Chapter Text
Version anglaise / English version : https://archiveofourown.org/works/78100686/chapters/204682601
Introduction : Prémices d'une rencontre
Les forêts de conifères et de feuillus à feuilles larges se succédaient derrière les vitres de la Ford Mustang Convertible noire que conduisait Lestat. Le moteur de cette icône pop rugissait derrière le son de la radio, et prévenait quiconque de notre passage. Je n'étais guère friand de cet étalage ostentatoire. L'idée du road trip venait de mon compagnon : je l'avais trouvée charmante, l'occasion de passer du temps ensemble, nuit après nuit, sans aucun cadre familier nous ramenant potentiellement à des souvenirs pénibles. Quelques mois plus tôt, Lestat et moi-même nous étions enlacés dans le cœur de l'ouragan qui avait secoué la Louisiane, où les éclats de bois de la maison qui se déchiraient dans les murs par endroit nous avaient peut-être heurtés, mais aucune douleur n'aurait pu nous interrompre. Si du sang avait coulé d'une quelconque blessure, nous l'avions ignoré. Seul le sang qui faisait battre nos cœurs à l'unisson comptait.
Le toit ouvert de la Mustang laissait le vent s'engouffrer dans nos cheveux. Lestat retrouvait le sourire, nuit après nuit, sa passion pour la chasse, le goût pour le sang humain et l'aventure. Ce voyage devenait le terreau fertile de notre réconciliation. Quand nous nous arrêtions, nous profitions de vues admirables qu'avaient à offrir le nord de l'Europe. Après avoir traversé la France, la région d'origine de Lestat, l'Auvergne et ses montagnes douces, verdoyantes, l'Ardèche et ses monts étroits et boisés entre lesquels coulaient de l'eau aussi pure que la neige, à un rythme effréné, sur des roches parfois moelleuses parfois saillantes, nous nous étions dirigés vers le nord, où les nuits s'étiraient durant l'automne, et nous permettaient de profiter du temps sans le soleil meurtrier. Nous nous installions parfois sur du mobilier de fortune assemblé à partir de morceaux de bois amassés ça et là, sous les étoiles, pour écouter Lestat composer de la musique. Son idée de devenir une rock star n'était pas nouvelle, elle prenait forme au fil de nuits depuis des mois. Je m'impatientais de pouvoir le voir sur scène. Fascinant, je savais qu'il le serait. En lui vibrait une bête de scène naturelle. Quand il monologuait sur son désir de remonter sur les planches, son allégresse devenait contagieuse. Dans ses yeux brillaient des étoiles, scintillantes et envoûtantes.
Notre principale source de nourriture – de sang- était constituée de bandits, hors la loi, criminels, et tueurs. J'ignorais toujours si, pour Lestat, il s'agissait d'apaiser sa propre conscience humaine, ou si la raison résidait uniquement dans le frisson des chasses et de mises à mort que cette population engendrait. Si Lestat voulait s'emparer des êtres les plus machiavéliques qu'il pouvait trouver, seulement pour prouver son ascendance sur tous. Pour moi, il s'agissait bel et bien d'une question de morale. Je ne cachais pas le plaisir que j'éprouvais à jouer le justicier.
Une nuit, le rythme du voyage se brisa. Une rencontre. Qui bouleversa l'équilibre que nous avions trouvé.
Cette nuit là, ce fut plutôt l'odeur de la chair que celle du sang qui nous fit nous arrêter. La voiture s'immobilisa avec nous, près d'une maison isolée mais luxueuse, perchée derrière des forêts, au fond d'allées quasi invisibles dans la nuit. Il était évident que ces résidents souhaitaient conserver une parfaite discrétion. La chair humaine. Nous la sentions. Accompagnée d'un fumé de brûlé. Quelqu'un cuisait de la viande humaine, sans une once de doute. Nous échangeâmes un regard, silencieux, dans la voiture. Nous en sortirent sans même utiliser les portières, nos jambes sautant par-dessus avec la grâce de félins.
Lestat et moi ne pouvions communiquer par la pensée. Il était mon créateur, ainsi la biologie vampirique nous en empêchait. « Un cannibale ? » demanda mon compagnon, les sourcils haussés, et un sourire brillant et laissant voir les pointes de ses crocs dans la lumière de la lune. La curiosité. L'excitation. La découverte le ravissait.
« Peut-être. » Il s'approcha de moi. Nous restâmes ainsi immobiles, hormis ses doigts qui caressaient les miens, nos regards dirigés vers la maison. Nous flairions l'atmosphère. Nous laissions la faim grandir, et l'anticipation rendre la traque plus palpitante et le repas à venir plus réjouissant.
« Ils sont deux, » dit Lestat, après un moment de silence. Je maintenais mon esprit clos aux âmes qui vivaient là. Les pensées de mes proies ne m'intéressaient guère : trop souvent, elles compliquaient le geste, alourdissaient l'instant fatal, et laissaient derrière elles un trouble persistant, capable de me hanter des jours durant. Lestat reprit, son esprit et ses oreilles tout ouverts à l'environnement et aux deux résidents : « Deux hommes... Un... Couple, » murmurait-il, son coup d'oeil intrigué. Conscient que je ne désirais pas connaître mes victimes, il continua néanmoins, ce qui me surprit. « L'un est expert, l'autre novice... Louis ! Il règne en eux une humanité surprenante, » ajouta t-il, les sourcils froncés. Un geste inhabituel.
« Arrête, » demandais je sans détour. Son attention ne vacillait pas. Le silence revint. Un couple d'hommes cannibales à l'âme humaine ; déjà trop d'éléments pour pouvoir me sustenter sans aucune peine morale. Je refusais d'en apprendre davantage. Et j'évitais de songer à la ressemblance évidente que je constatais. Ils tuaient. Ils dévoraient leurs victimes. Comme nous tuions, comme nous nous nourrissions.
« Louis, Louis, écoute-les ! » Lestat me regarda avec cette flamme vive dans les iris, son sourire vif. « Ecoute leur histoire, ils sont... incroyables ! Ils me rappellent toi et moi. » Sa voix gorgée d'une excitation forte était bruyante. D'où venait cet entrain ? L'intrigue finit par me saisir.
Non sans réticence, je laissais mon esprit se déployer telle une fleur au printemps que le soleil permettait de s'épanouir. D'abord, un seul pétale. Puis vint un autre. Leurs voix mentales me parvinrent, des murmures, l'une avec un accent européen, probablement du nord, d'une élégance sobre. Une autre voix, américaine du sud, familière dans ses prononciations. C'était la Lousiane, son bayou, sa terre détrempée, l'odeur de l'écorce humide, la pluie tiède et le soleil persistant, les souvenirs de mon enfance et des mes premières années de vampire. 'Ravissant... Mon Will... Communion...' laissait entendre le premier dans les bribes de pensées que je captais. Je laissais d'autres pétales s'ouvrir. Mon esprit finit par être absorbé par le sien comme dans un torrent ; un homme hautement intelligent, raffiné, cultivé, sophistiqué, transgressif, méprisant la médiocrité humaine, aussi manipulateur, tueur, et avec un fort sentiment de supériorité. Des fils invisibles me retenaient à son esprit, à toutes ces facettes que je pouvais discerner en quelques minutes, plongé dans cet esprit, presque asphyxié. Une personnalité complexe mais dont je distinguais chaque partie. Cet homme pouvait tricher face au monde entier. Il l'avait fait toute sa vie. Mais il ne trichait plus devant son compagnon, installé près de lui. Ce qui me permettait justement de le cerner presque entièrement.
J'eus le souffle coupé. Je pris une pause, clôturant mon esprit à nouveau, avec une profonde inspiration qui m'apporta une once de soulagement.
« Comme toi, » soufflai-je dans la nuit, mon regard se portant sur mon propre compagnon. Lestat enlaça mes mains avec une douceur inattendue, et vint blottir son nez sous mon oreille. « Il te ressemble, oui, et son cœur... » articulai-je difficilement. Ce n'était pas un tueur de sang froid, à l'esprit distordu ou malade, comme nous les rencontrions d'ordinaire. Cet homme comptait parmi les intelligences les plus brillantes qu'il m'ait été donné d'entendre – conscient, puissant. Et son cœur, si plein pour l'homme à ses côtés, rendait presque incompréhensible la violence, la capacité à tuer et à dévorer la viande de ses victimes. Sans parler des mises en scènes morbides, composées avec un sens esthétique troublant, dignes de sombres chef d'oeuvres, que j'ai pu apercevoir.
« Amoureux, » rit doucement Lestat son mon oreille. Je frissonnai. L'air ambiant ne me faisait jamais frissonner ; mais le souffle de mon compagnon, oui. « Quel homme brillant, je l'adore déjà ! » Cette fois ses lèvres frôlèrent ma peau. « Allons les rencontrer ! As-tu écouté l'autre ? Oh, Louis, s'il m'était seulement possible d'entendre ton esprit, je sais que le chant serait pareil au sien ! »
Je soufflai fortement, secouai la tête en signe de négation. Si je m'accordais de sonder l'âme du second, je m'éloignerais définitivement de notre prochain repas. Lestat l'adorait ? « Que veux-tu dire, les rencontrer ? » Ses yeux emplis de malice et de joie rencontrèrent les miens. « Je refuse que nous répétions les mêmes erreurs, » avertis-je, la voix grave, le cœur battant et anxieux. Je me remémorai vivement le souvenir de la transformation de Claudia, cette tentative de réconciliation morbide et emplie de hurlements, il y a si longtemps. Un acte précipité, ayant entraîné tant de drames, de luttes, et puis sa disparition. Nous ne devions pas réitérer ces erreurs. Nous devions nous retrouver, Lestat et moi, sans aucun intermédiaire.
« Oh, Louis, bien sûr que non, » me rassura Lestat, prenant mon visage entre ses mains, de ses longs doigts blancs aux ongles tranchants. « Je suis curieux, c'est tout. Je n'envisage pas de les avoir avec nous, mon amour, » murmura t-il. Sa voix réchauffait ma poitrine.
« Curieux, » répétai-je ce mot, me souvenant de l'esprit que je venais de violer quelques minutes auparavant. Un homme curieux, qui poussait des pions dans des directions pour le plaisir de constater les résultats de ses propres influences. Sa ressemblance avec Lestat, sur tant d'aspects, m'attirait vers eux autant qu'elle me repoussait.
« Hm, hm, » rit-il doucement, ses doigts dans mes cheveux, sa bouche posée sur mon front un instant. « Ecoute l'autre, mon amour ; les comprendre, les rencontrer, pourrait nous aider à avancer, à régler les maux nés de nos défauts, de nos incompréhensions et de nos conflits irrésolus, n'était-ce pas le but de ce voyage ? »
Je ne pouvais quitter ses yeux du regard. Je ne pouvais lutter contre ce Lestat là, raisonnable, aimant, avec toute sa volonté de nous réconcilier. Mes mains enserrèrent ses poignets. Je hochai la tête.
Puis je me laissais prendre dans le torrent de l'autre homme qui habitait la maison dans la forêt. Le voyage dans cet esprit me laissa à genoux sur le sol quelques minutes plus tard.
**
Tant de similarités entre cet homme et moi. Une lutte similaire, interne, incessante, entre une entité de morale, d'humanité et de sensibilité émotionnelle trop prégnante, et une entité de violence et de désir meurtrier. Deux entités qui semblaient irréconciliables. Une lutte imposée par un compagnon manipulateur... Oh ! Comme je mens à nouveau. Une lutte certes facilitée, ou amplifiée, par nos compagnons respectifs, mais non imposée par eux. Cet homme dans la maison, et moi-même, avions l'habitude de nous mentir, consciemment ou non, mais avions nos propres parts de manipulation et de déni.
Comme le portrait de ces deux hommes me tourmentait à présent l'esprit. Comme la sensibilité de cet homme et ses propres conflits me renvoyaient avec cruauté les miens. Le passé ressurgissait, dont les ramifications étendaient leurs membres dans le présent. Avais-je résolu mes propres conflits ? Et cet homme dans cette maison, les avait-il résolu ? Alors que les deux cannibales humains partageaient leur dîner, étais-je en mesure de prétendre que nous partagions aussi nos dîners, Lestat et moi, sans la moindre embûche dans mon esprit tourmenté ?
Mes doigts s'enfonçaient dans la Terre. Lestat fut tout autour de moi. Ses membres forts tenant l'entièreté de mon corps. Pas pour lutter contre moi ou prendre l'ascendant, seulement pour m'accompagner sur ce chemin tortueux.
Mon esprit, je le verrouillais à double tour, le rendant de nouveau imperméable au reste du monde. Je voulais n'entendre plus aucun murmure étranger, ne plonger qu'en moi-même, y nager jusqu'aux profondeurs. La plongée était facilitée par le poids de l'eau, ces tonnes d'eau, de souvenirs, pressant contre mon corps. Les minutes s'étirèrent, peut-être des heures. Enfin, je finis par percer la surface, reprenant souffle, pour revenir au monde, à la forêt.
J'ouvris les yeux, je relevai la tête. Avec une force inattendue, je vins enlacer Lestat, cette force qui lui aurait brisé les os si ces derniers avaient été de composition humaine. Ma bouche chercha la sienne, la rencontrant, l'épousant. Le baiser prononçait des mots dans le silence, il crachait un flot de sentiments si écrasants et confus que mon compagnon en eut la langue sanguinolente. Le liquide écarlate perlait sur nos mentons. Lestat gémit dans ma propre gorge pour provoquer un ronronnement vibrant. Cette sauvagerie passionnée m'aidait à calmer mes tensions. Oui, c'était vrai, j'avais cette mauvaise habitude, celle de gérer l'anxiété ou les tourments intérieurs avec des pulsions physiques, parfois brutales, cruelles, déchirantes. Combien de fois Lestat et moi nous étions réconciliés sur l'oreiller, dans un cercueil, dans des étreintes passionnées et féroces ? Je demeurais néanmoins conscient, comme lui, que cette stratégie de gestion émotionnelle ne résolvait aucunement les problèmes dans leurs fondements. C'était mettre un pansement sur une jambe de bois.
"Ô, Louis," chuchota t-il, et j'entendais le désir dans sa voix. Un désir qu'il tentait d'éloigner. Ses mains cernaient mon visage, avec cette douceur qui me rappelait celle que voue un croyant à ses saints.
Je repris ma respiration. Un rire inattendu s'échappa de moi. "Lestat," répondis-je, mes yeux sur les siens. "Tu as raison, on devrait les rencontrer... Un psychiatre. Vraiment... Un couple de vampires qui demande de l'aide à un couple de cannibales, sérieusement, quelle histoire plus sordide et incongrue ? Ça ressemble à une mauvaise blague, vraiment," soupirai-je avec mon rire tordu et nerveux.
"Une blague exquise," ajouta mon compagnon, la malice revenant dans sa voix. "Nous n'avons rien à perdre, l'issue nous sera toujours favorable." C'était vrai. Autrement dit : soit cela nous servirait, soit non – et dans ce cas, nous aurions tout de même un excellent repas avant l'aube.
