Chapter Text
Six ans plus tôt
Laurent n’avait pas dormi, la nuit précédente. On lui avait dit qu’ils devraient partir à l’aube, ce qui, pour son père signifiait générale- -ment une heure après. Et donc il était là, à la fenêtre, à regarder les premiers rayons de lumière dorée percer à travers l’horizon, quand il entendit le grincement révélateur de sa porte qui s’ouvrait,. Il se leva en un deux temps trois mouvements, prêt à retourner au lit, coupable, jusqu’à ce qu’il réalise à qui appartenait la silhouette intrusive.
Il s'écoulait toujours un laps de temps silencieux lorsque des frères et sœurs se surprenaient en pleine bêtise. Laurent, hors du lit, entièrement habillé pour le voyage, désobéissant totalement à l’ordre de son père de dormir une nuit complète avant de partir. Auguste, en chaussettes, ses bottes sous un bras, se faufilant dans la chambre de son frère à l’aube. Ils se regardèrent avec des yeux figés d’incertitude. Laurent fut le premier à rompre le silence, le sourire qui s’étala sur son visage était aussi brillant que l’aube qui pointait.
— Auguste, regarde ! s'enquit-il. Ils ont commencé à aligner les hommes !
Son frère le laissait toujours lui prendre la main, le laissait toujours le tirer vers la fenêtre pour regarder pendant quelques minutes les soldats s’entraîner à former leurs lignes de parade. Aux abords de la cour, les domestiques chargeaient des chariots de ravitaillement et préparaient les chevaux. Il n’y avait aucun endroit où l'on pouvait poser les yeux, sans tomber sur une activité mouvante.
— L’avancée avait quelques difficultés avec la formation de la troisième colonne, avoua Auguste.
— Nous combattons des akieloniens, répondit Laurent d'un ton hautain. De toute manière, ils ne comprendront pas les subtilités de la Formation de Durand. Tu aurais dû dire à papa de concentrer leur attention sur la pratique de la Phalange de Philip, à la place.
— Dois-je te léguer ma place dans la tente de guerre ?
La main d'Auguste se leva vers le visage de son frère cadet. Lorsque Laurent
l'esquiva, Auguste dévia son geste vers ses cheveux d'or. Ce dernier répéta, alors qu'ils se chamaillaient :
— Nous combattons des akieloniens.
Il laissa ensuite tomber ses bottes, de sorte à maintenir Laurent, pour lui ébouriffer les cheveux. La prise était similaire aux prises de lutte akielonienne que Laurent avait vues dans un livre, quelques semaines auparavant. Auguste et ses hommes s’étaient déchaînés en essayant d'imiter les croquis minutieux des lutteurs nus, marchant dans les cours d’entraînement le torse bombé. C’était un jeu à la mode auquel tous les jeunes hommes d’Auguste se livraient lorsqu’ils se préparaient à la guerre et Laurent aimé y prendre part en tant que spectateur. Cependant, il appréciait beaucoup moins lorsque ces mêmes mouvements étaient utilisés contre lui.
— Fais briller mon armure et brosse mon cheval, mon petit serviteur.
Laurent se débattait, mais il n’était pas à la hauteur de la force de son frère.
— Je ne suis pas ton serviteur, imbécile ! rugit-il, indigné, le visage rougi par l’effort. Je suis ton page.
— Personne n’aura de serviteur plus mignon que le mien ! déclara Auguste.
Il éleva la voix, adoptant un timbre royal, comme s’il s’adressait à une foule. Puis il se lécha les lèvres et, d’un geste humide, déposa un baiser sur le front de son frère. Ce n’est qu’alors qu’il desserra suffisamment son étreinte pour donner à Laurent l’illusion de s'être libéré tout seul.
— Je te déteste, déclara ce dernier d'une voix sans teint.
Il essuya son front d'un geste théâtrale, puis se frotta la main sur son pantalon.
— Tu es pire qu’un chien, grogna-t-il. Qu’est-ce que tu m’as apporté, alors ?
— Qui a dit que je t’avais apporté quelque chose ? demanda Auguste.
Il récupéra ses bottes et alla s’asseoir sur le lit. Laurent portait la suspicion sur son visage que seul un adolescent pouvait maîtriser, en regardant son frère étaler soigneusement le tissu bleu sur ses genoux, lissant les plis et cueillant les peluches, réelles ou imaginaires.
— Je sais que tu l’as fait et j’exige que tu me le montres.
Laurent s’approcha et tendit la main, pinçant un coin du tissu entre ses doigts. Auguste feint d’être surpris.
— Oh, cette vieille chose ? Tu ne l’aimerais pas, ce n’est pas un livre.
— Je vois bien, que ce n’est pas un livre.
— Vas-y, prends-le. Sale gosse présomptueux. Je meurs d’envie de le voir sur toi, et je ne peux pas attendre une minute de plus.
Laurent fronça les sourcils un peu plus longtemps, puis il déplia lentement le tissu, comme s'il s'agissait d'un objet sacré. C'était en partie le cas, après la manière dont Auguste venait d'en prendre soin. C'était un tabard ; bleu prince. L'étoile d'Auguste était gravée sur la poitrine an fil d'or.
— Pour le page le plus intelligent et le plus talentueux de l'armée.
Six ans plus tard
Laurent savait qu'il ne reviendrait jamais à Arles. Même s'il survivrait, il ne gagnerait pas. Ne gouvernerait pas. Sa vie ici en était à ses derniers instants, et il ne savait quoi en penser.
La cour du palais lui aurait semblé bondée, que s'il n’avait pas assisté aux adieux le jour de leur départ à Marlas. À l’époque, la mer de soldats, de serviteurs et de chevaux avait obscurci la verdure. La pourpre du roi et le bleu prince avaient formé deux lignes nettes et bien entraînées, les armures polies scintillant au soleil. Auguste, son père et son oncle avaient l’air si impressionnants perchés sur leurs chevaux, comme des légendes ambulantes ; plus grandes que nature. Laurent n’était généralement pas du genre à attirer l’attention, mais ce jour-là, il avait été si fier, si heureux d’être inclus parmi eux, qu’il ne savait pas comment faire preuve du contraire. Il voulait être sûr que tout le monde le verrait dans son tabard.
Aujourd'hui, ce qui se passait dans la cour, était vraiment pitoyable.
La garde de Laurent était bien moins nombreuse que l’impressionnante force que commandait son frère. Auguste n’avait sélectionné que les meilleurs. C’était une marque de fierté de servir leur prince. Les hommes de Laurent avaient du talent, la plupart d’entre eux étaient même loyaux, mais Laurent les prenait là où il pouvait les trouver. Il laissait n’importe quel fils illettré le servir, tant qu’il avait suffisamment d’habileté à manier l'épée et qu’il était prêt à choisir le choisir lui plutôt que son oncle. Il n’y avait ni fierté, ni prestige à le servir. Les bâtards de Laurent, comme les appelaient les hommes du régent. Et maintenant, il avait Govart pour les diriger, et le meurtrier d’Auguste lui-même à ses côtés. Putain de Damianos, putain d'Akielos, le légendaire tueur de prince vêtu de bleu, une étoile brillante sur le coeur. Laurent se demanda pourquoi personne ne riait.
L'aube venait tout juste de franchir le sommet des tours du palais, quand Laurent réalisa que Nicaise était sorti dans la cour. Le garçon avait l'air si fragile, éphémère, si douloureusement jeune et beau sans ses fards et ses bijoux habituels. Sans ses robes brodées et ses chaussures extravagantes. Il ne s'était même pas peigné les cheveux. Laurent pouvait voir qu'il avait pleuré.
Laurent n'avait pas connu le confort d'une affection physique appropriée depuis des années, ce fut donc surprenant ; l'envie de saisir Nicaise et de l'écraser contre sa poitrine. Laurent voulait le serrer dans ses bras jusqu’à ce qu’il ressente à nouveau quelque chose. Il voulait le traîner, à coups de pied, à travers les combats et les cris, avant de l’attacher sur son cheval et de l’emmener loin d’ici. Auguste l'aurait fait, lui.
Mais Laurent ne fit rien de tout cela. Il savait que Nicaise le mordrait.
— Tu viens me voir partir ? demanda Laurent, un peu trop doucement.
Les yeux du garçon étaient durs et brillants, comme des éclats de pierre polie.
— Non, cracha-t-il.
Il avait évité Laurent, principalement pour le punir d’avoir utilisé l’un de leurs petits jeux contre lui dans une affaire de politique. Peut-être aussi, par une certaine connaissance préalable de ce qui allait arriver, de ce que son oncle lui réservait. Il était toujours difficile de déterminer ce que Nicaise savait exactement. Laurent avait toujours pensé que le garçon l’avertirait si quelque chose de vraiment dangereux se tramait, mais peut-être pensait-il l’avoir fait. La position de Nicaise était précaire, coincé entre deux tempéraments notoires.
Brusquement, Nicaise bougea, lui tendant quelque chose.
Il fallut un moment à Laurent pour comprendre ce que c’était.
— Je n’en veux pas, déclara Nicaise.
La boucle d’oreille.
Elle lui aurait paru magnifique, s'il n'était pas à ce point conscient du degré de mortification et de dépravation dans lequel Nicaise avait du se traîner pour se la faire offrir. Laurent prévoyait de la porter comme un trophée, tout en faisant preuve de mesquinerie en défiant directement son oncle, puis de la lui rendre, purifié. Lorsque Nicaise la porterait à nouveau, son oncle ne se rappelle-
-rait plus que du petit jeu de Laurent, au lieu de ce qu’il avait fait à Nicaise le jour où il lui avait offert.
— Elle me fait penser à vous, dit Nicaise, accusé.
Comme si le plan de Laurent avait fonctionné à l’envers. Comme si la pensée de Laurent était haineuse, écœurante, nauséabonde. Il songea alors à son frère ; Auguste n’avait jamais connu Nicaise, mais c’était ce qu’Auguste aurait fait, s’il avait été là. Parsemer de baisers sa chevelure parfumée, lui dire qu’il le considérait comme son frère, même si pour le garçon, il n'était question que d'aversion. Il voulait lui dire qu’il était aimé, même si c’était uniquement par quelqu’un d'aussi répulsif que Laurent. Il voulait le supplier de venir avec eux. Mais il ne pouvait rien faire de tout cela.
Laurent accepta la boucle d’oreille. Lorsqu’il se fit suffisamment confiance pour bouger sans les embarrasser tous les deux, il tendit la main, caressant le menton du garçon d'une phalange.
— Tu es plus joli sans tous ces fards, dit-il.
Les yeux humides de Nicaise brillait à la lueur du soleil. Ses lèvres se courbèrent, comme s’il venait de goûter à quelque chose d’amer.
— Vous pensez qu’un compliment m’impressionne ? demanda-t-il. J’en reçois tout le temps.
Le régent était cruel de part ses compliments. Il aimait s'en servir pour souligner l’indignité. « Cette position te va à merveille, Laurent, tu cambres le dos comme la plus accomplie des putains. »
Laurent dit doucement :
— Je sais.
Nicaise poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot. Ses yeux se promenèrent sur le visage de Laurent, comme s’il essayait d'en mémoriser les traits.
— L’offre que vous m'avez faite, dit-il. Je savais que c'était un mensonge.
La meilleure chose à faire serait d'acquiescer, Laurent le savait. C’était ce que Nicaise demandait, après tout ; lui confirmer la triste vérité. Lui dire qu’il s’était joué de lui, afin que le garçon soit libre de le haïr, d’accueillir la nouvelle de son échec avec un sourire aux lèvres. De passer ses journées sans se demander où il devait placer son allégeance.
Mais Laurent ne pouvait pas s'y résoudre. Il dit :
— Je reviendrai.
Et en le formulant à haute voix, c’était comme si Laurent le concrétisait. Comme si, pour la première fois, cela lui venait à l’esprit qu’il en serait capable.
— C’est ce que vous pensez ? demanda Nicaise, amer.
Laurent était conscient de la présence de Damen à leurs côtés ; un intrus
silencieux dans cet échange douloureusement personnel. Au moins, Jord avait eu la grâce de s’excuser. Quiconque n’étant pas le putain de roi légitime d’Akielos aurait fait la même chose. Même un esclave ou un serviteur, se demandant si leur présence était nécessaire ou non, auraient reculés d’au moins quelques pas, pour donner à son maître l’illusion d’une certaine intimité. Damen, qui se croyait l’égal de Laurent, n’y avait probablement même pas pensé. Il faisait de son mieux pour être discret, silencieux, invisible.
Laurent l’ignora.
— Je reviendrai, insista-t-il à nouveau, plus fermement cette fois.
Il essayait de faire de ses mots une promesse, comme si les dire pouvait les rendre vrais. Il voulait qu’ils soient vrais.
Les ombres s'allongeaient sous le soleil couchant lorsqu'ils arrivèrent, et l'horizon était rouge. Chastillon n’était fait que d’une grosse tour ronde, dont la silhouette sombre se découpait sur le ciel. Énorme et très ancien, comme les châteaux du Sud, Ravenel et Fortaine, le fort avait été bâti pour soutenir les sièges.
— C’est un terrain de chasse, vas-y, essaie de te sauver, pour voir.
Damen ne répondit pas à la suggestion d’Orlant. Il ne se sauva pas non plus. Bien qu’il ait été occupé, Laurent savait que son esclave avait réussi à faire le trajet sans tuer ni molester personne, ce qui aurait été un exploit impressionnant, si ce n’était pas à peine le premier jour. Un jour de cheval – même au rythme lent des chariots, dans une campagne pittoresque, à la fin du printemps – suffisait à juger la qualité d’une compagnie. Govart ne faisait pas grand-chose, hormis se tenir droit, forme impersonnelle au-dessus de la queue mouvante de son cheval musculeux. Mais la personne qui avait commandé ces hommes avant lui, leur avait appris à conserver une formation impeccable, tout au long d’une chevauchée. Les serviteurs du fort s’étaient alignés pour les recevoir, comme ils le feraient pour accueillir tout groupe de quelque importance. La plupart des employés étaient les mêmes que ceux qui avaient servi dans son enfance. Beaucoup d’entre eux commençaient à vieillir. Laurent ne ressentait plus la même émotion qu’il éprouvait à leur égard, du vivant d’Auguste. Chastillon, après tout, était beaucoup plus petit que le palais. Ils savaient ce qui se passait. Et personne n’avait jamais essayé de l’aider.
Personne n’avait jamais essayé d’aider Nicaise.
Rien n’indiquait avec quel calme ils versaient autrefois le thé pendant que son oncle faisait jouer ses garçons sur les tables à manger, ou avec quelle expertise ils nettoyaient le sang et autres saletés des draps le lendemain de l’une de ses petites « soirées ».
Ce n’était pas la première fois que Laurent se demandait depuis combien de temps tout cela durait. Combien de garçons avaient été détruits. Seules, les forces de Laurent semblaient dépassées par la taille de la cour ; une poignée de fourmis trottinant sur la pointe d'une montagne. Ce qu’elles étaient censées faire à la frontière – l'impact qu'elles étaient censées avoir, si cette aventure était légitime et non un piège mal déguisé – était risible.
Laurent l’ignora.
Il avait réussi à apporter quelques révisions rudimentaires à ses plans, mais il avait encore du travail à faire. En théorie, Govart veillerait à ce que les hommes, les chevaux et l’équipement soient installés. En réalité, Jord s’en occuperait. Paschal avait reçu des instructions pour prendre l’akielonien en main. Laurent aurait donc un peu de temps pour travailler sans distraction. Il savait que les hommes de son oncle, n'auraient rien fait pour préparer leur départ, le lendemain matin. Il savait qu'il trouverait la caserne en ruine, le matériel en désordre, l'inventaire ignoré. Il se donna une heure pour écrire ses lettres. Ensuite, il s'occupera du reste.
— Servez-vous de l'akielonien, conseilla-t-il à Jord, quelque temps plus tard. Qu'il vérifie l'inventaire, je n'en ai pas envie.
— Je suppose que ces muscles ne peuvent pas être seulement utiles au spectacle, acquiesça Jord. Vous croyez qu'il sait lire ?
Jord cligna des yeux, puis baissa la tête devant le regard long et sec de Laurent.
— Je vous parie trois pièces d'or là-dessus, répondit ce dernier.
Jord voulait demander pourquoi Laurent avait traîné son esclave avec eux. Laurent pouvait voir que la question lui brûlait les lèvres. Il pouvait voir à quel point cela serait difficile de ne pas spéculer, sur le fait qu'il avait brusquement changé d'avis pour emmener son esclave de plaisir avec lui lors d'une campagne militaire. Ce n'était pas le genre de décision qui favoriserait sa réputation. Hélas, on ne pouvait rien y faire.
— Il pourra aider vos hommes quand il aura fini, ajouta Laurent. Et tout ce dont vous aurez besoin. Surtout si c’est désagréable.
Il tenait à s’assurer que la brute mérite sa place parmi eux, même si ce n’était pas de la manière dont les hommes le pensaient.
Laurent emmena Govart dans le bureau du capitaine pour discuter. Pour l’illusion d’intimité, le mirage qu’ils faisaient tout cela correctement. Que Govart était son capitaine et Laurent son prince, et qu’ils partageaient tous deux – supposément – des objectifs similaires concernant le succès de leur mission et le bien-être de leurs hommes.
Chastillon était un donjon construit pour abriter une force bien plus importante que celle de Laurent (même avec l’ajout des hommes de son oncle), mais le bureau du capitaine était utilitaire et pas incroyablement grand. Il contenait un bureau, derrière lequel Laurent s’assit, et rien d’autre. Orlant était pratiquement sur les genoux de Govart, tout au long de l’entretien.
Cela convenait parfaitement à Laurent.
— Je pense qu’il est préférable de fixer d'ores et déjà mes attentes, déclara-t-il. Pour votre bien à tous deux, je vais m’efforcer d’utiliser de petits mots, ou d’expliquer les grands. Par exemple, s’efforcer signifie essayer.
— Je ne vous sers pas, répliqua Govart.
— Je ne me berce d'aucune illusion sur qui vous servez, croyez-moi. Mais pour les besoins de cette campagne, nous devons établir et maintenir une certaine norme de bienséance.
Govart croisa les bras et s'affaissa dans son siège. Comme il ne répondit pas, Orlant se pencha en avant et lui donna un coup de coude.
— Il a dit qu'il sait que tu es la chienne du régent, mais les soldats ont besoin de règles, traduisit-il.
— Je sais ce que le suceur de queues a dit.
Laurent s'amusait, malgré tout.
— J'ai fait un ordre du jour, ajouta-t-il en passant la page à Govart, sachant qu'il ne pourrait probablement pas la lire. Je veux commencer par discuter des niveaux standards de santé et d'hygiène que je demanderai à nos soldats de maintenir, y compris des normes acceptables d'hébergement pour la nourriture, l'abri, les vêtements et l'eau potable. Vous remarquerez que j'ai l'intention que nous soyons particulièrement attentifs à l'emplacement des latrines sur le terrain, par exemple. Je m'excuse si cela a un impact négatif sur vos conditions de sommeil.
Laurent tapota la page de manière significative et continua :
— Après cela, j’ai l’intention que nous discutions d’une norme de comportement parmi les hommes. Aucun soldat sous la bannière du prince ne sera surpris en train de violer ou de piller. Ni ici, ni en Akielos. Je ne le permettrai pas. Cela me déshonore, et cela déshonore la mémoire de mon frère. Vous m’aiderez, bien sûr, à communiquer cela aux hommes, après que nous ayons décidé des niveaux de punition appropriés pour chaque cas d’infraction. Par exemple, en matière de viol, je pense que la castration est un bon point de départ, mais je suis peut-être trop dur. Je ne voudrais pas paraître déraisonnable. Pensez-vous que pour une première infraction, je devrais plutôt retirer un testicule, en guise d’avertissement ? Devrais-je forcer l’homme fautif à le manger cru, ou devrais-je lui octroyer le plaisir de le cuire ? Qu’en pensez-vous ? Je suis très impatient de recevoir vos commentaires.
— Je parie que vous l’êtes.
La nuit allait être longue.
— Je t’ai gardé pour la fin, dit Laurent à Damen en guise de salutation.
L’esclave se leva quand il entra dans la pièce, amusé. Laurent supposait qu’il se comporterait de la meilleure des manières jusqu’au jour où il l’étranglerait dans son sommeil, pour fuir de l’autre côté de la frontière.
— Vous devez un sol de cuivre au valet d’écurie.
Son accueil laissait à désirer.
Laurent répondit :
— Le valet d’écurie devrait apprendre à demander son paiement avant d’écarter les cuisses.
Il s’empara calmement d’un verre et du pichet pour se servir à boire. Ses sourcils s’arquèrent légèrement, en remarquant le regard intrusif de l'esclave sur son visage.
— Inutile de craindre pour ta vertu. Ce n’est que de l’eau... Je pense.
Il prit une gorgée. Son regard tomba sur le décor que les domestiques avaient préparé pour eux ; la table déjà dressée avec les cartes et les chaises en attente. Les meubles n’étaient pas neufs, mais son esprit ne pouvait fournir un seul cauchemar correspondant à ces chaises. Pour une raison quelconque, cela l’amusait. Laurent en offrit une à Damen.
— Mets-toi à l’aise. Tu vas passer la nuit ici.
Il pouvait à peine contenir le sentiment d’hilarité surréaliste qui le frappa, en accueillant son ennemi dans la pièce de torture préférée de son oncle. Laurent de Vère et Damianos d’Akielos, alliés intimes, partageaient la chambre où son oncle avait fait de lui son mignon.
— Pas d’entraves ? interrogea Damen. Vous ne craignez pas que j’essaie de m’enfuir, après vous avoir tué au passage ?
— Pas tant que nous serons si loin de la frontière, répondit Laurent.
C’était drôle de voir comment cela faisait écho à des pensées qu’il avait eues quelques instants auparavant. Sa réponse était sérieuse. Elle était aussi honnête. Il était résigné au fait qu’un certain degré d’honnêteté allait être nécessaire pour cette coopération. C’était, après tout, la seule forme de communication que le barbare comprenait. Damen le regarda comme s’il attendait que Laurent révèle la chute de sa blague. Comme s’il pensait qu’il y avait de quoi rire.
— C’est donc vrai que vous avez de la glace dans les veines, dit Damen.
Laurent reposa soigneusement le verre sur la table, et ramassa un couteau. La plupart de ses paroles et de ses actions étaient en effet froides, préméditées, soigneusement planifiées. Mais son tempérament était chaud et vif. Il le rendait imprudent. Laurent cessa de réfléchir. Le couteau à la main, il s'approcha du tueur de prince. Trop proche. Plus près qu’ils ne l’avaient été dans ses appartements, la dernière fois qu’un couteau les avait séparé. Était-ce le banquet, la dernière fois qu’ils avaient été aussi proches ? La nuit où Torveld et la délégation patrasienne avaient négocié pour les esclaves d’Akielos ?
Le couteau aurait pénétré, si lentement dans la chair. Contrairement à la nuit avec les trois assassins dans la chambre de Laurent, Damen fut pris au dépourvu. Laurent aurait pu le faire. Son oncle n’était pas là pour l’arrêter, pour le punir. Laurent frôla ses doigts des siens, puis glissa la garde du couteau dans sa main. Il saisit le poignet de Damen sous le bracelet d’or, raffermit sa prise, et tira le couteau à lui jusqu’à l’orienter vers son propre ventre. La pointe de la lame s’enfonça très légèrement dans le tissu bleu sombre de son habit princier.
— Tu m’as entendu dire à Orlant de partir, lui rappela-t-il.
La peau de Damen était chaude sous ses doigts, son bras de bonze, musclé et ferme. Ce dernier avait baissé la tête, Laurent avait levé la sienne. Ilfit glisser sa main du poignet de Damen à ses doigts, resserra sa prise et ajouta :
— Je n’ai pas l’intention de perdre mon temps en postures et en menaces. Ceci devrait dissiper les derniers doutes concernant tes intentions.
Le couteau était bien placé, juste sous la cage thoracique. Il aurait suffi de l’enfoncer, puis de le faire remonter. Damen le savait. Laurent pouvait le lire dans ses yeux, le sentir dans son corps. Une partie de lui le voulait lui-même.
Tue-moi, comme tu as tué mon frère.
— Je suis sûr que certains domestiques sont encore debout. Comment pourrais-je être sûr que vous ne crierez pas ?
— Suis-je du genre à crier, d’après toi ?
Laurent vit le conflit scintiller dans ses yeux sombres.
— Je ne vais pas me servir de cette arme, admit Damen. Mais le fait que vous soyez prêt à me la fourrer dans la main montre que vous sous-estimez mon envie de le faire.
C’en était presque décevant. Mais Laurent devait s’occuper de son oncle, de toute façon. Sa douleur trouverait bien une réponse quelque part.
— Non, répondit-il. Je sais exactement ce que c’est que d’avoir envie de tuer un homme, et d’attendre son heure.
Damen recula et baissa le couteau. Il le tenait toujours, comme s'il hésitait encore à l'utiliser. Laurent souffrait comme s'il l'avait fait. Il dit :
— Quand cette campagne sera finie, je pense – si tu es un homme et non un vermisseau – que tu tenteras de te venger pour ce qui t’est arrivé. Je m’y attends. Ce jour-là, nous jetterons les dés et nous verrons le résultat. Jusqu’à ce jour, tu es mon serviteur. Permets-moi, par conséquent, de t’expliquer quelque chose : j’attends de toi que tu m’obéisses. Tu es sous mes ordres. Si l’un de ces ordres te déplaît, je suis prêt à écouter tout argument raisonnable en privé, mais si tu désobéis à une instruction que je t’ai donnée, je te renverrai au poteau de flagellation.
— Ai-je désobéi à l’un de vos ordres ? demanda Damen.
Laurent lui adressa un regard scrutateur.
— Non, dit-il. Tu as traîné Govart hors de l’écurie pour qu’il fasse son devoir, et tu as porté secours à Aimeric avant qu’il ne soit battu comme plâtre.
— Vous avez ordonné à tous les autres de travailler jusqu’à l’aube pour préparer notre départ. Que fais-je ici ? interrogea Damen.
Il y eut un nouveau silence, puis Laurent lui désigna de nouveau la chaise. Cette fois, Damen céda et s’assit. Laurent prit place en face de lui. Entre eux, déroulée sur la table, se trouvait la carte si parfaitement détaillée.
— Tu as affirmé connaître la région, dit Laurent.
