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Un monticule de devoirs à faire se trouvait à ses côtés, et avec la certitude que des F allaient suivre si elle n’en finissait pas au moins la moitié, elle s’y attela. Il y avait des maths – ennuyant – et biologie – ennuyant aussi – et anglais – carrément ennuyant.
Son regard vagabonda autour du JuiceNet Café. Emma et Cléo n’étaient pas là – Emma s’attaquait sans doute déjà aux devoirs de la semaine prochaine, alors que Cléo passait sûrement du temps avec Lewis, son ami de longue date et petit ami de quelques semaines. Rikki était contente qu’ils se soient enfin mis ensemble – ça voulait dire qu’elle n’avait plus à les regarder se tourner autour.
Miriam était assise avec ses groupies à l’une des tables, toutes ayant l’air de poupées Barbie, gloussant et papotant.
Regarder Miriam, même pour le court laps de temps que Rikki s’autorisait à l’observer – elle devait arrêter après un moment, parce que sinon ses neurones allaient rendre l’âme à force d’être exposés à tout ce rose – lui fit penser à Zane.
Ils avaient mis un terme à leur relation, quelle qu’elle ait été. Et maintenant, il ne savait pas qu’elle était toujours une sirène, croyant qu’elle avait renoncé à ses pouvoirs. Elle ne savait pas trop quoi en penser – une partie d’elle voudrait qu’il soit au courant, pendant que l’autre, plus raisonnable, savait qu’il ne devait pas savoir ; ce serait trop dangereux.
Ses yeux se posèrent ensuite sur la télé qui présentait la météo. Des nuages d’orage se pressaient sur l’écran, une tempête se dirigeait droit vers eux.
— Ça sent pas bon, lui dit Wilfred, le patron du café. Tu ferais peut-être mieux de rentrer chez toi, ça risque de bien te tremper sinon.
— Quoi ? demanda-t-elle.
— La tempête, lui dit-il en faisant un signe de tête vers l’écran. T’as pas envie de te retrouver coincée sous le déluge qui s’annonce.
— Une tempête ? intervint soudain Miriam. Ici ?
— Ouaip, dit le manager. Il jeta un œil aux gros nuages par la fenêtre. On dirait même qu’elle est déjà là.
— Mais Zane est dehors ! s’écria Miriam. Il a dit qu’il allait en mer faire... quelque chose, j’ai pas fait attention, mais il est dehors sur son bateau.
Rikki sentit son estomac se nouer. Le petit bateau de Zane était en métal et de toute manière, en tant que point le plus haut sur l’océan, il allait attirer tous les éclairs alentours.
— Ce petit truc en métal ? demanda Wilfred en se massant la nuque. C’est pas bon, ça. Je devrais peut-être alerter les garde-côtes.
Un flash de lumière suivi d’un grondement de tonnerre les réduisit au silence.
Rikki s’élança en courant avant de trop y réfléchir. La pluie avait déjà commencé à tomber et elle ne disposait que de dix secondes pour parcourir la distance qui séparait le café de l’océan.
Elle courut, comptant les secondes s’écoulant dans sa tête. L’eau l’éclaboussa, la trempant toute entière, et cette onde de magie qui apparaissait juste avant la métamorphose se répandit à travers elle alors qu’elle plongeait dans les flots, la transformant en sirène tout juste quand elle disparaissait sous les vagues.
Sous la surface, elle pouvait voir le monde blanchir un instant quand un éclair traversait le ciel.
Elle partit à toute vitesse. Elle n’avait aucune idée d’où pouvait se trouver Zane, mais elle allait d’abord se rendre à tous ses spots préférés. Elle trancha à travers les vagues aussi rapidement que possible, les sentant tourbillonner autour d’elle. Elle nagea d’un côté à l’autre, croisant poissons et dauphins, et même un requin, mais toujours pas de Zane à l’horizon.
Son cœur battait la chamade, d’une part à cause de la peur et d’autre part à cause de l’exercice physique – quand elle défiait Emma ou Cléo, elles ne nageaient jamais aussi loin – mais l’adrénaline la maintenait à flots.
En arrivant au troisième des cinq coins qu’elle avait décidé de checker en premier – tous des favoris de Zane – elle aperçut la coque d’un bateau et une silhouette humaine dans l’eau.
Elle se rapprocha et reconnut les vêtements de Zane, son corps et le brun de ses cheveux.
Rikki remonta à la surface et prit une grande inspiration avant de replonger, sachant parfaitement qu’elle serait le point culminant si elle restait à la surface.
Elle s’arrêta juste à la hauteur de Zane. Il n’y avait aucune chance pour elle de se mettre en sécurité, avec lui, sans révéler qu’elle était toujours une sirène, donc autant y aller carrément.
Elle refit surface pile entre le bateau et lui.
Il était en train de haleter et crachoter, les vagues et la pluie le noyant de tous les côtés.
— Zane, cria-t-elle. Zane !
Il s’aperçut de sa présence et ses yeux s’écarquillèrent.
— Rikki ? Que... tu... donc t’es... comment ?
— Oui, je suis une sirène. Non, j’ai pas le temps d’expliquer. Et oui, je suis là pour de sauver, répondit Rikki, un petit sourire aux lèvres à l’idée de le rendre presque sans voix. Allez, viens, avant de te faire électrocuter.
— Il fallait que je sorte du bateau, hoqueta-t-il. Quand les éclairs ont commencé... je pouvais pas rester dedans.
— Je sais. Je suis contente que tu n’y sois plus, tu serais déjà mort sinon.
Elle attrapa son poignet et amena sa main jusqu’aux cordes sur les bords de l’embarcation.
— Accroche-toi bien. Je vais nous emmener jusqu’à la côte.
— On est plus près de Mako.
Rikki acquiesça. Elle le savait déjà ; après des mois dans la peau d’une sirène, elle avait une assez bonne connaissance des eaux autour de Mako et de la ville.
Remorquer le bateau et Zane était plus dur qu’elle ne l’aurait pensé, en partie à cause des vagues qui la tirait dans l’autre direction. Mais en gagnant de la vitesse, ça devait plus aisé. De temps à autre, elle se retournait pour vérifier que Zane était toujours bien accroché.
Le trajet jusqu’à l’île de Mako ne prit que quelques minutes. Zane lâcha la corde et tituba sur la plage avant que la fatigue ne prenne le dessus et il tomba sur le sable pour ne plus se relever.
Rikki amarra le bateau, se hissa jusqu’à lui et le retourna.
— Est-ce que ça va ?
— J’ai l’impression d’être dans « La Petite Sirène », dit Zane à bout de souffle. Je viens d’être sauvé par une magnifique sirène.
— Je ne chante pas, par contre.
— Pas grave.
Il approcha sa main de sa joue et l’attira vers lui. Ses lèvres chaudes touchèrent les siennes qui étaient froides, elle le sentit frissonner. La pluie continuait de tomber sur eux. Elle se dégagea pour regarder alentour.
— Allez, on doit se mettre à l’abri. Je peux pas rester allongée là en sirène.
— Mais tu fais une si jolie sirène, marmona Zane.
Rikki secoua la tête. Zane était à la limite de s’endormir sur place et elle devrait le traîner plus loin, sous peine d’attraper la mort dans la pluie glaciale.
Reconnaissant une bataille perdue d’avance, Rikki soupira.
—Très bien, je t’emmène à la grotte de Mako. Est-ce que tu peux retenir ta respiration le temps qu’on traverse le tunnel ?
— Mhmm, marmonna-t-il.
Elle l’attrapa et retourna à la mer une fois de plus. Ça lui faisait bizarre d’avoir la tête d’un garçon sur son épaule alors qu’elle le tenait fermement, plus étrange encore était le fait qu’il s’agisse de Zane Bennett, ado pourri-gâté.
Elle fila à toute vitesse dans le tunnel sous-marin, sachant pertinemment que si elle n’avait pas de mal à retenir son souffle, ce n’était pas le cas de Zane.
Il toussa lorsqu’ils refirent surface dans le bassin et elle le hissa sur le bord.
— Voilà, maintenant on peut sécher.
L’ouverture en haut de la grotte ne laissait pas filtrer beaucoup d’eau et le peu qui passait, elle pouvait le sécher en un clin d’œil.
Elle se sécha elle-même avant de passer à lui. Il était étendu sur son dos, apparemment épuisé, et elle se demanda pendant combien de temps au juste il avait dû lutter contre la pluie et les vagues. Il était assez loin de la côte et elle n’avait remarqué la tempête que lorsqu’elle était arrivée à la ville, elle aurait pu faire rage depuis bien plus longtemps au large.
Elle réchauffa ses vêtement au-delà de simplement sec, pour être bien au chaud. Elle le tira ensuite jusqu’à ce qu’il soit assis entre ses jambe, dos à elle.
— Allez, petite feignasse, j’étais dehors en train de nager presque aussi longtemps que toi et je ne suis pas en train de dormir.
Elle glissa ses doigts dans ses cheveux, est-ce qu’elle devrait s’inquiéter ? L’eau était froide à cette époque de l’année. Et s’il tombait malade à cause de ça ? Elle ne pouvait pas nager avec lui jusqu’au continent et elle ne pouvait pas non plus l’emmener en bateau tout pendant que la pluie ne s’arrêtait pas.
Il remua et se réveilla.
— C’est une belle façon de se réveiller.
— Ne t’y habitue pas trop.
— Il faudrait que je me fasse surprendre par des tempêtes plus souvent.
Il y avait une note de fatigue dans sa voix qui suggérait qu’il n’était pas en mesure de s’adonner à leurs joutes verbales habituelles.
Elle ne répondit pas, mais continua plutôt le jeu de ses doigts dans ses cheveux. Ils étaient vraiment doux.
— Comment tu m’as trouvé ? demanda-t-il alors quand il réalisa qu’elle n’allait pas répondre à son précédent commentaire.
— J’ai fait le tour de tes spots préférés. Heureusement que tu es prévisible.
— C’est pas vrai.
— Eh si, fit-elle gentiment. Tu l’es.
Il garda le silence un moment, avant de dire :
— Toi, tu n’es pas prévisible. Tu es toujours sirène, et ça, c’est pas prévisible. Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Après tout ce qui s’est passé ? Tu as vraiment besoin de poser la question ?
— Je n’ai rien dit au Dr Denman sur vous. Je ne savais même pas pour vous. Je voulais juste des réponses à mes questions. Et tu aurais pu y répondre bien avant – tu me disais que je délirais, et pendant tout ce temps, tu étais toi-même une sirène.
— J’ai pas pour habitude de dire aux gens que je suis une sirène !
— La plupart des gens ne se font pas secourir par des sirènes, donc ils n’y croient pas. Laquelle d’entre vous m’avait sauvé du bateau ?
Rikki soupira.
— Emma. Eh oui, on aurait voulu qu’elle ne l’ait pas fait après.
Zane se figea.
Elle leva les yeux au ciel.
— Ce n’est pas qu’on voulait que tu sois mort. C’est juste que... tu posais problème.
Zane fit un petit hochement de la tête qui montrait à quel point l’idée qu’elle l’aurait voulu mort l’avait blessé. Il n’était plus détendu dans ses bras, mais plutôt raide et mal à l’aise. Cependant, il ne se leva pas.
— J’aurais dû te le dire. Tu as déjà été en lien avec plusieurs incidents liés aux sirènes, tout compte fait. Plus que quiconque – et ça n’a pas commencé avec le sauvetage de Emma.
— Ce baiser sur Mako ? demanda-t-il presque timidement.
— Oui... la pleine lune nous fait faire des trucs bizarres. J’ai surchauffé comme une torche humaine. Je ne me rappelle pas de quoi que ce soit, mais tu as dit que je t’ai embrassé, et Lewis et les autres t’ont trouvé complètement déshydraté, donc...
— Je suis resté des heures à l’hôpital après ça. Je ne me suis réveillé que trois heures après être arrivé là-bas.
— Ouais, désolé. C’était vraiment pas mon intention.
Il haussa des épaules contre elle, le mouvement discret et fluide.
— Quoi d’autre ?
— Euh, voyons voir... C’était de ma faute quand la piscine de Myriam s’est vidée à sa fête. C’est l’emprise de la pleine lune qui a fait de Cléo une sirène – comme dans la mythologie grecque – le temps d’une journée. Et euh... je t’ai sauvé de tous ces requins.
En entendant ce dernier point, il se retourna.
— Le film – quand j’ai essayé de battre le record de mon père – cette fois-là ? Les bulles... c’était toi ?
Elle rougit, et acquiesça.
— Du coup, quand tu m’as parlé dans la soirée, ce n’était pas juste que tu me croyais, c’était parce que tu avais vraiment été présente pour le voir.
Elle se sentait un peu mal à l’aise, incertaine de comment il allait prendre la nouvelle.
— Je suppose que je vous dois la vie plusieurs fois déjà, dit-il doucement en se réinstallant contre elle.
Surprise, elle ne put que le serrer dans ses bras.
— Je suis sûre que viendra un jour où tu nous revaudras ça.
— Jusque là vous m’aurez sauvé la mise plusieurs fois de plus.
On entendait le sourire dans sa voix.
— Si tu ne te retrouvais pas dans toutes ces situations, tu n’aurais pas besoin de sauvetage. Je veux dire, consulter la météo avant de sortir en mer... tu connais pas ?
Il haussa des épaules à nouveau.
— Je pensais que j’aurais eu le temps de rentrer.
— T’es un idiot.
— Sans blague. (Il se retourna) Faut être idiot pour te quitter.
— Zane...
— Non, écoute-moi. Je n’ai pas envie qu’on soit juste amis. Je suis amoureux de toi – de tout ce que tu es, sirène et tout le reste. J’ai envie d’être ton petit ami.
— Tu es amoureux de moi ? répéta-t-elle, hébahie.
— Tu n’avais pas remarqué ?
Il avait l’air assez amusé.
— Tu étais énervant avant et tu l’es toujours autant maintenant – rien de bien exceptionnel à remarquer.
— Aïe, mon pauvre cœur est blessé, fit-il, mais il y avait quelque chose dans ses yeux qui disait que ça l’avait vraiment blessé de l’entendre dire ça.
Elle se pencha en avant et l’embrassa. C’était aussi bien, non, mieux, que celui sur la plage un peu plus tôt. Maintenant, il était conscient, ses lèvres chaudes et douces, et si attirantes. Le baiser lui donna des frissons dans tous le corps.
— On n’embrasse pas comme ça quand on ne ressent rien pour quelqu’un, dit Zane.
Rikki rit doucement en évitant son regard.
— Je ne sais pas encore.
— Ça t’embête si on continue de s’embrasser de temps en temps, en attendant que tu sois sûre ?
Elle lui jeta un coup d’œil, un sourire au coin des lèvres.
— Je suppose que ça pourrait se faire.
Il sourit largement et l’embrassa à nouveau. Quand il se recula, son visage affichait un sourire tellement béat qu’elle ne put s’empêcher de glousser.
— Il faudrait vraiment que je me fasse surprendre par des orages plus souvent.
