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14 février, 20h. Raph, dans un beau costume caché sous un épais manteau, se demande ce qu’il fait là et dans cet accoutrement. Il se retient de faire les cent pas pour se réchauffer, et de regarder sa montre — il est en avance.
Quelle idée d’aller au restaurant pour la Saint-Valentin ! Il aurait préféré faire ça chez lui : une jolie table, quelques fleurs, des bougies, et un bon plat Picard. Ça coûte moins cher, ça ne demande pas trop d’efforts, et c’est nettement plus romantique que de dîner en tête-à-tête au milieu de tous ces autres couples qui dînent aussi en tête-à-tête.
Surtout pour un premier rendez-vous.
*
Quelques jours plus tôt
— Alors Séraphin, quand nous présentes-tu ta fiancée ?
— Papa, je te l’ai déjà dit, je n’ai personne en ce moment.
— Oh, mais mon chéri, il est temps de penser à faire ta vie, tu n’es plus tout jeune !
— Maman, j’ai 24 ans…
— Oui, mais le temps de trouver une fille gentille, d’être certains que vous vous plaisez, de vous marier, de faire des enfants… ton père et moi ne sommes plus tout jeunes, c’est difficile de s’occuper d’un enfant en bas âge, tu sais !
— En même temps, ce serait mon enfant, pas le vôtre…
— Oui, oui, bien sûr, mais tout de même, si tu as besoin qu’on le garde…
— De toute façon, je ne veux pas d’enfants.
— Les nouveaux voisins, les Lavoisier, ont une fille charmante, Gwendoline. Elle a à peu près ton âge. Je suis certaine que vous vous entendriez à merveille ! Et ses parents sont des gens très bien.
Très bien comme vous, pensa Raph. Plein de fric et qui donnent des noms débiles à leurs enfants. Pas étonnant qu’ils vous plaisent.
— C’est possible Maman, mais je ne me sens pas prêt à rencontrer quelqu’un maintenant.
— Écoute ta mère Séraphin. Tu ne peux pas rester replié sur toi-même éternellement. D’ailleurs, c’est déjà arrangé : nous vous avons réservé une table pour deux à l’Onyx, samedi prochain.
— Samedi 14 ? Février ? Pour la Saint-Valentin ?!
— Évidemment mon chéri. Ce sera très romantique.
— Mais je la connais même pas ! Et à l’Onyx en plus…
— C’est un restaurant très bien…
— C’est un restaurant très cher ! J’ai pas les moyens de payer un dîner pour deux, surtout un dîner spécial Saint-Valentin !
— Oh ça, ton père peut t’avancer la somme.
— Mais…
— Pense à lui apporter un petit cadeau, une femme aime toujours qu’on prenne soin d’elle, en dépit de ce que prétendent les jeunes d’aujourd’hui.
*
C’est ainsi que Raph s’est retrouvé à poireauter dans le froid : parce que chacun à sa manière, aucun de ses parents n’écoute quand il dit non, et que ça fait longtemps qu’il a arrêté d’essayer de faire valoir sa voix.
Le vent souffle plus fort et il relève le col de son manteau. Il aurait dû mettre des gants. Il scrute les passants à la recherche d’une jeune femme seule. Il y a surtout des couples qui se hâtent d’atteindre leur destination.
— Bonsoir… Séraphin ? fait une voix derrière lui.
Il se retourne et se trouve face à une jeune femme, jolie et chic. Blonde, grande — plus que lui ; elle porte un tailleur bien coupé sous une veste pas du tout adaptée à la température. Elle sourit poliment en attendant sa réponse.
— Euh, oui, balbutie-t-il. Gwendoline ?
Elle sourit plus franchement et ils se réfugient sans plus attendre dans le restaurant.
À l’intérieur, ils sont accueillis par une vague de chaleur et un serveur qui vérifie leur réservation et les conduit à leur table. Il les laisse s’installer après les avoir débarrassés de leurs affaires.
L’ambiance bois et blanc de la salle, déjà chaleureuse en temps normal, est renforcée par les fleurs et les bougies rouges disposées sur les tables. C’est romantique sans être ostentatoire.
À peine assis, Raph se saisit du menu pour avoir quelque chose à faire. C’est fou comme il n’a jamais de mal à discuter avec ses potes mais là, en présence d’une inconnue, il peine à trouver les mots.
— Oh, des Saint-Jacques poêlées, j’adore ça ! commente-t-il platement. Et vous ?
— Oui, moi aussi.
Ça aurait été le moment parfait pour sortir le cadeau qu’il a choisi — une boîte de chocolat : classique mais efficace — malheureusement, il l’a oubliée chez lui…
— Et du foie gras… vous êtes plutôt brioche ou pain ? Moi je préfère un bon pain de campagne.
— J’aime mieux la brioche et un peu de confiture, ça apporte un contraste sucré-poivré que j’apprécie. Ou du pain d’épices.
— Oui c’est vrai, c’est bien aussi…
Le serveur les sauve de l’embarras en apportant champagne et amuse-bouche. Ils le remercient et trinquent. Raph vide la moitié de son verre et engloutit trois canapés avant de se rendre compte qu’il est impoli — et idiot, il devrait faire durer l’apéritif et mettre à profit ce temps pour trouver un sujet de conversation.
Il tourne le regard vers Gwendoline ; elle l’observe avec un sourire malicieux. Elle se moque de lui !
— C’est difficile, hein ? lui demande-t-elle.
— Difficile ? Quoi donc ?
— De faire la conversation avec un total inconnu. On pourrait commencer par le début et se poser les questions de base ? Famille, travail, hobbies… comment s’est-on retrouvé là ce soir ?
— D’accord, acquiesce Raph. Qui commence ? Honneur aux dames ?
— À moins que le preux chevalier ne relève le défi et ne montre l’exemple ? rétorque Gwendoline, sans se départir de son sourire.
— Très bien, dit Raph en se redressant, comme pour se concentrer. Alors… Bonjour, je m’appelle Séraphin, mes parents sont les voisins des vôtres, j’ai un grand frère, deux bons amis de lycée avec qui je travaille… heu… côté hobbies, j’aime bien les jeux vidéo, les mangas… pardon c’est nul… Ah ! Je joue de la guitare aussi, enfin, un peu…
— Bonjour Séraphin, je m’appelle Gwendoline. J’ai un frère et une sœur beaucoup plus jeunes que moi, et mes parents sont les voisins des vôtres. Je travaille dans une grosse boîte de marketing. Moi aussi je joue de la musique : du hautbois.
— Super, ça nous fait un autre point commun : la musique !
— Un autre… ?
— Oui, heu, en plus du prénom… pas courant ? Séraphin, Gwendoline, ça ne se croise pas tous les jours…
Le sommelier les interrompt pour prendre la commande du vin. Raph s’empare de la carte et la parcourt en paniquant : il était si concentré sur ses tentatives de discussion qu’il n’a pas pensé à choisir le vin ! Et ce n’est pas son point fort, il n’y connaît rien en vin… déjà, quelle couleur choisir ? Rouge pour la viande, blanc pour le poisson… mais le menu propose les deux !
Il est soulagé d’entendre Gwendoline commander une demi-bouteille d’un vin blanc dont il n’a jamais entendu parler. Il espère juste qu’elle n’a pas choisi quelque chose de trop cher : c’est certes son père qui paye ce soir, mais ce n’est qu’une avance…
— Ça vous convient, Séraphin ? s’enquit-elle.
— Oui oui, très bien…
Elle le regarde, l’air perplexe.
— Je suis plus bière, explique-t-il. Évidemment, dans ce contexte ça ne le fait pas.
— Ah, fait Gwendoline. Moi aussi, mais avec le foie gras…
— Oui voilà, avec le foie gras, le vin c’est mieux.
— Ce qui nous fait à présent trois points communs. Je pense qu’on va devenir bons amis ! On pourrait peut-être se tutoyer ? propose Gwendoline.
— Oui, bonne idée, approuve Raph. Et vous pouvez me… tu peux m’appeler Raph. C’est comme ça que mes potes m’appellent.
— Enchantée Raph, moi c’est Gwen.
Des clients entrent dans le restaurant sans prendre la peine de bien refermer la porte. L’air froid venu de l’extérieur fait frissonner Raph. Heureusement, le personnel est attentif et la porte ne reste pas ouverte longtemps.
— Donc, le hautbois, tu en fais depuis longtemps ?
— Depuis que j’ai dix ans. Mon frère apprend le piano et ma sœur commencera le violoncelle l’année prochaine. L’avantage du hautbois, c’est que c’est facile à transporter.
— Et côté répertoire, c’est pas trop… daté ?
— Aucune raison de rester enfermé dans les clichés, je joue de tout. J’adore jouer des mélodies de hard rock. Quand j’attaque un morceau d’ACDC, les gens ne s’y attendent pas du tout !
— Effectivement… Tu aimes ACDC ?
— Surtout pour le côté décalé quand j’en joue. Sinon ça crie un peu. Tu joues du ACDC ?
— Oulà non, leur guitariste est un dieu fou, j’ai pas du tout le niveau !
— Dommage, on aurait pu faire un duo…
Le sommelier leur apporte le vin. Il présente la bouteille à Raph, qui approuve sans se souvenir de ce qui a été commandé. Raph essaie de prendre un air sûr de lui pour goûter le vin : il lève le verre, observe la couleur, fait un peu tourner le contenu, puis prend une gorgée. Sous l’effet du trac, il avale de travers. Il fait signe au sommelier que le vin est parfait en tentant de cacher le fait qu’il n’arrive plus à respirer. En face de lui, Gwen essaie de ne pas rire.
*
— Le week-end, j’aime bien aller courir à Vincennes, dit Raph en repoussant son assiette vide. Ça me détend, ça sort la tête du train-train parisien : le métro, les klaxons, c’est épuisant.
— J’aime bien courir aussi. Je vais souvent sur les quais de Seine.
— On pourrait aller courir ensemble ? Samedi prochain ?
— Avec plaisir. Tu es plutôt performance ou détente ?
— Je cours au feeling, pour me relaxer. Même si j’ai un peu levé le pied ces derniers temps.
— Moi, j’ai pour objectif de courir un semi-marathon. Mais j’en suis encore loin.
— Ça fait… beaucoup de kilomètres ! Et de temps ! Un semi, c’est au moins deux heures… Je suis plutôt dans les 45 minutes.
— De toute façon, on fera ça tranquille.
— Et après, on pourra aller prendre quelque chose dans un des snacks des environs ?
— Oui, pourquoi pas.
Raph attrape un morceau de pain et le beurre, tout en réfléchissant à l’itinéraire qu’ils pourraient emprunter : rendez-vous Porte Dorée, le long du lac Daumesnil, puis la petite rivière vers le nord, pour finir au Chalet du Lac ? Ça doit faire environ cinq kilomètres, c’est pas mal.
*
— J’aime bien mon travail, explique Gwen entre deux bouchées de poisson. Je t’ai dit que je travaillais dans une société de marketing ? Je suis secrétaire. Mon patron a trois secrétaires. Je crois qu’il veut impressionner : « Regardez, j’ai trois secrétaires, je suis quelqu’un d’important ! »
Raph pouffe.
— Comme on est trois et qu’il n’est pas si important que ça, on n’a pas grand-chose à faire. Du coup, mes deux collègues passent la journée à papoter, et franchement, c’est affligeant. Moi, j’en profite pour écrire.
— Écrire ?
— J’ai toujours rêvé d’écrire un roman. Alors j’utilise les temps creux au travail pour m’entraîner.
— C’est pas très correct, on est au travail pour travailler…
— Ce n’est pas de ma faute si mon patron veut avoir l’air important ! Une seule secrétaire lui suffirait. Autant utiliser mon temps libre pour quelque chose que j’aime, non ? Tu es toujours productif au travail, toi ?
— Heu…
Devant la photocopieuse, Raph se demande ce qu’il va manger ce soir : pâtes ou pizza ? Sur son ordinateur, il est perdu dans les fins fonds de la Désencyclopédie. En salle de pause, il hésite à finir le jus d’orange : s’il le fait, il devra jeter la bouteille… finalement, il se décide à faire du café. De retour à son poste, il commence une énième partie de Free Cell…
— Non.
— Et qu’est-ce que tu fais quand tu ne travailles pas ?
— Ben… je surfe sur Internet ? Je suis abonné à la chaîne Youtube d’un streamer de jeux vidéo, tu verrais ce qu’il fait !
Gwen lui lance un regard mi-pitié, mi-mépris.
— Moi, j’écris.
— Tu écris quel type de romans ? Tu aimes la science-fiction ? Si tu veux, j’ai plein d’idées !
— Je voudrais plutôt écrire une aventure d’exploration dans un contexte historique. Mais j’avoue que j’ai du mal à décider de l’époque, et ça implique pas mal de recherches.
— J’ai un ami qui est assez bon dans la recherche historique.
Non non, mauvaise idée !
— Enfin… Il est très occupé en ce moment, je ne suis pas sûr qu’il puisse aider.
— De toute manière la recherche fait partie du plaisir, c’est juste qu’il y a tellement d’époques intéressantes que j’ai du mal à choisir !
*
Alors que Raph plonge sa cuillère dans sa mousse au chocolat, il entend un bruit caractéristique qui le fait se crisper. Oh non.
— Excuse-moi, je reviens tout de suite, dit-il.
Il se lève précipitamment et se dirige vers la sortie, empoignant au passage un Visiteur qui n’a qu’à peine eu le temps d’ouvrir la bouche pour entamer une quelconque explication sur sa présence.
— Pas maintenant, lui souffle-t-il. Pas ici.
Une fois en sécurité à l’extérieur, Raph lâche le Visiteur.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demande-t-il sèchement.
— Eh bah, quel accueil ! se plaint le Visiteur.
— C’est vraiment pas le moment, je suis occupé, là.
— Oui, je vois ça. Pendant que d’autres meurent de faim cinq cents ans dans le futur, toi tu t’embêtes pas.
— C’est pas du tout ce que vous croyez.
— C’est pas un dîner en amoureux ? Parce que, j’ai pas bien eu le temps de voir, mais j’ai aperçu une fille. Tu t’es vite remis du départ de Stella…
— Alors de un, non, c’est pas un dîner en amoureux : cette fille je la connais à peine, c’est un trap tendu par nos parents. Et de deux, non je ne suis pas remis du départ de Stella, merci de prendre des nouvelles.
— C’est bon, désolé… Comment tu vas ? demande le Visiteur, avec l’air de renard battu qu’il prend habituellement quand il se rend compte qu’il a été trop loin.
— Bien, répond Raph, irrité.
Raph inspire un bon coup. Il sait que son ami peut être maladroit et excessif, mais qu’il ne pense pas à mal.
— Bien, reprend-il plus gentiment. Vous veniez pour quoi ?
— Pour une mission, en 2124 : un ordinateur fou qui ouvre un barrage hydraulique !
— Pas cool, mais là je peux pas.
— C’est important ! Trois villes vont être complètement submergées, je te laisse compter les morts, plus les impacts sur l’agriculture et la production d’électricité dans la région !
— Je sais que c’est important, mais là je ne suis pas disponible. Repassez demain.
— Mais enfin, Raph ! Un dîner n’est pas plus important que le sort de miiillions de personnes !
— Vous avez une machine à voyager dans le temps, le sort de miiillions de personnes peut attendre jusqu’à demain. Et ce dîner est important.
— C’était un trap, je suis sûr que tu voulais même pas y aller…
— Non, c’est vrai, mais j’aime bien Gwen et c’est la Saint-Valentin. J’ai besoin de pouvoir vivre ma vie normalement entre deux interruptions.
— Ouuh, la Saint-Valentin, c’est chouuu !
— Oui, c’est ça. Tenez, voilà 20 euros, y a un monoprix au bout de la rue, allez vous acheter un truc sympa et faites vous une soirée romantique avec Henry, ça me fait plaisir.
— Maaiis heu, on n’est pas ensemble avec Henry, où tu vas chercher des idées pareilles ?
— Je sais pas, demandez-lui. Ou reprogrammez-le.
— Je ferai jamais ça…
— C’est ça. À demain.
Le Visiteur tapote sur sa machine et disparaît. Raph soupire, ça aurait pu plus mal se passer. Il se retourne pour rentrer dans le restaurant, et…
— Gwen…
Tout compte fait, non, ça ne pouvait pas être pire.
*
Raph plonge mollement sa cuillère dans la mousse au chocolat, son engouement précédent n’y est plus.
— C’était qui ? demande Gwen.
Elle semble davantage curieuse que fâchée.
— Juste un clochard qui vend des fleurs. Tu sais ce que c’est, avec la Saint-Valentin.
— Il n’avait pas de fleurs.
— Ah ? Tu es sûre que tu as bien vu ?
— Il a parlé de 2124 ? Une mission à propos d’un ordinateur et un barrage ?
— Oh… tu as entendu ça… heu…
Raph agite ses méninges à la recherche d’une explication convaincante. Les mensonges, c’est plutôt la spécialité du Visiteur, mais la vérité est trop incroyable…
— En fait, improvise-t-il, c’est un pote de jeu vidéo. On joue à un jeu où il faut remplir des missions pour empêcher des catastrophes afin d’éviter l’apocalypse dans un lointain futur. Je lui ai dit qu’on ferait la mission demain, il nous embêtera plus. Vraiment désolé pour ça, il est un peu encombrant, mais il est gentil.
— Et comment il a fait pour disparaître ? Parce qu’on n’est pas dans un jeu vidéo là, la téléportation ça n’existe pas.
— Ah. Oui, ça… eh bien…
Raph pèse ses options. Il voit trois possibilités : la faire passer pour folle, lui sortir un scénario à la Matrix, ou dire la vérité. Il n’a aucune idée de ce qui est le plus crédible.
— Je peux te dire la vérité, mais tu ne vas pas me croire, temporise-t-il.
— Pour l’instant, je me demande si j’ai des hallucinations ou si on est dans la matrice. Essaye.
Deux excuses envolées, reste la vérité.
— Il vient du futur. La machine sur son bras, c’est une machine à voyager dans le temps.
— Tu as raison, je ne te crois pas.
— Comment tu expliques sa disparition alors ? Si ce n’est pas non plus la matrice, et que tu n’es pas folle ?
Gwen hésite.
— … Il voyage vraiment dans le temps ?
Raph ne répond pas, il la laisse réfléchir, digérer.
— Et le barrage ?
— Tu as entendu ce qu’il a dit. Un ordinateur fou va ouvrir les vannes et noyer trois villes. Il veut empêcher ça.
— C’est son travail ? Il fait partie d’une sorte de brigade temporelle qui veut empêcher la fin du monde ?
Raph laisse échapper un petit rire désabusé à cette remarque.
— Non, la Brigade Temporelle n’a aucune envie de sauver le monde. Il travaille seul, enfin, avec Henry et moi.
— Et Henry, c’est son copain ?
— Aucune idée. Ça dépend auquel tu demandes. Henry est un robot.
— Un… Tu te fiches de moi.
— C’est plus incroyable que le voyage dans le temps ? C’est lui qui a construit la machine.
— Alors, Henry, c’est le cerveau. Et un robot. Ton ami, c’est l’homme de terrain. Et toi, tu fais quoi ?
— Henry c’est le technicien. Le cerveau, c’est l’autre, même s’il n’en donne pas l’impression. Moi… je sais pas trop parfois. Je l’aide sur le terrain. Je leur tiens compagnie. Je leur apporte des biscuits pas périmés.
— Tu es allé dans le futur ? C’est comment ?
— Horrible. Y a des zombies, y a pas l’eau courante. Ils vivent sous Terre. Enfin, pas tous, pas depuis qu’on a annulé les pluies acides. Y a rien à manger… C’est pour ça qu’ils veulent annuler les catastrophes qui ont mené à ça. Henry veut aussi construire un vaisseau spatial. Il n’en parle pas mais je l’ai vu dessiner des plans. Tu me crois ? demande Raph.
— Je… je ne sais pas. Le voyage dans le temps, passe encore : je l’ai vu disparaître, ce qui est impossible. Il ne peut pas y avoir l’explication qui ne ressemble pas à de la science-fiction. Celle-là tient la route autant qu’une autre. Mais ajoute à ça un robot, sauver le monde, et un vaisseau spatial, ça fait beaucoup.
— Le vaisseau n’est qu’un projet…
— Même…
Gwen le fixe. Elle semble vouloir le croire, mais elle a raison : ça fait beaucoup.
— Raconte-moi une mission. Tu as parlé de pluies acides ?
— Oui. Celle-là a été difficile, on a dû s’y reprendre à plusieurs fois. Et changer les membres de l’équipe. On était plus nombreux, avant, mais depuis que Judith…
Raph s’interrompt et fixe son dessert. Sa gorge se serre.
— Judith, c’est ton ex ?
— Non. C’était une amie. Elle est morte en mission. Pas les pluies acides, une autre.
— Désolée.
Raph sourit, avant de reprendre.
— Souvent, les missions n’ont pas de lien évident avec la catastrophe à annuler. Une fois, on s’est introduit chez un type pour décaler son réveil, de manière à empêcher l’effondrement de la côte Atlantique.
— Effectivement, je ne vois pas le rapport.
— Moi non plus, mais ça a marché.
— Comment vous décidez ce que vous annulez et comment ?
— C’est mon ami qui gère ça. Moi, je fais juste ce qu’on me dit.
— C’est assez… simple, en fait. Pas de grosse confrontation à la Bruce Willis.
— Ça arrive parfois, mais en général, les missions sont assez banales.
Gwen hoche lentement la tête.
— Ça fait beaucoup à encaisser pour un premier rendez-vous…
— Oui, admet Raph. Désolé.
— Ce n’est pas grave. Je préfère la vérité aux fausses excuses ou aux non-dits.
La fin du repas se passe dans le calme. Gwen tapote doucement sa cuillère contre son assiette, pensive, tandis que Raph se reconcentre sur son dessert. Autour d’eux, le léger brouhaha du restaurant se fait plus présent.
Ce moment sans paroles est plus confortable que celui du début de repas, mais au moment du café, des pensées inquiètes flottent dans l’esprit de Raph : Gwen lui plaît, mais que se passera-t-il si le Visiteur ne cesse de les déranger, comme il le faisait avec Stella ? Gwen acceptera-t-elle les visites incessantes ? Arrivera-t-il à mieux canaliser les intrusions ? Que fera-t-il si elle s’amourache plutôt de ce clochard qui veut sauver le monde ?
Le serveur leur apporte l’addition et les idées noires de Raph changent de direction. Il espère ne pas avoir blêmi de manière trop évidente.
*
Devant le restaurant, l’air frais aide Raph à aborder le futur plus sereinement — le futur proche, le sien et celui de Gwen, sans le poids de la lointaine apocalypse et de ceux qui espèrent l’effacer.
— Eh bien… C’était sympa, dit-il. J’ai vraiment aimé faire ta connaissance, j’ai passé un bon moment.
Gwen lui sourit, de ce petit sourire à la fois chaleureux et un peu malicieux qu’il commence à apprécier. Elle lui prend la main et l’attire vers elle pour l’embrasser sur la joue.
— Moi aussi j’ai passé une bonne soirée. Bien meilleure que ce que j’avais envisagé quand mes parents m’ont annoncé qu’ils m’avaient trouvé un rendez-vous pour ce soir. Merci.
— Comment veux-tu continuer la soirée ? On peut aller dans un bar, ou en boîte, ou bien chez moi ou chez toi… en tout bien tout honneur, hein !
Gwen rit devant la maladresse de Raph.
— Je vais rentrer chez moi. On se voit samedi prochain, à Vincennes.
— Encore désolé pour tout à l’heure, avec l’autre…
— Ce n’est pas grave. J’ai bien aimé ce que tu m’as dit de ton ami.
— Oui, bien sûr, dit Raph en se renfrognant. C’est un vrai héros, tout ça…
— Peut-être, je ne le connais pas. Mais c’est important d’avoir des amis auxquels on tient vraiment, et qui tiennent vraiment à nous. Et même si son monde est terrible, c’est intéressant.
— Comment ça ?
— Si je veux écrire, c’est avant tout pour étudier les liens entre les situations et les gens. Des circonstances extrêmes entraînent des réactions extrêmes. Je vous trouve fascinants, tes amis et toi.
— Fascinants… ce ne sont pas des sujets d’expérience, et moi non plus !
— Non, bien sûr. Vous êtes des êtres humains, qui combattez les zombies et les tremblements de terre, armés de réveils-matins sabotés. Je trouve ça un peu fou, et très courageux.
Raph est sûr qu’il est rouge comme une tomate. Heureusement, de nuit, ça ne doit pas trop se voir.
— J’ai bien aimé ce que tu m’as dit de toi, reprend Gwen. Je peux nous imaginer passer des soirées ensemble : je te ferai lire mes nouvelles, et tu me montreras tes jeux préférés. Avec une pizza et de la bière, tranquillement. Et de temps en temps, tu me raconteras des histoires du futur, et comment tes amis et toi, vous sauvez le monde. Et peut-être qu’un jour, j’écrirai un roman de science-fiction.
Elle l’embrasse à nouveau et lui fait signe au revoir, avant de prendre la direction du métro.
— Au revoir, répond Raph, un peu tard. Il a hâte d’être à samedi prochain.
