sur le verrou. Un flash doré et brumeux comme le sont souvent les souvenirs des rêves, qui s’agite en elle à chaque rappel de ce matin-là, où elle avait cru…Peu importe. De toute évidence il ne partage pas son émoi, le front plein de plis des mauvais jours.

-Vous ne répondez pas à mes messages, grogne-t-il en guise de salutations. 

-Je - quels messages ?

-Regardez, dit-il en agitant son téléphone devant elle comme un moulin à vent.

En effet, les trois derniers rien à signaler ? sont restés sans réponse. 

-Je croyais que c’était une erreur ! se justifie-t-elle. Vous m’en avez envoyé onze autres avant, et regardez, j’ai répondu. Mais vous ne disiez jamais rien d’autre, alors je me suis dit que c’était sûrement non voulu.

Les premiers messages ont allumé quelque chose de tout doux dans son cœur, parce que même s’il n’appelait pas, n’était jamais passé chez elle, il vérifiait. C’est gentil. Oui, ça va. Et vous ? n’avait pas trouvé de réponse, juste un identique “ rien à signaler? ” vingt-quatre heures plus tard. Alors ses réponses étaient devenues de plus en plus laconiques, de Tout va bien , jusqu’à Oui , puis un pouce dénué d’âme - comme le reste des émoticônes qu’elle abhorrait - ce qui était très mauvais signe pour toute personne qui la connaissait un peu. 

Finalement, elle avait cessé de répondre, convaincue que c’était une erreur et qu’en fait, il n’avait jamais eu l’intention de prendre de ses nouvelles. Ça avait réveillé un peu ce sentiment désagréable qui avait pris place dans la trame de sa vie, un liseré inhabituel, un fil couleur caca d’oie qui n’avait rien à faire parmi les mélanges chatoyants qui la composaient.

-Ben si, c’était voulu. Tout va bien ?

-Rien à signaler, répond-elle sarcastiquement.

Son énervement se mue en une sorte de désolation face à la sécheresse inhabituelle de Florence.

-Non mais je n’osais - c’est important de communiquer entre deux enquêtes, et quand vous n’avez pas donné signe de - Laissez tomber, marmonne-t-il. Vous voulez un café ?

-Pas aujourd’hui.


C’est peut-être lui qui aurait besoin de voir un psy, constate-t-elle alors qu’ils se penchent sur le tableau. Quelque chose lui semble…détraqué dans leurs échanges, et ce n’est sûrement pas elle : ça fait deux semaines qu’elle s’allonge sur ce divan tous les trois jours sans que rien ne remonte. Elle va bien, en même temps elle doit être plutôt résistante à tout ce qui est stress. 

Elle aurait dû se douter que ce ne serait pas aussi facile. Les jours d’enquête s’écoulent comme d’habitude, mais quelque chose est différent. Mécanique. Elle débite les informations sur la reproduction que le mort serrait dans sa main - La joie de vivre , de Matisse - en se retenant de lever les yeux au ciel devant une coïncidence un peu trop grosse. 

De toute façon, elle n’apprécie guère Matisse. Chef de file du fauvisme, d’un optimisme déprimant, ni ses œuvres ni lui ne lui ont parlé, et ce n’est pas près de commencer maintenant. 

-Les lettres au dos, indique-t-elle. RF 36789. C’est un numéro d’inventaire du Louvre, probablement à un autre tableau.

- Mais c’est super, ça ! s’exclame le capitaine.

Il a beau ne pas lui demander si ça va, son enthousiasme est un peu trop débordant pour sonner juste, surtout lorsqu’on parle d'art. Déjà hier, il lui a déclaré que c’était “absolument génial” d’apprendre qu’il leur fallait plonger plus que prévu dans les œuvres du courant artistique. Ses deux pouces en l’air - levés un peu trop longtemps -  n’ont rien arrangé, enflammant à nouveau cette colère bizarre chez elle, au lieu du rire qu’elle lui réserve habituellement. 

-Depuis quand ça vous met autant en joie, de devoir passer du temps au Louvre ?

-Mais ça me met pas en joie. On avance, c’est sympa, non ?

Et puis il la suit partout. Dans le département des arts graphiques où se trouve le tableau, il lui emboîte le pas gaiement - gaiement ! - et une vague d’irritation s’empare d’elle. Matisse la fatigue, elle n’a aucune envie de revoir un autre de ses tableaux; tous les fauvistes peuvent aller voir ailleurs si elle y est, et ils n’ont qu’à emporter le capitaine Guilleret avec eux. 

Ça l’énerve d’être énervée, et ses oreilles surchauffent d’un coup, un trait de feu qui remonte de ses épaules jusqu’à son crâne, dans le style L’incendie de Rome . Il faut qu’elle touche un mot au conservateur par rapport à la température de la salle, la chaleur lui semble étouffante et pas du tout adaptée à la protection des œuvres. Tirant sur le col de son pull, elle laisse le capitaine à ses sourcils froncés et à l’indice qu’elle vient de trouver pour lui sur les traits du tableau, et s’éclipse vers le département des peintures. 

Elle accélère, s’arrêtant juste une seconde pour retirer son gilet, et il lui semble déjà mieux respirer, entourée de certaines de ses œuvres préférées. 

-Ça va ? lui demande François, le gardien de la salle, en la voyant souffler.

-Oui, parfaitement ! force-t-elle. Je vais juste jeter un coup d'œil à l’exposition temporaire, tu sais bien.

Il acquiesce avec un sourire de connivence, habitué à l’y voir. Dans la dernière salle avant les escaliers, l’exposition temporaire de Friedrich l’appelle. Ses pas craquent sur le parquet vernissé, l’amènent jusqu’à l’oeuvre qu’elle cherche, celle qu’elle vient voir tous les jours depuis que le flyer a atterri sur son bureau, le lendemain de -

Homme et femme contemplant la lune se dresse face à elle, emplissant ses rétines malgré sa taille plutôt modeste. Elle l’avait étudié il y a des années de ça sans s’y arrêter outre mesure, sans que les couleurs ne l’attaquent comme elle le font maintenant. Un tableau qu’il a peint à l’époque la plus heureuse de sa vie, une période très courte, de quelques années seulement. Ce n’est pas l’optimiste éclatant de Matisse, non, c’est un clair-obscur reposant, les deux individus tournés vers la course de la lune.

Comme tous les jours, ça la calme. La colère disparaît, douchée par les couleurs douces que contemplent les sujets du tableau, et elle sent ses mains qui se détendent, qui quittent les boules compactes qu’elles formaient depuis quelques heures. C’est peut-être le fauvisme, son déclencheur ? Ou Matisse. Mais ça n’a aucune logique, ce n’était même pas le mouvement de Courbet, et puis ça voudrait dire qu’elle évite le musée d’Orsay pour rien. De toute façon, se raisonne-t-elle, sa psy lui aurait dit si quelque chose n’allait pas, donc tout va bien.

Elle se concentre sur le tableau. La scène est magnifique, le couple comme sur une autre planète, à contempler le renouveau de la lune à côté d’un arbre mort. Tout est contradictoire dans ce tableau : la solitude et la communion, l’homme dans la nature et en même temps si loin d’elle, comme un intrus.

-C’est la seconde version du tableau, souffle-t-elle à l’homme apparu à côté d’elle. Vous avez repris l’un de vos tableaux précédents presque à l’identique.

Caspar Friedrich, costume de velours et rouflaquette blondes, esquisse un sourire.

-Le premier, je l’ai peint seul, ma production presque au point mort. Le second…

-Vous avez rencontré quelqu’un, sourit-elle. 

-Caroline. A quarante-quatre ans, je m’étais résigné, vous savez. Au crépuscule, elle est apparue, et je me devais d’y rendre hommage. 

-Six ans seulement. C’est court…

-J’ai cru ne jamais arriver jusque-là, dit-il d’une voix rauque. Vous savez, la solitude vous écrase seulement lorsqu’elle n’est pas voulue. Elle

-Votre premier amour. C’était sa robe de mariée que vous avez dessinée, n’est-ce pas ?

Le peintre ne répond rien, plongé dans la vision du couple sur le tableau devant lui. 

-L’arbre, là, dit-il. Même en le peignant à nouveau, je n’ai pas pu m’en empêcher. 

-La mort. Quel que soit l’espoir que vous représentez, elle est là. Mais ce tableau…Ils sont ensemble , reprend-elle en désignant le couple. L’isolement du tableau jumeau a disparu. 

-Oh, non. Ils sont toujours seuls.

Avant qu’elle puisse demander un éclaircissement à Friedrich, une voix la fait sursauter.

-Vous êtes là ! crie presque le capitaine, soufflant comme s’il avait couru dans tous les couloirs du Louvre. Non mais vous pouvez pas partir comme ça, on n’est pas en visite scolaire, là, madame Chassagne.

Florence se retourne vers le peintre, ne rencontre que du vide. L’instant est brisé. 

-Il a un rapport avec l’enquête ? reprend le capitaine.

-Qui ?

-Ben le tableau, là, répond-il en désignant le cadre.

D’un coup ça l’énerve. Lui expliquer tout ça serait peine perdue, de toute façon, vu qu’elle sert à ce qu’il n’ait pas besoin d’y faire attention.

-Non. On y va ?

Elle lui emboîte le pas à distance. Elle ne se sent plus capable de cette proximité qui lui venait naturellement.


 

La cabane est noire et semble se prolonger à l’infini. Ils ont fini par retrouver la trace du faussaire, leur principal suspect qui avait toutes les raisons d’en vouloir à leur victime, dans un ancien bâtiment à l’autre bout de Paris. Les fenêtres sont complètement barricadées à l’air de draps et de planches, mais un courant d’air s’engouffre quand même à travers la porte et les fissures mal colmatées. 

-Il doit utiliser ça pour développer les reproductions. Vous aviez raison, dit-il avec un sourire. 

Le compliment aurait dû lui fournir du carburant, comme avant quand elle les gardait au chaud dans son cœur - en cas de vaches maigres - mais il tombe à plat. Elle se concentre sur la situation, avançant avec lui dans le bâtiment silencieux, jusqu’à ce qu’ils atteignent une salle plus sombre que les autres, traversée par des fils auxquels sont accrochées des dizaines de reproductions de la même œuvre.

-Pourquoi développer autant de photos ? réfléchit-elle à voix haute. C’est tout à fait contraire à - 

-A quoi ? souffle-t-il.

Un son ébranle les murs et son esprit pédale dans la semoule tout d’un coup, tout à fait contraire en boucle comme si les mots allaient lui apporter la suite de la phrase. Elle ne se souvient plus de quoi elle voulait parler, le clair-obscur vient de tout avaler, et zut, quel est ce bruit assourdissant, il faut qu’il stoppe, contraire à - ses genoux touchent le sol et c’est pire, le son répétitif dans ses oreilles et elle ne voit plus rien. 

Elle marmonne quelque chose. Le capitaine doit lui répondre, c’est sûr, mais elle ne s’en souvient pas, jusqu’à ce qu’on la soulève doucement, jusqu’à ce que l’air frais emplisse à nouveau ses poumons et qu’elle ose ouvrir les yeux.

Le soleil brille sur sa peau. Les grains de poussière au sol redeviennent réels. Le bruit a disparu. 

Antoine la tient toujours dans ses bras, l’air catastrophé.

-Tout va bien ? Vous avez vu quelque chose ? Vous êtes blessée ?

-Vous pouvez me reposer, s’il vous plaît ?

-Ah. Oui. Bien sûr. 

Assise sur un bloc de béton effrité, elle reprend son souffle, tente d’ignorer son cœur qui lui échappe et son corps en état d’alerte. Elle fouille frénétiquement dans son sac, ses doigts se referment sur la tablette qu’elle ouvre comme affamée, faisant défiler les œuvres jusqu’à ce qu’elle trouve celle qu’elle cherchait. Les deux inconnus, la lune, l’arbre mort, elle les scrute jusqu’à y plonger et qu’enfin, petit à petit, la raideur qui la saisit reflue. 

Sa psy va être contente, elle venait de trouver un déclencheur . La réalité se rappelle à elle, et elle remarque enfin Antoine qui fait les cent pas, le front plus plissé que jamais.

-Tout va bien, Capitaine, l’assure-t-elle.

-Non.

-Comment ça, non ? 

-Je veux dire que non, s’énerve-t-il, les mains sur les hanches. Vous avez failli tomber dans les pommes alors qu’il ne s’est rien passé.

-Je n’ai pas assez bu, je - elle s’interrompt. 

Il la fixe, pas du tout dupe, et le tout remonte comme une vague, parce qu’elle n’a pas eu le temps de le mettre sous clé. Et puis de toute façon, elle n’a jamais réussi à mentir.

-Le train. 

-Quoi, le train ?

-Là où Kalanski m’a emmenée, explique-t-elle lentement, il y avait une gare juste à côté. Je ne m’en étais pas rendue compte, mais entre l’obscurité et le bruit, tout ça est revenu d’un coup.

Le visage d’Antoine devient de plus en plus blanc au fur et à mesure de son explication, et Florence sent la colère qui revient alors qu’elle ne devrait se sentir que soulagée : après tout, elle vient de trouver son déclencheur, ce qui veut dire qu’elle n’aura bientôt plus aucun problème. 

-Non mais tout va super, maintenant, je vous assure ! 

-Arrêtez de me dire que vous allez bien, éclate-t-il,  vous faites que ça, mais c’est des conneries, en fait ! 

-Je vous demande pardon ?

-J’étais terrifié. Je suis encore terrifié, et c’était pas moi qu’on visait avec un flingue, putain, alors y’a pas moyen que vous alliez bien ! Et puis c’est quoi, ce tableau ? Je trouvais ça bizarre l’autre coup au Louvre, mais qu’est ce qu’elle a, cette croûte un peu sombre ?

Elle serre les poings.

-Non mais vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Dès que c’est pas explicite, vous lâchez l’affaire. Désolée, capitaine, mais il n’y a pas de petit document qui va vous dire comment vous devez vous sentir en le regardant. Vous ne m'écoutez pas, vous arrivez trop tard, et en plus vous tartinez les tableaux qui me tiennent à cœur d’adjectifs désolants, je ne sais pas ce qui me donne envie de continuer à travailler avec vous. 

Tendue, elle attend sa réponse, une rebuffade tout à fait vexée, quelque chose qui la conforterait dans sa colère qui ne cesse de revenir.Ce n’est pas la première fois qu’ils se prennent le bec, mais jamais elle ne l’a autant voulu . Qu’il devienne agressif, qu’enfin on lui offre une résistance, quelque chose contre quoi appuyer son exaspération.

Le capitaine se tait. Il recule de quelques pas, et elle se demande ce qu’elle a bien pu dire pour obtenir cette réaction. 

-Je suis pas arrivé à temps. 

Elle comprend immédiatement qu’il ne parle pas de l’accroc d’aujourd’hui, et qu’involontairement, elle non plus. Et soudain le noyau de sa colère lui apparaît : c’est lui. la vitesse à laquelle il est passé à autre chose après l’incident, comme s’il avait peur d’en parler, alors que c’est resté accroché à elle pendant des semaines. 

-C’est de ma faute, conclut-il sombrement.

Florence voudrait lui assurer que non, pas du tout, mais elle n’y parvient pas.

-Je vais rentrer chez moi. Ce n’est pas loin, il y a un bus, se hâte-t-elle de dire en coupant court à sa protestation.

Il n’y a aucun bus dans la rue et quarante-cinq minutes de marche jusqu’à chez elle, mais elle s’enfuit presque, ruminant la fichue cuillère que le capitaine avait remuée dans la soupe de ses souvenirs. Tout allait bien, elle avait réussi à passer outre cet épisode jusqu’à ce qu’elle retourne à l’OCBC - avec lui - et que tout remonte, du souvenir de sa peur à la réalisation qu’elle risquait de mourir à cause de lui. 

Elle arrive chez elle, insère la clé dans la serrure, et le tourbillon de pensées ne l’a toujours pas quittée. Lui non plus ne lui avait rien redemandé, après ce jour-là, et ce devait être normal. Les risques du métier dans la police.

S’affalant sur son canapé en soupirant, elle tente de dormir. N’y parvient pas, et rouvre les yeux brusquement.

Son téléphone la nargue. Posé sur la table basse, il lui rappelle toutes les personnes qu’elle n’a pas envie de voir. Sa psy, par exemple. La grande nouveauté du jour, parce qu’elle ne rate pas une occasion d’aller lui parler, mais elle voudra sans doute évoquer le capitaine, ce qui est bien au-dessus de ses forces. Et puis elle sait déjà ce qu’elle lui dirait.

-Vous attendiez qu’il vous rassure, indique la psy imaginaire, le stylo levé. 

-Mais pas du tout ! C’est juste qu’il - il était tellement joyeux, comme si rien ne s’était passé, et peut-être qu’il ne faisait pas aussi attention à moi -

-Pas autant que vous, vous voulez dire ?

-Non. Oui. Je ne sais pas. 

-Vous avez peur que votre relation revienne à ce qu’elle était ? Qu’elle n’évolue pas, en quelque sorte.

-C’est ça ! s’exclame-t-elle en claquant des doigts, saisie d’une illumination. Je vais me concentrer sur ce qu’on était avant, et ça arrangera tout ! 

Elle congédie la psy imaginaire d’une pensée, et tire le plaid à elle, un plan d’action se formant dans son esprit. Il suffit qu’elle se force à rester joviale, professionnelle, et tout redeviendra parfait. 

C’était sans compter sur le capitaine. Le lendemain au bureau, il est fuyant, ne la regarde pas dans les yeux, et se convaincre que tout est normal devient plutôt compliqué. Au moins, sa bonne humeur étrange l’a quitté, ce qui est une excellente nouvelle, même si elle sent ses regards en biais tout au long de la journée. Il finit par aborder le sujet vers quatorze heures.

-Le tableau…

Elle aurait dû se douter qu’il allait lui mettre des bâtons dans les roues : parler du tableau qui calmait ses coups de colère, ce n’était pas idéal pour passer à autre chose. 

-Oui ?

-Il parle de quoi ? C’est bon, me regardez pas comme ça, je demande juste, hein ! 

-De la solitude. Enfin pas vraiment : c’est une reproduction de son propre tableau, où il montrait deux hommes seuls face à la lune qui se lève et la fin de l’été, explique-t-elle, emportée dans sa lancée. C’était un thème récurrent chez Friedrich, la mort, le recommencement, l’homme face à lui-même. 

-Et - et vous l’aimez bien parce que c’est glauque ?

Face à elle, le capitaine affiche une expression des plus perplexes. Elle se vexerait si elle ne sentait pas la sincérité dans ses mots. 

-Je vous parle du premier tableau, là ! Le deuxième, il l’a peint comme en réponse à ça. Les personnages sont devenus un couple, parce qu’à l’époque Friedrich vivait les années les plus heureuses de sa vie, enfin, à 44 ans, vous vous rendez compte ?

-Quoi, il a jamais…

Il appuie ses index l’un contre l’autre dans un geste du plus mauvais effet, et elle ne peut s’empêcher de sourire.

-Non. Jamais. Mais c’est venu sans qu’il s’y attende, finalement, répond-elle doucement. Je suis désolée pour hier. C’est juste que ce tableau - il me rappelle qu’on est seul même quand on est avec quelqu’un, et je ne sais pas pourquoi, mais il me rassure. 

Son regard se perd au loin, vers la salle des scellés dont la porte est maintenant toujours verrouillée. Elle sent les yeux d’Antoine sur elle, devine son expression un peu plus douce que d’habitude, un peu trop conciliante, et elle doit se retenir d’étendre la main, de l’étreindre à nouveau, de chercher à se rassurer malgré lui. 

-Et notre suspect ? dit-elle avec un sérieux un peu feint. On a des nouvelles ?

-On a mis le local sous surveillance, il devrait pas tarder à se pointer. Sauf qu’on a toujours pas de preuves valables, et ça va prendre des plombes de revoir toutes ses fichues copies en détail, râle-t-il en désignant la pile sur son bureau. 

Elle s’avance, prend l’une des copies d’ Icare sous ses mains. Est-ce qu’elle aussi est allée trop loin ? S’est entraînée dans un boulot trop sauvage, attend trop de l’homme en face d’elle, qui se frotte le front sans voir son angoisse ? Elle voudrait en discuter avec Antoine, dans les longueurs, jusqu’à ce qu’elle soit assez repassée sur ses peurs pour que ses yeux à lui les lissent.

-Si vous voulez, je peux rester ce soir, propose-t-elle sans réfléchir. On pourrait manger ensemble et avancer là-dessus ?

-Ce soir je peux pas, s’échappe-t-il verbalement. J’ai…un truc.

-Ça a l’air important, dites donc !

Son enthousiasme feint ne rencontre pas de public. Il hoche la tête en évitant son regard - en l’évitant, elle - et elle sent Icare lui brûler les doigts, espère que Matisse ne va jamais venir la voir, envisage de s’enfuir en courant. 

Comme d’habitude, elle ne fait rien de tout ça. Ne crie pas ce qui lui râpe le cœur parce que ce n’est pas qui elle est, et qu’elle est trop fatiguée pour s’exposer un peu plus. Non, elle se rassoit à son bureau, dans un silence qui a perdu l’aisance habituelle. 


Là, c’est la meilleure. La cerise sur le gâteau de l’insanité, et tout est la faute d’Antoine Verlay. Le lendemain de son truc, qu’il n’a pas du tout mentionné de la journée, d’ailleurs, malgré ses tentatives pour lui tirer les vers du nez, il l’a rappelée à vingt heures alors qu’elle s’apprêtait à dévorer un demi-pot de glace chocolat et caramel. 

-Vous faites quelque chose en ce moment ?

-Mmnon, a-t-elle articulé, la cuillère toujours dans la bouche. Pourquoi ?

-Je suis devant chez vous.

-Pardon ?

De l’autre côté, il a sûrement dû entendre un fracas: elle qui tombait de sa chaise, et qui cavalait vers la fenêtre. La voiture du capitaine était bel et bien parquée juste devant sa cour. 

-Je ne suis pas chez moi, a-t-elle menti sans réfléchir, avant de croiser son regard par la fenêtre.

Elle s’était baissée en catastrophe, mais c’était trop tard.

-Bon, ok, je suis là.

Il ne lui a pas donné beaucoup plus d’explications, juste que c’était important, et qu’il fallait qu’ils partent maintenant. Un pantalon enfilé en hâte, sa porte refermée et un dernier regard nostalgique envers sa glace, elle s’est glissée dans la voiture. 

Plus de quinze minutes qu’ils conduisent dans le silence, et celui-ci commence à ronger Florence.

-On a un autre élément sur l’enquête ? demande-t-elle à son voisin mutique. 

-Vous verrez.

La route ne lui dit rien du tout. C’est vrai que son sens de l’orientation n’est pas incroyable, mais il est clair qu’ils ne se dirigent ni vers l’OCBC ni vers le Louvre, qui sont ses deux seules destinations depuis quelques semaines. 

Il finit par se garer sur un parking désert entouré d’arbres. La nuit est tombée et on distingue à peine leurs formes sombres sur le tapis étoilé, des géants qui lancent leurs doigts feuillus vers le ciel. Elle s’adosse un instant à la voiture, profitant du spectacle.

-C’est fou comme on les voit bien, murmure-t-elle. Je les oublie presque quand je suis à Paris.

-Les étoiles ? Ouais, dit-il. Mais c’est pas ça qu’on vient faire ici. 

Baissant les yeux à regret, elle se tourne vers lui. Elle a oublié un instant qu’on parle d’Antoine Verlay, et qu’il n’est sûrement pas là pour l’accompagner voir les étoiles. Un macchabée se trouvait probablement dans le coin, tiens, histoire de ruiner l’ambiance. Il est plus nerveux qu’à son habitude, ses sourcils presque noués au milieu de son front, et elle préfère ne pas relever - à tous les coups, c’est dû à leur échauffourée de la veille - alors qu’elle lui emboîte le pas sur un vieux sentier. 

-Vous auriez pu me prévenir qu’on allait en forêt, franchement, capitaine. On n’y voit rien. 

-C’est juste là.

La définition de “juste là”, pour le capitaine, est apparemment dix minutes de marche dans une pente raide et caillouteuse, dans le noir complet et sans aucune indication de ce qu’elle fabrique ici. Tout à coup Florence sent son talon se coincer sur une racine. Un coup mortel à son équilibre déjà précaire, et elle voit le sol se rapprocher à toute vitesse, direction les buissons épineux à sa droite.

Le choc est bien plus doux que prévu. 

-Ça va ?

Le bras du capitaine s’est glissé sous son dos à la dernière minute, la rattrapant dans une pose qui n’est pas sans rappeler un porté de danse. Elle ne distingue pas son visage, caché par les ombres, mais sa respiration est très, très proche.

-Oui. Oui, oui, balbutie-t-elle alors qu’il la prend par la taille pour la ramener à la verticale.

-Faut faire attention. Y’a des cailloux, constate-t-il.

Elle chasse une pensée à demi-formée, tout sauf professionnelle, et se concentre sur son irritation à être maintenue dans l’obscurité - figurativement et littéralement - et sa fatigue.

-Bon. Capitaine. On est où ?

-C’est sur ce rocher, dit-il.

Il désigne le surplomb à une dizaine de mètres, juste en face d’une trouée dans les arbres. Rien ne sort de l’ordinaire, aucun policier ni signalisation. Juste trois sapins, un caillou, et l’air un peu bizarre du capitaine.

-Mais il n’y a rien du tout là-bas !

-Vous verrez.

-Ah non, s’agace-t-elle en croisant les bras, tapant du pied sur le sol. Si c’est une mauvaise blague, ce n’est pas le moment. Je n’avancerai plus d’un pas tant que vous ne m'expliquez pas. 

Il grogne quelque chose qui ressemble à je savais que c’était une mauvaise idée et pas possible , puis soupire. 

-S’il vous plaît, Madame Chassagne, voudriez-vous bien vous avancer jusqu’à ce rocher ?

-Non.

-Allez, quoi ! 

-Bon, d’accord, abdique-t-elle.

Regardant fixement le sol, les bras toujours croisés et les sourcils aussi froncés qu’elle peut afin d’exprimer son mécontentement - elle prend exemple sur lui - elle le suit jusqu’en haut de la colline. Le regarde.

-Vous voulez m’expliquer, maintenant ? Je ne vois r-

Alors son regard croise la trouée dans les arbres, et la lune qui y brille. Le ciel est parfaitement dégagé et l’astre les baigne tous les deux d’une douce clarté qui contraste avec la noirceur des bois. Le tableau . Il vient de lui recréer le tableau, celui qu’elle n’a évoqué que brièvement, dans un discours mû par la colère et le ressentiment qu’elle pensait passé à des lieues au-dessus de sa tête. 

Sauf que le capitaine l’a écoutée. Encore une fois. Même s’il est totalement insensible à l'œuvre - la croûte un peu sombre - il l’a amenée ici, dans l'œuvre qui s’accroche au  cœur de Florence depuis le premier soir après sa libération. Les mots se coincent dans sa gorge alors qu’elle se tourne vers lui, et il la regarde avec quelque chose de très doux dans les yeux et complètement inhabituel.

-Ça vous plaît ? finit-il par dire face à son silence. J’étais pas sûr que ça marche, parce que vraiment on voit rien sur le tableau, mais hier soir quand je suis venu ça me semblait plutôt pas mal. Mais bon, vous m’aviez dit tout un truc sur la fin de l’été, et l’idée de la nuit, ou un truc comme ça -

- La conscience implacable de la fin et l’idée d’un continuel commencement , dit-elle en trouvant plus facile de citer des mots qui ne sont pas les siens. 

-Oui, ça. Vous m’aviez dit que c’est un tableau sur la solitude. Et que vous étiez seule même quand - Enfin j’ai un peu lu des trucs là dessus, et je suis pas d’accord. 

-Vous avez lu une analyse du tableau ?

Il acquiesce, passe la main sur son crâne d’un air gêné.

-Un peu. Bref. Ce que je voulais vous dire, c’est que - enfin c’est comme vous m’aviez dit. Je vous lâcherai pas, termine-t-il.

Cette fois, il cesse d’éviter son regard. Non, il plonge les yeux dans ceux de Florence, comme s’il pouvait ajouter du poids à ses mots. Elle reste silencieuse, parce que son cœur est sur le point de s’échapper de sa poitrine pour aller battre autre part, le tambour devenu propulsion. 

-Enfin je sais pas si vous vous souvenez d’avoir dit ça, reprend-il en se méprenant sur son silence. Ça vous dit peut-être rien, mais je m’en souviens, et je voulais juste -

-Vous avez fait ça pour moi ?

-Bah oui, c’est ce que je viens de dire. Vous allez bien ? Me dites pas que vous avez de nouveau des vertiges, dit-il en jetant un coup d'œil à la pente en dessous d’eux.

Un hoquet de surprise s’échappe du capitaine alors qu’elle se jette presque sur lui, le serrant fort dans ses bras. Une étreinte qui efface presque la peur qu’elle ressentait la dernière fois, la panique qu’elle avait descendue tout au fond, calée dans un tableau, pour éviter d’y penser. 

-Merci, murmure-t-elle, la tête sur son épaule.

Contre lui, elle sent son soupir de soulagement et la tension qui disparaît de sa poitrine. Ses bras se referment contre elle, et ça n’a rien à voir avec les instants dans la salle des scellés ou à la sortie du bâtiment désaffecté. Ces moments-là étaient tachés de peur et de fatigue, et elle refuse de les comparer, refuse d’entacher la perfection du moment et son corps contre le sien, qui répare lentement toutes ses fissures sans même s’en rendre compte. Il est là, pour elle, sans qu’elle ait eu besoin de le lui demander, juste parce qu’il le voulait, et la sensation est vertigineuse. Ils restent longtemps comme ça, baignés par la lune, loin de la solitude des deux personnes sur le tableau de Friedrich. 


Assis sur le rocher, enveloppés dans la couverture qu’il avait amenée et les mains serrées sur le thé - bien trop fort - de sa thermos, ils contemplent en silence la lente levée de la lune jusqu’à ce qu’elle dépasse les arbres et que leur feuillage masque sa vue. C’est presque irréel, la fatigue adoucissant leurs arêtes, et Florence finit par soupirer. 

-Capitaine ? Il faut qu’on parle.

-Oui ? 

La panique dans sa voix la fait rire. 

-Plus jamais vous ne me demandez si on check .