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Elsa s’était toujours sentie bien dans sa chambre. Son lit sentait bon quand elle rentrait de plusieurs heures de jeux. Les joues encore rouges, un sourire persistant sur les lèvres, elle s’y glissait avec joie. Si la fatigue ne l’arrêtait pas, elle choisissait de s’installer à son bureau. Plume en main, elle dessinait des plans, toujours plus de plans. Elle inventait des châteaux immenses, des villes splendides, des merveilles qui feraient naître des constellations dans les yeux d’Anna.
Puis, vint le jour où sa petite sœur s’effondra.
Ce fut à ce moment-là qu’une vérité toute simple se planta dans son cœur.
Claire et coupante comme un bout de verre.
Le froid faisait partie d’elle. Elsa l’avait toujours su. La glace couvrait les feuilles, enrobait les plumes, coulait dans son lit, laissait des arabesques sur ses affaires, comme mille cadeaux délicieux. Le vent du Nord mordillait gentiment sa nuque, sans jamais la mordre.
Elle n’avait jamais pris conscience de sa monstruosité.
Jusqu’à ce jour.
Elsa s’était toujours sentie bien dans sa chambre. Elle refusait maintenant d’en sortir. Ses mains aussi ne sortiraient plus, prisonnières de gants de velours.
— Tu peux sortir, ma chérie, lui soufflait parfois sa mère d’un air triste. Va un peu dehors. Tu n’as pas à te punir comme ça, alors que tu n’as rien fait de mal…
Pas encore, se disait Elsa en se souvenant d’une mèche trop blanche. L’angoisse la tenaillait encore plus que d’habitude. Et si jamais, un jour…
Il fallait qu’elle restât enfermée ici, dans un endroit où elle ne pourrait plus nuire.
— Un jour, répondait-elle avec une détermination polie.
Elle se souviendrait toujours du câlin que lui donnait sa mère à ce moment-là. A l’époque, cependant, Elsa ne s’y attardait pas. Mère était trop gentille, comme sa sœur, mais certaines décisions devaient être prises, même si elles s’avéraient difficiles.
Elsa connut un vrai soulagement lorsque son père lui montra la cellule, et les énormes gants en fer destinés à museler la glace.
— C’est impressionnant, Père !
— C’est surtout un dernier recours, lui affirma-t-il. Je n’aime vraiment pas l’idée que tu puisses être enfermée contre ton gré.
Il ne comprenait pas. Ce n’était pas grave. L’affection devait obscurcir son jugement.
Sinon, il serait aussi d’accord pour museler un monstre.
Des années plus tard, Elsa se débattait comme un animal sauvage. Le vent du Nord se taisait. Il ne restait que l’humidité des pierres lourdes. Une angoisse glacée lui broyait les entrailles, pendant que ses muscles brûlaient sous une pression folle et vaine. Un cri résonnait entre les parois, sans que personne l'entende.
Une vérité se planta dans son cœur.
Claire et coupante comme un bout de verre.
Elle voulait se libérer pour de bon, serrer la petite sœur qu’elle n’avait jamais cessé de chérir.
Elle l’avait livré à un monstre.
