Chapter Text
Buck se sentait comme un champ de bataille en ruine.
Non pas celui où il sauvait des vies en uniforme, mais un terrain miné où chaque pas le rapprochait de l'implosion. De l'extérieur, il était le pompier enjoué, la figure de l'espoir et du courage, le gars sympa toujours prêt à aider. À l'intérieur, il n'était qu’un champ de mines, rempli de honte et de malaise depuis sa plus tendre enfance.
Il se savait instable mentalement, là n’était pas la question.
La faute à pas de chance s’il n’était pas né sous une bonne étoile. La déesse de la lune l’avait oublié dans sa grande miséricorde. Qui pourrait croire qu’elle ait oublié de faire de lui quelqu’un de complet qui ne soit pas une honte pour sa famille ?
Ne méritait-il pas mieux que ça ?
Quand son père avait appris sa désignation, il était entré dans une colère noire et Buck avait reçu une pluie de coups. Il n’avait que huit ans à l’époque et il ignorait encore comment il avait échappé à la mort cette nuit-là, mais il aurait préféré ça à son enfance horrible.
Les coups et les humiliations avaient eu raison de sa confiance en soi.
Il était né oméga, c’était assez rare pour un homme pour être considéré comme honteux mais son père était un puissant alpha respecté. On lui avait ordonné de cacher cette désignation monstrueuse et Buck avait obéit sans comprendre pourquoi Maddie avait le droit d’être une jolie oméga, et pas lui.
Il fallait dire aussi qu’il était né sans loup.
Et c’était une tare difficile à ignorer. Malgré tout il avait toujours eu cette sensation, une tension permanente sous sa peau, un grognement muet derrière sa poitrine. Comme si quelque chose, ou quelqu'un, essayait constamment de forcer une porte verrouillée, comme si une partie de lui manquait à l’appel, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi il se sentait ainsi.
A quoi bon essayer de comprendre, il était seulement défectueux.
Le monde était séparé en deux mondes distincts dont il ne faisait pas partie. Il y avait d’un côté les loups, puissants divisés en alpha et leur moitié les omégas, très souvent des femmes qui régnaient par leurs beautés et leurs prestances.
Pas vraiment son cas.
Les autres, les bêtas, n'avaient pas vraiment de sexe secondaire, et surtout pas de « loup » qui hurlait au fond de leurs entrailles. Et pour les rares qui en avaient un, leur identité était un signe de pouvoir, d'appartenance. La plupart des betas, qu’ils aient un loup ou non, travaillaient pour les alphas ou avec eux.
Personne d’aussi faible que lui.
Eddie et Athena étaient des Alphas, des piliers de force. Buck n’y connaissait pas grand-chose à tout ça, son père était un puissant Alpha mais il avait refusé de perdre son temps à faire l’éducation d’une déception telle que lui.
Parce que Buck n’était qu’un homme oméga inutile.
Cette simple identité était déjà un fardeau, une telle honte pour la famille qu’on lui avait seulement appris à le cacher, à ne jamais montrer son sexe secondaire, à se faire passer pour un bêta. Et c’était tout ce qu’il savait faire depuis sa plus tendre enfance.
Dans un monde où les omégas étaient souvent perçus comme fragiles, Buck, qui risquait sa vie chaque jour, ne pouvait supporter l'idée de l'être. C’était aussi pour ça qu’il avait choisi cette voie après ses années d’errance. Il voulait prouver qu’il était utile, qu’on pouvait compter sur lui, qu’il n’était pas un faible oméga sans valeur.
Eh bien de la valeur il en avait pour son père, une valeur marchande car il avait essayé de l’accoupler avec un alpha avec lequel il était en affaire mais Buck s’était enfuit sans un regard en arrière.
Heureusement, en tant que pompier, il avait peu de contact avec des alphas ou des omégas. C’était plus facile de se cacher dans un monde peuplé de bêtas, ce qui était précisément ce qu’il faisait croire qu’il était, à l’aide de patch qui cachait ses glandes et lui permettait de pouvoir camoufler son odeur grâce à des sprays.
C’était devenu sa routine.
Comme si la déesse de la Lune ne s’était pas assez moquée de lui, elle l’avait puni d’être un oméga, en ne lui donnant pas de loup. Il n’y avait rien pour lui, rien d’autre que ce silence et cette solitude.
Il avait l'impression d'être une erreur, une anomalie dans un monde bien organisé. Son corps, ses sens, tout lui disait qu'il était fait pour une autre vie, une vie dont il ne savait rien, une vie qu’il ne pouvait pas espérer.
C'était cette honte, ce désespoir, qui l'avait poussé vers des cliniques.
Il avait recherché la solution la plus radicale : se faire retirer son sexe secondaire pour devenir un simple bêta, et enfin se sentir normal.
Il n’était pas le seul à ne pas se sentir bien dans sa peau en étant un oméga ou un alpha, même si c’était plus rare. Les premiers étaient souvent mariés de force et les second ecrasait sous le poids des responsabilités qu’on voulait faire peser sur eux.
Mais avec cette opération, tout serait enfin plus respirable.
Il n’aurait plus de besoin de camoufler son odeur ou de prendre des suppresseurs sans interruption, ce qui devaient bien être assez néfastes pour détruire son corps de l’intérieur. Si les médecins recommandaient de faire une pause d’une semaine entre deux prises, il devait y avoir une raison mais Buck se refusait à avoir une chaleur qu’il devrait passer seul, douloureusement désespéré.
Mais chaque médecin qu'il avait vu, chaque clinicien, avait refusé de l’opérer, invoquant son état mental instable.
– Monsieur Buckley, nous ne pouvons pas procéder à une opération aussi radicale sur un homme dans votre état, lui avait-on dit, encore et encore.
C’était justement parce qu’ils refusaient de l’opérer que son état mental était si instable.
Chaque refus était un coup de poing dans son estomac, renforçant sa conviction qu'il était cassé et que personne ne voulait l’aider. Mais comment espérer pouvoir être réparé si personne ne lui donnait une chance de guérir convenablement de ce mal qui le rongeait.
C’était déprimant.
Il avait pourtant continué ses recherches, de plus en plus désespérément. Il refusait de baisser les bras, c’était sa vie et il voulait aller mieux. Il ne cherchait plus l'approbation, juste une solution, n'importe laquelle.
Et puis, il avait trouvé.
Ce n'était qu'une petite annonce sur un forum du dark-web (Athena le tuerait si elle savait qu'il allait là-dessus), un nom et une adresse. C'était illégal et sans aucun doute dangereux, mais pour la première fois depuis qu’il avait entrepris ses recherches, l'idée d'un refus n’était plus la première réponse qu’il pensait recevoir. C’est gens-là le faisait pour l’argent et s’il pouvait payer alors il se ficherait bien de son état mental.. Ce n'était pas un choix qu'il faisait pour devenir plus fort et plus célebre, il le faiait avant tout pour lui, pour se sentir enfin bien dans sa peau, c’était un sa seule chance d’arrêter d'être cette chose à moitié finie, et même complètement ratée que ses parents avaient abandonnée.
La seule chose qui comptait, c'était de mettre fin à la violente bataille qui faisait rage en lui et qui le poussait inexorablement vers la folie.
Ou pire, vers sa fin prématurée
Il avait pris son téléphone et avait composé le numéro. La personne à laquelle il avait parlé lui avait posé des questions, puis lui avait donné un rendez-vous. Buck avait pensé à un énième rendez-vous préalable mais elle l’avait détrompé en lui certifiant que c’était le jour prévu de son intervention.
C’était un vrai soulagement même s’il n’osait pas y croire.
L'attente fut la partie la plus étrange. C’était comme, une suspension entre l'espoir et la terreur, entre l'homme qu'il était et celui qu'il allait devenir. Il était excité d’être si proche d’être enfin débarrassé du problème mais aussi terrifié à l’idée que quelque chose tourne mal. Il savait que c’était une opération risquée mais il se disait que comme il n’avait pas de loup, cela devait être moins difficile de le faire devenir bêta.
De toute façon, il n’avait rien à perdre et sa vie n’avait plus d’importance tellement il était désespéré.
Deux jours avant l’intervention, Buck avait cessé de se battre contre la vague d'émotions qui l'envahissait constamment. Il n’avait plus peur de l’opération, rien d’autre que le stress d’être arrivé à ce jour tant attendu, à sa libération quel qu’elle soit. La tension en lui n'avait pas disparu, elle s'était juste concentrée en ce point précis, ce jour de sa renaissance.
Quand le jour arriva enfin, il fut accueilli par une odeur d'antiseptique et un silence pesant. La clinique n'était pas un hôpital, c'était un endroit sombre et mal entretenu, comme un dépôt. Rien d’anormal il était dans l’illégalité mais il se demanda s’il devrait vraiment se faire ouvrir le ventre dans un endroit pareil. La septicémie était garantie mais il ne reculerait pas. C’était sa seule chance d’avoir une vie normale et même de l’ordre de une sur un million, il la prendrait.
Les instruments qu'il vit briller sur un chariot ne lui inspiraient aucune confiance.
On le fit s'asseoir, on lui posa des questions qu'il ne pouvait pas entendre au-delà du bourdonnement de son propres cœur qui martelait sa poitrine. On le prépara, on le rasa, on le désinfecta, comme on préparerait un animal pour une opération.
Une indifférence palpable l'entourait.
Puis le chirurgien s'approcha de lui. Il n'avait pas l'air d'un médecin. Ses yeux le parcouraient avec une curiosité qui n'avait rien de médical. Buck sentit le regard de l'homme s'attarder sur ses épaules, sur l'emplacement de ses glandes sur son cou, avec un intérêt dérangeant. Il n'y avait aucune empathie dans ces yeux, seulement de l'observation et de l'avidité.
Le chirurgien sourit, un sourire froid et sans joie, qui n'atteignait pas ses yeux. Il tenait le masque à oxygène au-dessus de son visage.
– Détendez-vous, monsieur Buckley, dit-il d'une voix glissante comme une anguille visqueuse. Nous allons bien nous occuper de vous et de votre nouvelle vie.
Et alors que le masque se posait sur son visage, Buck vit un éclat de calcul dans les yeux du chirurgien, le même éclat que celui qui brillait dans les yeux d'un chasseur devant une proie inestimable. Buck sentit le piège se refermer sur lui mais c’était trop tard.
C'était la dernière chose qu'il vit avant le noir.
