Work Text:
— C’est pour cela que l’un de nous doit disparaître, conclu Henry. Renard, ou moi.
Dans le laboratoire du docteur Castafolte, on n’entendait que le ronronnement des ordinateurs. Assis sur la chaise normalement réservée au scientifique, Raph fixait un point sur le sol, entre le robot et lui. Des frissons le parcouraient, qui n’avaient rien à voir avec l’air froid de la ventilation. Raph essaya de parler, mais il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour que la boule qui lui serrait la gorge accepte de laisser passer les mots.
— Pourquoi c’est moi qui dois choisir ?
— Parce que nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord, répondit simplement Henry. Il nous faut une troisième opinion.
— Pourquoi la mienne ? insista Raph. Pourquoi c’est moi qui doit choisir lequel de vous deux doit mourir ?
— Il ne s’agit pas de mourir, Raph, expliqua Henry avec la patience agacée d’un parent qui explique à son enfant pourquoi il doit aller dormir dans son lit à lui pour la énième fois. Il s’agit de disparaître. Être effacé de la réalité, si tu préfères…
— Non, je préfère pas ! s’emporta Raph. C’est pareil ! Pire même ! Et c’est moi qui dois choisir qui tuer ? Vous pouvez pas me demander ça !
Raph s’était levé, poings serrés. Renard, qui était resté en retrait pendant qu’Henry exposait le problème à leur ami du passé, s’interposa entre les deux, comme s’il pouvait être plus efficace que le robot si la situation dégénérait.
— Il n’y a qu’à toi qu’on peut demander, Raph, dit Renard. Tu nous connais assez, et tu es assez honnête, pour faire le bon choix.
Raph restait immobile, les poings toujours serrés, tête baissée, yeux fermés, sourcils froncés. Il avait autant envie de cogner que de pleurer.
— Je ne comprends même pas le problème, dit-il pour gagner du temps.
— Je viens de t’expliquer ! se plaignit Henry.
— Les voyages dans le temps embrouillent la réalité, résuma Raph, contredisant son affirmation précédente. Chaque voyage ajoute de la pression. Tout va finir par s’effondrer dans le chaos.
— Tu vois que tu as compris !
— Pourquoi ne pas juste arrêter de voyager dans le temps ?
— Parce que le monde n’est pas encore sauvé, répondit Renard.
— Pourquoi ne pas m’effacer moi ? Je sers à rien…
— C’est faux ! s’offusqua Renard, en même temps qu’Henry répondait : Ça ne serait pas efficace.
Raph grimaça en grognant.
— Tu viens du passé, reprit Henry. Quand on modifie le cours du temps, c’est ton futur qui change. Ça ne compte pas. Pas autant, en tout cas ; pas assez.
— Mais vous deux, c’est pareil ? Même si vous, docteur, vous ne participez quasi jamais aux missions ?
— Je ne participe pas directement, mais j’aide à valider les missions. Et puis, c’est quand même moi qui ai construit le Tempus Fugitron !
Le scientifique se tint plus droit et tira sur les pans de sa blouse, outré qu’on puisse douter de sa contribution, avant de reprendre :
— Même si je ne faisais rien, je serais impliqué.
— Et un robot ou un humain, c’est pareil ? Sans vouloir vous offenser, docteur ! ajouta Raph prudemment. J’essaie de comprendre…
— Apparemment. D’après mes calculs, le poids de notre perception sur la réalité est le même. La seule différence, c’est que je ne me paye pas une migraine à chaque réécriture temporelle.
La remarque lui valut un coup d’œil blasé de la part de Renard, que les maux de tête à répétition n’amusaient pas.
— Et pourquoi vous n’arrivez pas à décider entre vous ?
— Je pense que Renard doit continuer, répondit Henry. C’est lui qui prépare les missions, c’est lui qui va sur le terrain. Et puis, c’est son projet à la base. C’est simplement plus logique.
— N’importe quoi ! le contredit immédiatement Renard. Qu’est-ce qui se passera la prochaine fois que la machine tombera en panne ? Qui va me bricoler une sonde quand j’aurais besoin d’aller vérifier des données à des centaines de kilomètres d’ici ? Je tiendrai pas trois missions sans toi, mais toi tu peux te débrouiller sans moi !
— Tu pourras demander à Van Der–
— Cette contrefaçon belge qui sait pas fabriquer une machine à voyager dans le temps ?
— Il a quand même construit une machine qui voyage dans le futur, fit remarquer le docteur Castafolte.
— D’une seconde, Henry, une seconde ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse en allant une seconde dans le futur ? C’est le passé qu’il faut changer !
Raph les interrompit, soucieux de ne pas les laisser s’égarer dans une dispute futile.
— Oui, c’est bon j’ai compris. En gros, vous voulez tous les deux sauver l’autre.
— Eh ben… argumenta Henry.
— Non, mais c’est pas du tout ça ! protesta Renard.
Raph soupira.
— Et puis, reprit Henry, moi je suis un robot, un modèle de série en plus…
— Qu’est-ce que ça change ? le coupa Renard. T’es un robot à part, le seul qui sait qu’il est un robot, c’est quand même vachement plus stylé que d’être un humain parmi tant d’autres comme moi !
— Un humain parmi pas tant d’autres que ça, contra Henry. Je te rappelle que le taux de natalité est plutôt bas et sur le déclin, et je ne parle même pas de l’espérance de vie…
— Mais on s’en fout de ça, ce sera plus vrai quand le monde sera sauvé !
Raph se rassit, laissant ses amis se chamailler en bruit de fond.
Il avait bien compris les explications du docteur Castafolte, qui avait détaillé une catastrophe plus grosse que toutes celles qu’ils avaient annulées, de surcroît provoquée par leurs propres actions. Une catastrophe avec le potentiel non pas d’annihiler toute vie sur Terre, mais de détruire la réalité elle-même.
Il avait aussi saisi pourquoi Renard était venu le chercher pour les aider à trancher. C’était sa faute : à chaque mission, il argumentait pour épargner au maximum leur cible. Il forçait Renard à revoir ses plans, jusqu’à être certain que la balance avait été optimisée au mieux entre l’événement à modifier et les dommages collatéraux. Il était leur boussole morale, celui qui n’acceptait pas les solutions juste parce qu’elles étaient faciles ou logiques.
Ce serait facile pour Renard de tout arrêter et de passer le flambeau.
Ce serait logique pour Henry de laisser la place à n’importe quel autre ingénieur.
Raph refuserait. Ses amis comptaient sur lui. Il les forcerait à trouver autre chose.
— Il doit bien y avoir une autre solution ? demanda-t-il.
Les deux autres se turent et recentrèrent leur attention sur lui.
— Pas vraiment, non, répondit Henry. La pression est déjà immense. Même tout arrêter ne serait sans doute pas suffisant. C’est pour ça qu’il faut d’abord relâcher la pression, avant de reprendre les missions avec une expertise accrue afin d’améliorer la situation au maximum avant d’arriver au point de rupture.
— Mais je ne comprends pas comment tuer l’un de vous peut relâcher de la pression. Est-ce que ça ne revient pas à créer un nouveau changement temporel, et donc à ajouter de la pression ?
— Je te l’ai déjà dit, Raph, soupira Henry. Il ne s’agit pas de tuer quelqu’un, il s’agit de le faire disparaître !
— C’est quoi la différence ? demanda Raph, agacé par la précision superflue.
— La différence, répondit Renard, c’est que ça marche.
Raph secoua la tête, dépité, tandis qu’Henry lâchait un soupir énervé. Clairement, Renard ne comprenait pas non plus.
— La différence, reprit Henry, c’est qu’en effaçant entièrement quelqu’un, toute la pression temporelle accumulée par cette personne s’efface aussi.
— Mais si on vous efface vous, docteur, est-ce que la machine à voyager dans le temps ne sera pas effacée aussi ? Puisque c’est vous qui l’avez construite ?
— Non. C’est comme quand on annule une catastrophe : l’événement initial et ses conséquences sont effacés, mais tous ceux qui ont participé à la mission savent ce qui s’est passé et souffrent éventuellement de ce qui a pu arriver en mission.
— Comme quand Renard s’est fait déglinguer le tibia par la gamine qu’il essayait de convaincre de sécher l’école ?
— C’est ça.
Renard grimaça au souvenir de la douleur qui l’avait fait se plaindre pendant une bonne semaine.
— Là, c’est pareil, continua Henry. On fait disparaître une existence, disons la mienne, et ses conséquences : la pression sur la réalité. Mais on conserve tout ce qui a participé à cette disparition, et la machine est une pièce clé.
Raph ne put pas s’empêcher d’être curieux.
— Mais techniquement, ça marche comment ? Je décide de vous effacer, et on va saboter la chaîne de montage qui vous a fabriqué ? Et si c’est lui que je veux annuler, vous allez empêcher ses parents de se rencontrer ?
Henry fronça les sourcils.
— Non, ce serait bien trop compliqué d’identifier les éléments permettant ce genre d’intervention.
— Pourtant c’est ce qu’on fait d’habitude ?
— Pour moi, passe encore : on pourrait sans doute trouver la bonne usine à partir de mon code-barres. Mais pour Renard ? Ça fait longtemps qu’il n’y a plus de registre de naissances. C’est bien plus facile de trouver des données sur ce qui s’est passé il y a cinq siècles qu’il y a trente ans.
Raph fit la moue.
— Alors, on fait comment ? Ça sert à quoi de me demander de choisir si on peut pas mener à bien la mission ?
— C’est pour ça que j’ai construit cette machine ! répondit Henry en désignant un amas de tôle et de fils sur son établi. Elle est spécialement conçue pour traquer une existence jusqu’à sa source et la détruire.
— Super, beau travail… complimenta Raph sans conviction.
Raph s’affaissa sur son siège. Les explications du docteur ne l’aidaient pas, bien au contraire : comment sauver ses deux amis si le simple fait de les laisser vivre suffisait à détruire la réalité ?
— Et vous êtes sûr de vous ? demanda Raph au robot.
— Évidemment que je suis sûr de moi ! s’offusqua le Castafolte.
— Henry est un expert.
— Justement, non ! contredit Raph. Personne n’est un expert, parce que c’est un domaine qui n’a jamais été étudié ! Vous avez trouvé une machine à voyager dans le temps, et vous savez la reconstruire docteur, mais ça ne veut pas dire que vous maîtrisez tout !
— Ça me blesse que tu penses ça, Raph.
— Désolé de titiller votre ego, hein…
Henry prit un air docte.
— Il ne s’agit pas d’ego, mais de science. Contrairement à ce que tu crois, il y a des études sur le sujet. La Brigade Temporelle, par exemple, a fait de nombreuses recherches. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils aimeraient que nous cessions notre activité.
— Je savais pas…
— Non, bien sûr que tu ne savais pas. Parce que c’est mon travail de savoir ça.
— Moi non plus, je ne savais pas, glissa Renard. C’est pour ça que c’est toi qui devrais continuer.
— Ça n’a aucun rapport, le coupa Henry en le foudroyant du regard. La documentation existe, n’importe qui peut l’exploiter, tu sais très bien faire ça. N’essaie pas de tourner la situation à ton avantage.
— C’est pas vraiment mon avantage de me faire effacer, marmonna Renard.
— Donc tu vois, Raph, reprit Henry comme s’il n’avait pas été interrompu, je sais de quoi je parle, je me suis documenté, et la théorie est solide — malheureusement.
Raph se renfrogna. Il n’était pas convaincu — ne voulait pas être convaincu. Il devait y avoir une autre solution, un angle auquel le scientifique n’avait pas pensé.
— Et ça ne vous fait pas peur, d’être effacé comme ça ?
Henry et Renard échangèrent un regard gêné.
— Si, bien sûr, avoua Henry.
— Alors tu vois, Henry, laisse-moi faire ! intervint Renard.
— Parce que toi t’as pas peur, peut-être ?
— Bah, j’ai frôlé tellement de fois la mort… fanfaronna Renard.
— Mais c’est différent de partir en mission en sachant que ça peut mal tourner, et d’appuyer froidement sur un bouton pour mettre fin à une existence ! Je ne veux pas mettre fin à ton existence.
— Moi non plus, je veux pas mettre fin à la tienne…
— Donc vous voyez, tenta Raph, il faut repenser le plan.
Les deux autres, yeux dans les yeux, l’ignorèrent.
— On voit que c’est pas toi qui appuieras sur ce bouton, fit remarquer Henry.
Renard sauta sur l’argument :
— Penses-y comme ça, Henry : ce sera comme toutes les fois où je t’ai désactivé sciemment, sauf que là c’est toi qui me désactives. Une sorte de revanche. Je le mérite bien, non ?
— C’est ridicul–
— Non mais ça va pas ?! explosa le Castafolte. Tu t’entends un peu ? Y a tellement de choses qui vont pas dans cette phrase que je ne sais même pas par où commencer ! Tu as tant envie que ça de disparaître ?
— J’ai aucune envie de mourir !
— Combien de fois vais-je devoir l’expliquer, rugit Henry, il ne s’agit pas de mourir !
— Mais Raph a raison, ça revient au même ! s’énerva Renard.
— Merci, mais–
— Et depuis quand « Raph a raison » ? contra Henry.
— Roh ça va, lâche-moi, c’est pas le sujet !
— Non, apparemment le sujet c’est tes envies de suicide !
— J’ai pas d’envies de suicide ! Je pense à mes amis, et au fait que je veux qu’ils vivent !
— Eh bien penses-y à tes amis, justement, et au fait qu’ils vont devoir vivre sans toi ! Sans tes dramas, sans tes plans foireux, sans ton bordel éparpillé dans tout le labo…
Henry laissa un blanc, avant de reprendre :
— Sans tes blagues idiotes, sans tes coups de génie, sans les soirées à se bourrer avec l’alcool chipé chez Raph…
— Moi non plus, j’ai pas envie de perdre tout ça, Henry…
— Je mets pas de bordel dans le labo, moi, grommela le robot.
— Tu rigoles ?! Y a des câbles et du matos qui traînent dans tous les coins !
— Mais c’est mon labo…
La gorge de Raph s’était nouée douloureusement. Ses mots restaient coincés.
Il se sentait acculé.
Acculé.
Si c’était ça, la solution ?
Le docteur avait analysé la situation froidement, tiré des conclusions logiques, et s’y était résigné.
Mais si Raph le mettait au pied du mur ?
— Bon, d’accord, j’ai compris, dit-il en se crispant. J’ai choisi.
Il releva la tête, et fixa les deux autres tour à tour. Longuement. Sérieusement. Ils le dévisageaient aussi, tendus…
— Bon accouche ! s’impatienta Renard. T’as pas idée combien c’est stressant, là !
Raph ferma les yeux. Inspira. Rouvrit les yeux.
— Henry.
Il vit le Castafolte se raidir, et Renard se figer, avant d’exploser de colère.
— C’est parce que c’est un robot, c’est ça ?! Tu trouves que son existence vaut moins que la mienne, parce qu’il est pas vraiment vivant ? Laisse-moi te dire que–
— Mais non, c’est pas ça ! se défendit Raph.
— Henry vaut plus que tous les Castafolte réunis ! Il vaut plus que tous les humains du coin, qui vendraient leur mère pour un bout de RTI, ou qui boufferaient leurs enfants pour survivre un jour de plus ! Il vaut plus que–
Renard s’était avancé, menaçant, et Raph se leva précipitamment, plaçant la chaise entre eux comme un bouclier inutile.
Henry s’interposa, posant une main sur l’épaule de son ami pour le calmer.
— Renard, ça suffit. On avait dit qu’on accepterait la décision de Raph, quelle qu’elle soit.
— Oui, mais…
Renard baissa la tête et déglutit. Il se dégonfla un moment, puis se redressa, et sa colère revint en force.
— Non. Je peux pas accepter ça. Je refuse que ce soit toi, Henry. Tu peux pas faire ce choix-là, Raph.
Il repoussa le robot et s’avança à nouveau vers Raph.
— D’accord, d’accord ! Raph recula, heurta l’établi derrière lui. Si vous êtes si sûr de vous, alors d’accord, pas Henry !
Renard se calma. Toute combativité le quitta et il serait sans doute tombé si Henry ne l’avait pas retenu.
— C’est pas ce qu’on avait dit ! protesta le robot.
— Mais c’est mieux comme ça.
Renard se tourna vers Henry.
— Tu te débrouilleras très bien sans moi. Je compte sur toi pour sauver le monde.
Puis il se tourna vers Raph, avant de baisser la tête.
— De toute façon, je fais que vous pourrir la vie. Surtout Raph…
— Mais pas du tout ! protesta ce dernier.
— C’est pas lui qui ramasse tes chaussettes, se plaignit Henry sans enthousiasme.
— Vous serez plus tranquilles sans moi.
— Mais je veux pas que vous mourriez ! protesta Raph.
— Tu viens de dire le contraire.
— J’ai dit « pas Henry ». Je veux pas que vous mouriez. Ni Henry.
— T’as dit l’inverse y a pas deux minutes ! Faut savoir !
— C’est pas ce que je veux ! répéta Raph. Je veux pas que vous mouriez, je veux pas choisir l’un de vous ! Ni l’un ni l’autre ! Je voulais juste voir comment vous réagiriez, je voulais que le docteur Castafolte trouve un autre moyen !
Le scientifique se tourna vers Raph. Quand il parla, sa voix était aussi glaciale que son regard.
— Tu ne peux pas jouer comme ça avec nos vies, Raph.
— C’est pas ce que je voulais faire !
— Mais tu ne te rends pas compte ?! Si je te disais, là, que finalement tu pourrais faire l’affaire et que c’est toi qu’on va sacrifier, juste pour te dire immédiatement après « mais non, c’était une blague, je voulais voir la tête que tu ferais », tu le prendrais comment ?
Raph tremblait de la tête aux pieds. Il sentit quelque chose de chaud couler le long de ses joues.
— Je savais que ça vous ferait mal, et c’est pas ce que je voulais, mais ce choix fera mal de toute façon, quoi que je dise ! Et vous, qu’est-ce que vous pensez que ça me fait, à moi, de devoir le faire, ce choix ?! Comment je suis supposé choisir ?
Raph secoua la tête, espérant chasser les larmes.
— Je dois choisir de vous sacrifier vous, docteur, parce que vous êtes un robot ? Ou bien plutôt Renard, parce que c’est un emmerdeur du futur qui me pourrit la vie ??
Raph fixa les deux autres droit dans les yeux. Renard ouvrit la bouche, prêt à l’interrompre, puis la referma.
— Ou peut-être que je dois faire un choix rationnel ? Garder le docteur, qui sera capable de gérer les missions aussi bien que le matériel ? Ou le taré qui a décidé de dédier sa vie à sauver le monde, quoi qu’il lui en coûte ?
La voix de Raph se cassa.
— À moins que je ne sauve celui que je préfère ?
Il se tourna vers Renard, qui soutint son regard avec difficulté.
— Celui qui donne un sens à ma vie, avec ses plans débiles ?
Puis il se tourna vers le docteur Castafolte.
— Ou celui qui m’ignore et me traite de moins-que-rien, mais qui m’offre un toit quand le mien devient oppressant et qui partage un thé Saveur du soir quand ça va pas ?
— À la base, je l’ai volé chez toi, le thé… marmonna le robot en fixant le sol.
Un sanglot échappa à Raph. Il s’assit à califourchon sur la chaise, et cacha sa tête dans ses mains.
— Je veux pas faire ce choix. Je peux pas.
Le silence retomba. Le calme après la tempête. Ou l’œil du cyclone…
Cela dura quelques minutes, pendant lesquelles seuls les pleurs de Raph cassaient le silence. On aurait pu entendre une mouche voler — s’il y avait encore eu des mouches au 26e siècle.
— Raph ? appela Renard. Raph…
Raph secoua la tête, sans la sortir de ses mains.
— On a eu la même discussion, avec Henry. On s’est envoyé arguments et contre-arguments pendant des heures.
— Ça me fait une belle jambe. Je préférerais vous servir à rien, comme d’habitude…
— Tu sers pas à rien.
— Bah quand même, intervint le robot, à part rapporter des biscuits mangeables…
— Tais-toi, Henry, coupa Renard.
Il foudroya le Castafolte du regard. Ils savaient tous les trois que le scientifique cachait son malaise sous son cynisme habituel, mais ce n’était pas le moment.
— On a fait appel à toi, reprit Renard, parce que tu nous connais. Tu sais ce que sauver le monde représente, pour nous, pour le monde lui-même. Personne d’autre ici ne comprend ça. On a fait appel à toi, parce que tu veux toujours sauver tout le monde, même quand c’est difficile, même quand c’est impossible. Tu lâches jamais, tant qu’il y a quelque chose à sauver.
Renard se mit à faire les cent pas.
— C’est injuste, reprit-il. Cette fois, quelqu’un doit mourir, et tu ne pourras rien y faire. Alors, pense à nous, pense à ce pour quoi on se bat, et sauve le monde.
Renard s’arrêta et fixa Raph, qui se recroquevilla sur sa chaise.
Il n’avait pas le choix, personne ne l’avait. Une décision devait être prise, quelqu’un devait disparaître ou ce serait la réalité qui s’effondrerait sur elle-même, sous le poids de tous les remappages qu’ils avaient effectués pour sauver le monde.
Henry ou Renard, Renard ou Henry, c’était impossible. Mais il fallait trancher.
Le docteur Castafolte avait dû y réfléchir pendant des jours, des semaines — aussi longtemps que possible avant d’être acculé. Il n’aurait pas accepté de s’éteindre sans se battre, il ne voudrait pas perdre Renard. La science posait un problème, mais n’y apportait aucune solution.
Renard avait dû pester, lutter, se débattre. Henry lui avait sûrement confisqué la machine, pour l’empêcher de tenter d’annuler l’inannulable.
Cette fois, tricher ne fonctionnerait pas.
Henry ou Renard ? Renard, ou Henry ?
Comment choisir, quand tous les choix sont terribles ? Il ne pouvait pas dresser une liste des avantages et des inconvénients quand tous le renvoyaient vers la même impasse.
Aucun argument rationnel ne l’aiderait à trancher…
Est-ce que réfléchir plus longtemps permettrait à une décision d’apparaître, comme par miracle ?
Non, réfléchir ne l’aidait pas. Il ne faisait que tourner en rond et s’enliser dans le désespoir.
Se projeter ?
Sauver le monde, avec Renard. Ce serait comme ce qu’il faisait déjà, simplement, Henry ne les attendrait pas au labo pour siroter jalousement une tisane lors du debrief.
Sauver le monde, avec Henry ? Ce serait étrange, une nouvelle dynamique. Peut-être plus efficace, s’ils suivaient les méthodes scientifiques du robot. Peut-être que ça limiterait les plans farfelus où il devait jouer un rôle ridicule ?
Ça n’aidait pas, ça ne faisait qu’accentuer le tiraillement qui l’emportait tantôt vers l’un de ses amis, tantôt vers l’autre.
Et s’il tirait la décision à pile ou face ? Il pouvait laisser le hasard endosser la culpabilité avec laquelle il ne voulait pas passer le reste de sa vie.
Mais combien de fois devrait-il lancer la pièce, avant d’accepter son jugement ? Une fois ? Dix ? Plus ?
— Henry…
Le nom lui avait échappé. Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça, il aurait tout aussi bien pu dire « Renard », il aurait eu le même serrement de gorge, la même crispation des muscles, la même envie de vomir.
Un bruit à côté de lui le fit sursauter, et il sortit la tête de sa cachette.
Henry s’affairait sur l’engin qu’il avait mis au point pour sauver la réalité, un peu trop concentré. Renard avait reculé jusqu’à l’autre bout du labo et évitait de leur faire face.
Raph se leva et s’approcha de l’établi.
— Je… je vais le faire.
Henry s’immobilisa un instant avant d’acquiescer et de reculer.
— Il n’y a qu’à presser sur le bouton, là, fit-il d’une voix hésitante. Tout est réglé.
Raph hocha la tête, les yeux fixés sur la machine. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais aucun mot ne lui vint. Que dit-on à quelqu’un qu’on vient de condamner à mort ? Il ne pouvait pas regarder le robot. Renard n’était pas dans son champ de vision. Seulement l’engin destructeur. L’effaceur. Le Casteffaceur ? Qui serait, ironiquement, la dernière trace laissée par le robot… Raph chassa la pensée parasite de son esprit.
Il posa une main tremblante sur le bouton. Ferma les yeux.
Appuya.
Ce fut comme si rien ne s’était passé. Pas de cri de douleur, pas de bruissement mystérieux, pas de « pop » assourdissant.
Raph relâcha l’air qu’il retenait sans s’en rendre compte.
Et l’enfer se déchaîna.
La colère et la douleur de Renard n’étaient pas articulées. Il lui tomba dessus, brutalement. Raph trébucha en essayant de lui échapper, et s’étala au sol. Il se roula en boule pour se protéger des coups de pieds qui l’assaillaient. Crispé dans l’espoir de mieux amortir les chocs, incapable de se défendre même s’il l’avait voulu, il serra les dents en attendant que ça se passe.
C’est pas juste, pensa-t-il. Je ne voulais pas faire ce choix-là. Je ne voulais pas choisir.
Sous l’impact des coups, il avait reculé jusqu’à être coincé sous l’établi. Il sentit Renard l’attraper par ses vêtements, le tirer. Il fut soulevé et projeté au milieu du labo. Il s’écrasa contre la table dans un cri de douleur. Immédiatement, Renard reprit son assaut. Un poing s’abattit contre sa joue, et Raph sentit sa chair se déchirer contre ses dents. Il entendait l’autre gronder et haleter, mais la puissance de l’attaque ne diminuait pas.
— Stop, essaya-t-il. S’il-vous-plaît, Renard…
Un coup l’atteignit au ventre, et il eut la respiration coupée. Il fallait qu’il arrive à calmer Renard, mais il ne pouvait même plus parler…
Il réussit à éviter un coup. Renard fut emporté par son élan, et Raph en profita pour mettre la table renversée entre eux. Il leva les bras en signe d’apaisement, mais l’autre l’ignora. Renard bondit par-dessus la table et Raph fut obligé de reculer. Sa tête heurta violemment le mur et sa vision se brouilla. L’air refusait de venir. Le goût du sang lui emplissait la bouche. Coincé contre le mur, avec un Renard enragé face à lui, Raph sentit la panique monter.
*
Quand il reprit ses esprits, Raph était allongé sur son lit, chez lui, au 21e siècle. Tout son corps lui faisait mal. Il était trempé de sueur, et lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit que sa couette était maculée de sang. Il s’assit sur son lit, priant la Terre d’arrêter de tourner quelques minutes.
Il jeta ses vêtements, prit une douche, pansa ses blessures tant bien que mal. Il n’avait rien de cassé, mais les hématomes mettraient du temps à disparaître.
Plusieurs jours se passèrent, sans interruption venue du futur. La douleur diminuait, les croûtes étaient tombées de son visage, et il osa sortir faire quelques courses. Il tenta d’appeler le labo. Le réseau TempTelecom était toujours actif, mais personne ne lui répondit.
Il reprit son travail chez TNL Petits Pains, se rendit au cinéma, au café. La vie n’avait pas la même saveur quand on la vivait normalement.
Il restait des heures devant son téléphone, ou à éplucher la rubrique des faits-divers à la recherche d’une agression étrange commise par un clochard ensanglanté. Rien.
Il se demanda s’il reverrait un jour son ami, s’il méritait même de se considérer encore comme l’ami du Visiteur. Referaient-ils des missions ensemble ? Renard faisait-il encore des missions ? Quelques décennies ou quelques siècles plus tard peut-être, hors de portée ?
Raph ne pouvait pas s’empêcher de penser que s’il avait plutôt choisi de garder Henry, celui-ci ne l’aurait pas abandonné ainsi. Il se remémorait les moments passés avec le docteur Castafolte quand il travaillait chez les Missionnaires, les soirées à parler du futur et des Nécrophiles avec nostalgie — un non-sens total. Il se rappelait les questions qu’aucun des deux n’avait formulées à voix haute, les mêmes questions que maintenant…
Renard allait-il bien ? Ou avait-il eu des ennuis ? S’il était rentré blessé et gisait dans une mare de sang au cœur du labo, il n’y aurait plus personne pour le soigner. Un problème en mission, une horde de zombies, un groupe de Nécrophiles…
À moins qu’il n’évite Raph exprès, incapable de lui pardonner ? Double peine : en condamnant Henry, Raph avait aussi perdu le Visiteur. Henry n’aurait pas fui ainsi, lui. Sans doute.
Et quid de la Brigade Temporelle ? S’ils avaient enfin capturé leur ennemi numéro un, qui le saurait ?
Sans compter que Renard n’était pas du genre soigneux, combien de fois avait-il cassé la machine à voyager dans le temps ? Renard l’avait dit : il ne saurait pas la reconstruire. Henry, lui, aurait su maintenir le matériel et mener à bien les missions. Il était moins vulnérable, plus facile à réparer.
Et s’il était vraiment arrivé quelque chose au Visiteur ? Qui sauverait le monde ?
Mais Raph avait choisi, et il lui faudrait vivre avec cette décision. Sans jamais savoir si ça avait été la bonne.
