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Plutôt peu de persuasion que pas du tout

Summary:

"Au final, Knappstein se rangea aux arguments de Grillparzer."

Soit une version rallongée et plus intime du débat ayant opposé les deux hommes, de part et d'autre de la petite table ronde, à côté de la fenêtre.

(se base sur le canon de l'ova)

Notes:

La première moitié de la fic reprend le déroulé et le dialogue (d'après un sous-titrage FR qu'on m'avait filé, que j'ai pris la liberté de parfois modifier) tiré de l'ova (ep 95, de 3:18 à 5:06), avec bien sûr beaucoup plus de narration, et une suite à la conversation complètement issue de mon imagination :)
Ces persos me rendent malade <3

D'ailleurs, il se trouve que j'inaugure, encore une fois, le tag d'un pairing sur AO3... champagne!

[Traduction anglaise sur ma page.]

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Le soleil projetait ses derniers rayons sur Heinessenpolis, qu’il baignait d’ocre et d’or dans sa longue procession jusque par delà la ligne de l'horizon. La façade vitrée d’innombrables immeubles scintillait paresseusement, accueillant la caresse de ces lumières rasantes avec désinvolture et délice. Il faisait bon dehors, ce qui rendait cette soirée de novembre particulièrement propice à la flânerie.

Un air de tranquillité régnait alors sur la ville, mais les habitants restaient calfeutrés chez eux. 

Après tout, qui aurait envie de sortir, alors même que des troupes armées patrouillaient les trottoirs de long en large ? Alertes, celles-ci scrutaient rues et ruelles avec une attention accrue, en quête de la moindre esclandre qu’il leur faudrait écraser ; quiconque mettant le pied dehors devait avoir une bonne raison. Ces hommes, grouillant comme autant de fourmis dans leurs uniformes noirs, avaient été dépêchés par nul autre que Reuenthal, gouverneur-général de l’ancien territoire de l’Alliance. Une telle loi martiale n’était néanmoins pas ce à quoi il avait habitué la population jusqu’alors : la nouvelle de sa rébellion avait rapidement fait le tour de la capitale, et nombreux étaient ceux à qui le retournement de situation avait déplu. La partie la plus bruyante de l’opposition se trouvait principalement au sein-même de l’état-major et des troupes qui lui avaient été assignées, puisqu’il portait également la casquette d’amiral en chef. Par conséquent, il avait été jugé bon d’exercer une surveillance toute particulière sur les troupes mécontentes, pour faire passer l’envie d’une éventuelle mutinerie.

La situation était particulière. Alors même qu’une ère de paix commençait à se profiler, l’un des officiers les plus compétents du Kaiser Reinhard faisait un coup d’éclat - cela avait de quoi en irriter plus d’un. Et même si ce coup d’éclat résultait en vérité d’une série d’événements ayant poussé Reuenthal à emprunter le chemin épineux de la trahison, sa rapidité à le choisir avait de quoi poser question.

Grillparzer voyait tout cela d’un très bon œil. Laisser l’univers se figer dans l’ambre de la paix ne le tentait guère, pas lorsqu’il avait encore tant d’années de service prometteuses devant lui. Il se doutait cependant que les velléités de Reuenthal ne mèneraient pas à grand-chose - mais l’instabilité que la tentative offrait ne saurait être négligée.

Tout ce qu’il lui restait à faire à présent, c’était de convaincre son ami et collègue du bien fondé de son raisonnement. Le genre d’exploit qu’il avait bien l’intention d’accomplir ne saurait se faire seul. Et puis, Knappstein ne serait pas difficile à convaincre, il avait toujours été partial vis-à-vis de Grillparzer - son assentiment était déjà dans la poche.

Armé d’un fin sourire, l’ambitieux amiral tira les rideaux soyeux devant la fenêtre, bloquant l’intérieur de la pièce au regard scrutateur du monde de dehors. L'appartement provisoire dans lequel son ami était logé se situait au quatrième étage d’un immeuble. Même s’il serait difficile pour les soldats patrouillant en bas de voir ce qu’il pourrait bien se passer à leur niveau, Grillparzer préférait ne pas prendre de risques inutiles. Non loin de là, assis à une petite table ronde, Knappstein s’excitait à voix haute.

«Pourquoi es-tu revenu ? s'écria-t-il justement, les poings serrés jusqu’à en blanchir. Tu vas participer à la révolte de l’amiral en chef Reuenthal ? Tu veux que ton nom reste gravé dans l’Histoire comme celui d’un traître du Nouvel Empire ?»

Sans lui prêter la moindre attention, Grillparzer le dépassa et entreprit de passer le reste de la pièce au crible. En effet, si son ami ne semblait guère gêné de prendre la parole aussi librement, il préférait au contraire se montrer plus prudent. Il était devenu si simple de cacher des mini-caméras, microphones et autres gadgets capables d’espionner les conversations. Comme Knappstein, ouvertement critique de la rébellion de Reuenthal, s’était fait mettre aux arrêts dans la foulée, Grillparzer pensait sincèrement que celui-ci avait été placé sous écoute. En tout cas, s’il s’était trouvé dans la situation de Reuenthal, c’est ce qu’il aurait fait.

De manière tout à fait méthodique, il vérifia le cadre de la peinture morne suspendue au mur, puis le lit, en passant et repassant ses mains sur les draps, sous le sommier, entre la couette et le matelas. Il alla même jusqu’à écarter les feuilles du misérable arbuste en pot occupant le coin de la pièce pour s’assurer que rien n’y avait été camouflé à l’insu de son collègue. Ce dernier continuait de tempêter en arrière-plan.

«Et c’est pas tout ! J’ai même appris que tu avais prêté allégeance à l’amiral en chef Reuenthal en échange d’une promotion ! Mais enfin, à quoi penses-tu ?!»

Rien. Il eut beau passer la pièce au peigne fin, Grillparzer ne trouva rien, rien du tout. Serait-ce un malheureux oubli de la part du pourtant si brillant Reuenthal ? Ou pourrait-il s’agir d’un acte de respect envers l’un de ses amiraux ? L’un ou l’autre n’importait guère - le principal restait le fait qu’aucun appareil espion ne pourrait enregistrer ce qu’il s'apprêtait à dire.

Satisfait, il se redressa lentement. Son regard s’arrêta enfin sur la silhouette tendue de son ami, qui se découpait nettement sur fond de fins rideaux illuminés par les lueurs jaunes et oranges du soleil couchant. 

«Calme-toi, Knappstein, daigna-t-il répondre d’une voix ferme, ce qui eut un effet immédiat sur le comportement de son interlocuteur.»

Les yeux vert émeraude de l’autre homme s'écarquillèrent, et ses épaules s'affaissèrent d’un coup. Son élan de colère en fut coupé court, et il se retrouva coi, suspendu avec anxiété aux prochains mots de son collègue. Parfois il était difficile de croire que Grillparzer et Knappstein occupaient tous deux le même rang, en particulier lorsqu’ils interagissaient dans un cadre plus intime. En effet, celui-ci était absurdement réceptifs aux injonctions de son ami. Aussi loin que Grillparzer s’en souvienne, Knappstein avait toujours été particulièrement désireux de plaire.

Après avoir jeté un dernier coup d'œil préventif autour de lui, Grillparzer autorisa ses muscles à se détendre. La pièce était sécure - il était grand temps de rentrer dans le vif du sujet. Se sachant scruté par son interlocuteur, il s’avança d’un pas délibérément mesuré jusqu’à la petite table ronde. Il prit tranquillement place en face de l’autre homme, lui adressant un léger sourire taquin.

«Tu ne crois tout de même pas que j’ai sincèrement salué le drapeau de la rébellion de l’amiral en chef Reuenthal, si ? 

Sa voix frôlait la raillerie. Devant lui, Knappstein serrait et désserrait les poings dans un rythme angoissé, sourcils froncés sur son joli visage. Quelques mèches, d’un auburn si riche que ses cheveux en paraissaient rouge grenat, pendouillaient devant son regard accusateur. Grillparzer ferma les yeux, sourire aux lèvres. 

— Tu affirmes donc que c’est faux ? Quelles sont tes véritables intentions, alors ? poursuivit la voix de son collègue. Contrairement à toi, je suis un ignorant. Je ne peux pas comprendre les raisonnements complexes.»

Lorsque Grillparzer rouvrit les yeux, Knappstein avait clos les siens. Tout, de son expression faciale froissée, à sa posture renfermée, au timbre particulier de sa voix lorsqu’il avait articulé ces deux dernières phrases, transpirait d’une honte tenace. Ce n’était pas la première fois que le sujet revenait sur la table - Grillparzer savait pertinemment que, contrairement à lui, son ami n’avait jamais poursuivi d’études plus poussées que le minimum requis d’un officier. Tandis qu’il jouissait d’ores-et-déjà d’un statut de géographe, cartographe et explorateur confirmé, avec d’autres penchants assumés pour la botanique, la géologie et la géomorphologie, Knappstein s’était cantonné à sa carrière militaire pure. Je n’ai jamais eu la patience, ni la motivation de me lancer dans des études en plus de tout le reste, ce dernier avait avoué, il y a quelques années de ça. Grillparzer n’avait rien répondu dans l’immédiat, posant seulement une main sur le haut de sa cuisse. Il faut de tout pour faire un monde, avait-il choisi de répondre après un certain moment, reboutonnant sa chemise en fixant son reflet dans le miroir. Au fond de lui, il avait pensé : Il est mignon, mais il n’ira pas très loin.

Des années plus tard, et voilà qu’ils étaient tous deux amiraux. Même âge, même grade, et ce en dépit de la conclusion hâtive qu’il avait tiré à l’époque. Aujourd’hui, Grillparzer acceptait de l’admettre : il avait sévèrement sous-estimé son ami. Maintes fois depuis, il avait pu constater que celui-ci n’en déméritait pas sur le champ de bataille. Ils se trouvaient même côte-à-côte le jour où il avait fallu s’agenouiller de concert devant le Kaiser, pour recevoir leur plus haute promotion en date.

Cela dit, bien qu’il estimât la valeur de Knappstein en tant que tacticien de terrain, rien ne l'empêchait de gentiment le pousser vers la bonne direction dans des domaines qui s’en écartaient … comme ce qu’il était en train de faire, actuellement.

«Pense à ceci, Knappstein, exposa Grillparzer, avec le ton docte d’un professeur. Comment avons-nous pu atteindre le grade d’amiral tout en étant encore dans la vingtaine ?

Et, tel un élève soumis à une interrogation, l’autre homme répondit du tac-au-tac, d’une voix ostensiblement plus faible en dépit de sa certitude.

— Grâce à la générosité du Kaiser et à nos exploits sur le champ de bataille.

Il gardait les yeux fermés, la tête légèrement inclinée, dans une posture qui ressemblait à de la subordination. Grillparzer faillit se fendre d’un commentaire appréciateur, mais il s’abstint au dernier moment. À la place, il se pencha en avant, et décida de dérouler le fil de son raisonnement.

— Et comment avons-nous accompli ces exploits ? En combattant nos ennemis ! À présent, l’Alliance des Planètes Libres est détruite, Yang Wen-Li est mort. La guerre va disparaître de cet univers. Si nous ne faisons rien, nous serons prisonniers d’une ère de paix et incapables de nous distinguer sur le champ de bataille. 

Quelque part au milieu de sa tirade, Knappstein avait rouvert les yeux. Ses iris verts scintillaient comme deux émeraudes, frappées par les derniers éclats du soleil couchant, filtrant de manière tamisée à travers les fins rideaux. Son regard lui échappait toujours, cependant - rivé avec obstination quelque part vers le coin opposé de la pièce, là où les ombres s’étiraient du sol jusqu’au plafond, loin, très loin des yeux enflammés de son interlocuteur. Malgré tout, Grillparzer choisit de compter cette progression comme une petite victoire.

— N’est-ce pas vrai ? insista-t-il, s'enfilant aussitôt dans la métaphorique brèche, buste penché en avant au-dessus de la table. 

Sa persévérance paya ; comme piqué au vif, Knappstein se tourna pleinement vers lui. Ses sourcils étaient toujours froncés, mais sa posture le trahissait. Il se tenait penché, lui aussi, les épaules ramenées au niveau de ses oreilles. Cela donnait à leur conversation un air de complot, ce qui, en tout honnêteté, correspondait bien à l’ordre du jour. Grillparzer se sentit sourire.

— C’est peut-être vrai, mais…

Sans même lui laisser le temps d’objecter, Grillparzer reprit la parole. Son coude droit se planta sur la table, et s’il n’avait pas arrêté l’extension de son bras, sa main serait allée se poser sur le poignet de son interlocuteur.

— Aussi tortueux que cela puisse être, nous devons trouver un moyen de nous distinguer. Ne comprends-tu pas là où je veux en venir ?

À ces mots, quelque chose sembla faire tilt dans l’esprit de Knappstein. Son premier instinct fut de se braquer et il esquissa un mouvement de recul dans son fauteuil, les yeux écarquillés de stupeur. Il a enfin compris, Grillparzer songea, non sans une once d’ironie. On avance

L’instant suivant, l’amiral aux cheveux auburn se pencha à nouveau en avant, comme s’il craignait que les mots qu’il s'apprêtait à prononcer puissent être entendus par des oreilles indiscrètes. Grillparzer observait tout ce petit manège avec une satisfaction qui ne faisait que croître.

— Tu veux… prétendre être du côté de l’amiral en chef Reuenthal pour le trahir à la fin ?

Le rictus qui étira ses lèvres devait être proprement oblique, à ce stade de la conversation. Comment pourrait-il ne pas l’être ? Plus son interlocuteur saisissait les subtilités de son plan, plus il pouvait sentir la réserve de ce dernier s'effriter. Il y avait quelque chose de profondément jouissif dans la perception d’une victoire prochaine, fut-ce sur le champ de bataille, ou lors d’intéractions interpersonnelles.

Ses yeux bleu lagon s’arrimèrent à ceux de l’autre homme, avec une intensité telle qu’il paraissait vouloir forer jusqu’à atteindre son cerveau.

— Trahir ? répéta Grillparzer, impitoyable. Tu devrais choisir tes mots avec plus de prudence. Nous sommes des vassaux de Sa Majesté le Kaiser Reinhard avant tout. On nous a seulement assignés sous le commandement de l’amiral en chef Reuenthal. N’est-il par conséquent pas évident de quel côté doit pencher notre loyauté ? Ce n’est pas la peine de répondre.»

Face à lui, le teint de Knappstein avait viré pâle. Grillparzer se tenait aux premières loges pour assister au combat intérieur qui faisait rage dans l’esprit de son interlocuteur. Les lèvres tremblantes, comme brûlant de rétorquer sans toutefois parvenir à formuler le moindre argument, il finit par détourner le regard une énième fois. Comme il avait si souvent tendance à le faire, Bruno préférait occulter la situation en refusant de lui faire pleinement face. Heureusement, il n’appliquait pas ce genre de comportement au front.

En tout cas, la victoire était retentissante. Grillparzer savait pertinemment, à cet instant précis, que son ami suivrait son plan à la lettre, quoi qu’il en coûte. Bien sûr, il essayerait sans doute encore de discutailler, une fois la stupéfaction initiale passée. Mais une chose était absolument certaine : la bataille décisive quant à sa décision finale avait d’ores-et-déjà été gagnée. En connaissance de cause, Alfred savoura le doux parfum de la réussite, un avant-goût de celui, autrement plus grandiose, duquel il aurait tout le loisir de se délecter d’ici quelques semaines.

Son sourire à la courbe carnassière perdit de son mordant, tandis que les feux ardents de la satisfaction s’apaisaient dans ses entrailles. Knappstein restait son ami, et il savait bien qu’il fallait lui laisser le temps d’adhérer pleinement à sa vision triomphale.

«... Quand-même, c’est un pari assez risqué. Enfin, te rends-tu compte de ce que tu proposes ? l’autre homme finit par murmurer, après un moment passé à ruminer en silence.

Ses yeux verts entrouverts avaient trouvé un point d’attache sur la table - une griffure de quelques centimètres à peine, qu’il fixait d’un air morne.

D’une façon qui se voulait rassurante, Grillparzer glissa une main par-dessus l’éraflure que son collègue avait décidé de contempler, la paume tournée vers le ciel, une invitation silencieuse.

— Le jeu en vaut la chandelle. L'amiral en chef Reuenthal, peu importe l’étendue de son talent, ne fera jamais le poids contre le reste des forces de Sa Majesté, surtout si deux de ses amiraux de confiance se retournent contre lui en plein milieu de la bataille.

Telle la mouche méfiante tournoyant autour des crocs immobiles de la Dionaea muscipula, une main hésitante effleura la sienne du bout des doigts, mais se retira bien vite. Grillparzer déglutit difficilement, mais ne bougea pas d’un pouce. Knappstein jeta un coup d'œil en direction des rideaux, les lèvres pincées, le visage éclaboussé d’une douce lueur. 

— Et tu penses vraiment que Sa Majesté nous récompensera pour avoir mené une telle manœuvre ? Et ce même en dépit d’avoir juré loyauté au traître au préalable, avec notre honneur en jeu ?

En dépit de ses questions perclues d’incertitude, la main de son ami finit par se glisser dans la sienne. Sans hésiter une seconde, les doigts de Grillparzer se refermèrent dessus, et il la porta à ses lèvres. Avec une ferveur parfaitement calculée, il déposa une myriade de petits baisers sur chaque phalange, sur le dos de la main, à la naissance du poignet. Sans surprise, le geste ne laissa pas son interlocuteur de marbre ; Bruno laissa échapper un petit bruit étranglé, mais ne chercha pas à se dégager.

Ils avaient beau ne pas être étrangers à ce genre d'intimité physique, son collègue y était toujours aussi sensible. C’était qu’il finissait par le connaître, son cher Knappstein, depuis le temps.

— Si nous agissons correctement de sorte à annihiler une grande partie de la flotte principale de Reuenthal, je ne vois pas en quoi cela poserait problème, Grillparzer expliqua, d’un ton qui ne laissait rien paraître. Après tout, les paroles n’ont que peu d’importance, une fois rapportées à de prestigieuses réussites. Nous lui présenterons des résultats concrets ; il sera forcé de reconnaître notre talent et notre sagacité.»

Le visage de l’autre homme passa de la pâleur à un écarlate si profond qu’il rivalisait presque avec la jolie couleur de ses cheveux. Malgré tout, Bruno s’obstinait à regarder partout, n’importe où, sauf dans les yeux de son collègue. Il se mordit la lèvre. Alfred embrassa sa paume. Il frémit. Alfred sourit contre sa peau.

«Mais tu n’as toujours pas l’air convaincu, Knappstein, Grillparzer reprit, après avoir laissé couler une bonne minute de silence, qu’il passa à plaisamment caresser la main de son interlocuteur. Qu’as-tu d’autre à lui reprocher, à mon plan ?

L’autre homme poussa un soupir déçu lorsqu’Alfred lâcha sa main. Ce dernier le vit hésiter grandement avant de la rapatrier vers lui, à contre-coeur. Il inspira longuement, se triturant les doigts alors qu’il cherchait ses mots.

— Traite-moi de superstitieux si ça te chante, mais j’ai un mauvais pressentiment à propos de … tout ça, Bruno finit-il par admettre, puisant dans tout son courage pour maintenir le regard de l’autre amiral. Je— … Ne crois pas que je doute de tes aptitudes au commandement, ni même des miennes d’ailleurs, mais pour moi, cela équivaut à intervenir dans un combat de géants, alors que nous ne sommes qu’à peine plus grands que la moyenne. Si Sa Majesté envoie l’amiral en chef Mittermeyer, ce qui risque grandement d’arriver, nous n’aurons peut-être même pas l’opportunité de nous rebeller contre Reuenthal. Nous pourrions tout aussi bien subir de lourds dommages, étant considérés comme des traîtres au même titre que les autres. Pire, nous pourrions même mou—

Histoire d’empêcher l’autre homme de sombrer dans les affres d’un pessimisme improductif, Grillparzer leva une main, ce qui eut pour effet d’enjoindre Bruno à se taire. Ah, Knappstein, Alfred songea avec complaisance, détaillant son interlocuteur du regard. Il faut avoir de la suite dans les idées, si tu veux échapper à la stagnation. Dois-je vraiment faire tout le travail ?

Dans un geste savamment mesuré, il posa ses deux mains sur la table et poussa sur ses bras pour se redresser, et surplomber la silhouette défaitiste de son ami. Celui-ci releva instinctivement la tête vers lui.

La victoire était déjà assurée, certes, mais balayer les dernières graines de doute ne payait pas de mine.

Bruno, prononça-t-il d’une voix suave, qui rendit l’autre homme instantanément béat. Cette mentalité-là n’est pas celle d’un guerrier. Nous sommes tous deux des amiraux de talent, sinon nous n’aurions jamais été promus. Il te faut croire en ta valeur, si tu veux que Sa Majesté y croit également, lorsque l’heure sera venue.

Dans un ralenti presque cinématique, la main de Grillparzer alla se poser sur le biceps droit de Knappstein. Le muscle était ferme et tendu sous le tissu de la chemise ; son pouce s’enfonça légèrement dans la chair. De son autre main, Alfred alla s’agripper au rebord de la table, par souci de stabilité.

—  Il te faut croire en nous.

La façon dont Bruno le regardait à présent ne ressemblait en rien aux éclairs de frustration de tantôt. S’il devait donner un nom à cette délicieuse expression, Grillparzer pencherait pour quelque chose s’approchant de l’adoration. L’amiral aux cheveux bruns s’en sentit lui-même tout chose, et son sourire confiant vacilla quelque peu.

— En nous … ? souffla Knappstein, ébahi.

Dans la périphérie de son attention, Alfred sentit la main de l’autre homme frôler la sienne. Un index caressa doucement son pouce, posé au bord de la petite table ronde. Le geste, malgré son inénarrable simplicité, le troubla plus qu’il ne voudrait l’admettre. Un bourgeon de remords menaça d'éclore, quelque part au fin fond de son être. Déloyal, ce petit machin essayait de dire. Tu joues sur un plan déloyal !

Foutaises. Il se donnait seulement les moyens de parvenir à ses fins, et les retombées seraient bénéfiques autant pour Bruno que pour lui. En fait, il lui faisait une faveur en le convainquant de le suivre.

Alfred laissa échapper un soupir un peu raide, et ses lèvres prirent la courbe d’un sourire tendre, comme elles n’avaient que rarement l’habitude de former.

— Oui, en nous. En nous deux. Il a toujours été question de nous deux, au fond, n’est-ce pas Bruno ? Toi et moi, au fil de toutes ces années. En sortant de l’école militaire, en nous battant côte-à-côte lors de nos premières campagnes, puis lorsque nous avons été placés sous les ordres de Lennenkampf. Lorsqu’on nous a demandé de mener l’offensive à Marr-Adetta - et, enfin, aujourd’hui.

Knappstein buvait ses paroles. À cet instant précis, Grillparzer aurait donné beaucoup pour pouvoir observer le monde à travers les yeux de son collègue, même l’espace d’une seule seconde. Il se demandait quelle genre d’image il renvoyait, pour que l’autre homme le regarde avec tant d’affection.

— Marr-Adetta ne nous a pas été favorable, ni à l’un, ni à l’autre, et j’y ai grandement réfléchi depuis, Alfred ajouta, son pouce traçant des cercles le long du biceps de son ami. Sais-tu ce qui nous manquait ?

La question sembla prendre Bruno au dépourvu - il cligna des yeux plusieurs fois, comme s’il s’efforçait à s’extirper d’un rêve.

Euh… de l’expérience ?

Grillparzer secoua doucement la tête.

— De la cohésion. Nous étions trop enthousiastes, quitte à nous précipiter pour voler l’action décisive au moindre repli de l’autre. Au final, vois comme cela nous a servi. Nous avons échappé à la rétrogradation de peu, t’en souviens-tu ?

Knappstein hocha énergiquement la tête.

— Ce que je te propose aujourd’hui, c’est de travailler en véritable tandem, conclut Alfred avec emphase. Si les Étoiles Jumelles s’entredéchirent, si l’une - ou les deux ! - meurt, cela nous laisse le champ libre.

Cette expression, Étoiles Jumelles, avait l’effet d’une formule magique, tant son pouvoir évocateur était grand. Ces deux mots étaient porteurs de promesse, de réussite, de renommée d’une ampleur gigantesque. Ils étaient synonyme de respect, également - en bref, la distinction, bien qu’informelle, valait plus que certains titres véritables. Et puis, Alfred n’en parlait pas par hasard, la comparaison ne sortait pas de nulle part ; nombreux étaient les soldats qui considéraient le duo Grillparzer et Knappstein comme les prochains détenteurs du titre, à une décennie près. Puisque les originaux allaient se désunir, le moment était parfait pour revendiquer la place.

— Alfred, je ne sais pas quoi dire à cela…

Bruno n’eut, de toute façon, pas l’occasion d’en dire plus. Sur un élan de désir, qui le consumait activement depuis plusieurs minutes déjà, Grillparzer s’était penché en avant pour embrasser son collègue. Les muscles jusqu’alors crispé de ce dernier se dénouèrent à la seconde où leurs lèvres entrèrent en contact. L’amiral aux cheveux auburn soupira dans la bouche de son partenaire, et approfondit le baiser avec un abandon qui avait des airs de désespoir. C'était étrange ; on aurait dit que Knappstein l’embrassait comme s’il s’agissait d’une des dernières fois de leurs vies.

Grillparzer choisit de mettre cela sur le compte du manque de confiance de l’autre homme. Il leva ses deux mains pour les poser de part et d’autre du visage de Bruno, et il se recula un peu, rompant le baiser.

— Ne dis rien, alors, et laisse-moi t’éclairer, souffla-t-il, et l’air alla se répandre, chaud et humide, directement sur les lèvres rougies de son interlocuteur. Imagine: nous sortons victorieux de la bataille à venir. Reuenthal est mort. Quant-à Mittermeyer, qu’il survive importe peu, en vérité ; son égal lui a été retiré. Et dis-moi, Bruno : qu’est-ce qu’une pièce à une seule face ? Une balance à un seul plateau ? Cela ne peut exister, il s’agit d’un paradoxe.

Il posa un rapide baiser au coin de la bouche de Bruno et, taquin, s’éloigna lorsque ce dernier essaya de poursuivre ses lèvres. Grillparzer émit un “tsk” vaguement réprobateur, au plus grand dépit de l’autre homme, qui n’était pas sûr de savoir sur quel pied danser.

— C’est à cet instant que nous faisons notre entrée. Sa Majesté reconnaît notre tour de force, et nous voilà de nouveau promus. Toi et moi, Bruno, tu m’entends ? Nous serons aussi proches que les Étoiles Jumelles au sommet de leur gloire, si ce n’est plus.

Comme précédemment, Alfred lâcha complètement sa prise sur Bruno. Celui-ci se dépêcha de se relever de son fauteuil lorsque l’autre amiral s’éloigna de la table.

— Je dois bien l’admettre, tu rends tout ça fort tentant.

L’aveu parvint à Grillparzer depuis l’endroit où son collègue se tenait, quelque part derrière lui. De manière fortuite, cela cacha à ce dernier la suffisance du rictus qui lui monta aux lèvres. Alfred fit volte-face, souriant à pleines dents.

— Laisse-toi tenter, dans ce cas. J’ai déjà parlé à l’amiral en chef Reuenthal : si tu acceptes de le rejoindre, il est disposé à lever ton assignation à résidence et à te réintégrer dans la flotte, avec prise d’effet immédiate. Tout sera alors en place pour permettre notre démonstration magistrale d’esprit et de technique.

La silhouette athlétique de Knappstein se découpait sur le carré orangé de la fenêtre, dont la lueur était estompée par les rideaux. Dans quelques minutes à peine, le soleil aurait terminé sa course, avalé par la limite de l’horizon. Dans quelques minutes, la pièce serait entièrement plongée dans l’obscurité, et Alfred n’était pas certain de vouloir allumer la lumière. 

Enfin, son collègue, et ami, et plus si affinité, finit par céder une bonne fois pour toutes.

— ... Très bien, j’accepte. Tu m’as convaincu. Je demanderai une audience demain à la première heure.

Grillparzer tendit le bras, et entreprit de réajuster le col de la chemise de son partenaire, avec une nonchalance feinte.

— Je savais bien que tu verrais les choses à ma façon, Bruno. C’est pour cela que je ne peux me séparer de toi si tôt dans nos carrières respectives … et dans nos vies également, murmura-t-il, avec une chaleur surprenamment sincère. Que dirais-tu de fêter notre accord tout le reste de la nuit ?

Sans même une once de subtilité, le regard de Knappstein alla aussitôt se river au lit, à quelques mètres d’eux seulement. Il sembla considérer la possibilité avec une grande attention, mêlé d’un grand intérêt, et il frissonna des pieds à la tête quand Alfred tira sur sa chemise pour la sortir de son pantalon, pour glisser la main en dessous.

— N’y a-t-il pas des gardes qui vont venir te chercher au bout d’un moment ? demanda quand-même Bruno, pour la forme, même s’il accueillait le contact de son collègue avec un plaisir nullement dissimulé. Mon assignation à résidence n’a pas encore été levée, et tu n’es qu’un visiteur…

— Ne t’en fais pas pour ça. Je leur ai dit que cela risquait de prendre un moment. J’ai toutes les autorisations nécessaires, et par conséquent ils ne s’attendent pas à ce que je parte avant un bon moment.

Tout en dissipant ses dernières craintes, Grillparzer poussa lentement l’autre homme jusqu’au lit. Quand Bruno s’assit au bord du matelas avec une docilité grisante, Alfred entreprit de desserrer son col d’uniforme. Les deux yeux verts levés vers lui, dorénavant débarrassés de toute trace d’inquiétude, débordaient de désir.

Ah- c’est bien… balbutia l’autre amiral, la respiration hachée d’anticipation. Parce que je n’ai pas l’intention de te laisser partir avant un bon moment.

La victoire est donc bel et bien absolue, songea Grillparzer, jetant sa ceinture réglementaire sur le côté. Non seulement il était parvenu à faire changer son ami d’avis en un temps record, mais en plus de ça ils auraient l’occasion de passer une nuit mémorable, comme ils n’en avaient pas passé depuis longtemps. Les choses n’auraient pu mieux se dérouler et, dans très peu de temps, ils pourraient tous deux bénéficier des fruits de leur travail.

Il n’y avait pas de remords à avoir. Leurs déboires respectifs à Marr-Adetta avait été une dure leçon, certes, mais ils ne répèteraient pas les mêmes erreurs. Reuenthal avait décidé de s’attaquer au Kaiser Reinhard, seul. À eux deux, ils profiteraient de la confusion pour s’attaquer au traître en retour, au sein de ses propres rangs. Le nombre d’occasions restantes pour se démarquer se réduisait à vue d'œil, et Grillparzer n’avait aucunement l’intention de stagner à la place qui lui était échue. La grandeur était à la portée de celui qui voulait bien la saisir - jusqu’à présent, cette devise ne lui avait jamais fait défaut.

Knappstein l’en remercierait plus tard.

— J’aime quand tu me parles comme ça, fredonna-t-il et, les deux mains posées sur les épaules de l’autre homme, il fit basculer son partenaire sur le lit.»

Notes:

Ce n'est évidemment pas du tout un mauvais présage, hein...

Non, plus sérieusement, j'avais vraiment envie de me pencher sur leur dynamique d'un peu plus près, étant donné que, d'après le peu d'infos disponibles, il semble y avoir un clair déséquilibre. Rien que le fait qu'on ne sache presque rien sur Knappstein, alors qu'on voit Grillparzer sauter de joie dans des WC publics parce qu'il a été admis parmi les huiles de la géographie... voilà, quoi. Et puis, en ce qui concerne la fic elle-même, je ne pouvais pas croire que Grillparzer avait réussi à convaincre son pote de le suivre en deux minutes... c'est un peu court, jeune homme. Donc j'ai décidé d'étendre la scène un tant soit peu :)

Pour moi, j'ai l'impression que Knappstein admire bien plus Grillparzer que l'inverse, et celui-ci s'est clairement servi de ça pour avoir l'avantage dans la conversation. MAIS, d'un autre côté, j'ai vraiment envie de croire que Grillparzer est quand même attaché à son collègue (et pas seulement par désir corporel). Après, certains diront que cet attachement lui vient en vérité de l'image méliorative de lui-même qu'il perçoit dans le reflet des yeux de l'autre ... mais j'aime à penser qu'il l'aime, un moins un peu, sincèrement.

En tout cas, je ne pense pas en avoir fini avec eux. J'ai dans l'idée d'écrire une autre fic, un peu à la Le Dernier Jour d'un condamné (Victor Hugo), dans laquelle Grillparzer serait mené à réfléchir sur sa vie, son comportement, ses amours, ses déboires, post Seconde Bataille de Rantemario. Comme il est supposé qu'il risque le peloton exécution, avec tout le pétrin dans lequel il s'est tout seul fourré... Bref. Peut-être que je le ferai, peut-être pas, mais en tout cas ce n'est pas l'envie qui m'en manque!

(Et puisque personne ne lira ceci... ARGH bon sang de bois, j'en ai sué avec cette foutue fic!!! Dites-vous bien que j'ai commencé par l'écrire en anglais, un premier brouillon que j'ai terminé, et aussitôt haï. Qu'est-ce que j'ai fait, alors? Je l'ai réécrite entièrement en français... pour la traduire à nouveau en anglais. Je peux vous jurer que la fréquentation de WordReference, Thesaurus et CRISCO synonymes ces derniers jours, c'était moi. Mais bon. Au moins je préfère les versions actuelles à l'originale, et de loin.)