Work Text:
“Recite Me a Poem Today.”
Le mercredi après-midi, l’école semblait différente.
Le matin, les couloirs étaient remplis de bruit, de cartables qui traînaient au sol et de maîtresses qui répétaient sans arrêt de ranger les cahiers. Mais le mercredi après-midi, avec le centre aéré installé dans les salles de classe, tout devenait plus calme et plus désordonné à la fois. Les tables étaient déplacées, les animateurs laissaient les enfants parler plus fort, et il y avait cette odeur étrange de feutres, de poussière et de chocolat qui restait dans l’air jusque dans les couloirs.
En mars cette année-là, il pleuvait presque tout le temps.
Depuis plusieurs jours, le ciel était gris clair au-dessus de la petite ville, et la cour de récréation était couverte de flaques dans lesquelles les enfants sautaient malgré les cris des surveillants. Les manteaux sentaient l’humidité. Les chaussures aussi.
Léo détestait les mercredis.
Enfin non. Il détestait surtout les activités qu’on lui donnait.
Cette après-midi-là, il était censé participer à un atelier bricolage avec d’autres enfants de son âge. Une activité nulle où il fallait fabriquer un cadre photo avec des bâtons de glace et des gommettes. Il avait regardé l’animatrice expliquer le truc pendant environ trois minutes avant de décider qu’il préférait s’allonger par terre et devenir invisible.
Alors, il s’était levé discrètement pendant que les autres découpaient des feuilles de couleur, et il avait quitté la salle sans que personne ne le remarque.
Ce n’était pas la première fois.
Il connaissait déjà les couloirs du bâtiment presque par cœur, ce qui était sûrement assez impressionnant pour un garçon de son âge. Les salles des CP au fond, la bibliothèque près des escaliers, les toilettes qui sentaient bizarre, la salle informatique avec les vieux ordinateurs énormes qui faisaient un bruit de ventilateur.
Il marcha sans trop savoir où aller, les mains dans les poches de son gilet bleu foncé.
Au bout du couloir, il entendit des voix.
Pas des cris ou des pleurs capricieux. Des chants.
Léo ralentit un peu avant de s’approcher discrètement de la fenêtre vitrée de la salle. Il monta sur le banc qui se trouvait contre le mur pour regarder.
À l’intérieur, une vingtaine d’enfants étaient installés devant un piano électrique pendant qu’un professeur essayait de leur faire répéter une chanson. Certains chantaient trop fort, d’autres marmonnaient sans braiment ouvrir la bouche, et plusieurs riaient au lieu de suivre.
Léo trouva ça ridicule pendant environ cinq secondes.
Puis il remarqua un garçon.
Il était placé au deuxième rang, légèrement sur le côté. Des cheveux bruns relevés, des yeux très bleus et une peau plus bronzée que celle des autres enfants malgré la fin de l’hiver encore actuel. Ce garçon la chantait vraiment.
Clairement pas comme les autres.
Sa voix était plus juste. Plus forte aussi. Même à travers tous les autres gamins, Léo arrivait à l’entendre.
Il resta appuyé contre la vitre sans entrer dans la salle.
Le garçon chantait avec une expression sérieuse, concentrée, puis il se remettait soudainement à sourire entre deux phrases comme s’il s’amusait vraiment. Il bougeait un peu trop quand il chantait. Ses mains aussi. Comme s’il ne savait pas comment rester immobile.
Le professeur finit par arrêter le morceau en tapant dans ses mains.
“Bon ! On recommence le refrain après !” Des plaintes audibles traversèrent la salle.
Le professeur se retourna vers le tableau blanc pour écrire des remarques au feutre noir, et presque immédiatement, plusieurs garçons au fond commencèrent à parler entre eux en ricanant.
“Hugooo, on dirait une fille quand tu chantes…!”
“Normal c’est un homo…”
Quelques enfants rigolèrent, sûrement plus dû au fait d’entendre une “insulte”, que l’insulte en elle-même.
Léo fronça légèrement les sourcils.
Il ne comprenait pas vraiment le rapport entre le fait de bien chanter et d’aimer les garçons.
Le dénommé Hugo tourna aussitôt la tête vers eux. “Ça veut rien dire déjà !”
“Bah si.”
“Non.” Insista le garçon aux yeux bleus, cette fois complètement tourné vers ses camarades
“Si !! Homo”
“Non puisque mon père il chante tout le temps à la maison et c’est pas un homo, il est marié à ma maman !”
Le garçon au fond éclata de rire.
“Ouais bah toi si”
“Mais n’importe quoi ! Vous inventez !”
“Parce que t’as une voix de fille..”
Le brun leva les yeux au ciel avec un bruit agacé.
“Et toi t’es un gros bébé et personne dit rien !”
“Moi !?”
Plusieurs enfants explosèrent de rire cette fois, même certains qui ne parlaient pas avec eux avant. Le garçon vexé devint tout rouge. Léo sentit un sourire lui monter au visage avant même de s’en rendre compte. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il trouva ça bien que le garçon aux yeux bleus réponde.
Le professeur se retourna brusquement. “Qu’est-ce qu’il se passe encore derrière ?”
Plus personne ne parla.
La répétition reprit quelques minutes plus tard, mais Léo continua surtout de regarder le brun.
Hugo.
Maintenant il connaissait son prénom.
Quand l’activité se termina enfin, les enfants sortirent dans le couloir en parlant fort, en remettant leurs manteaux ou en courant déjà vers la cour intérieure.
Léo descendit lentement du banc, par peur de tomber.
Mauvaise idée.
À peine eut-il fait eu mit les deux pieds à terre qu’une voix l’interpella.
“Hé !” Il sursauta légèrement. Le garçon de la chorale venait vers lui avec un grand sourire. Vu de près, il avait de longs cils.
“T’étais caché depuis tout à l’heure !”
Léo ne répondit pas immédiatement. Le brun pencha un peu la tête avant de reparler. “Pourquoi tu regardais ?”
“Comme ça.”
“T’es dans la chorale ?”
“Non.”
“Ah..”
Hugo ne sembla pas gêné du tout par le silence qui suivit. Au contraire, il continuait de sourire comme s’il parlait avec quelqu’un qu’il connaissait déjà depuis longtemps.
“Tu voulais venir regarder à l’intérieur ?”
“Peut-être.”
“Ah d’accord !”
Il tendit aussitôt sa main.
“Je m’appelle Hugo moi !” Léo regarda sa main sans la prendre. “Et toi ?”
“Léo.”
“T’as quel âge ?”
“Sept ans.”
“Moi aussi !” Il eut l’air sincèrement content de cette information. “Tu veux être amis avec moi ?”
La question arriva tellement vite que Léo cligna des yeux.
Il observa Hugo quelques secondes sans répondre. Il parlait fort. Trop fort. Et trop vite aussi. Ses phrases sortaient sans pause, comme si son cerveau allait plus rapidement que le reste. Léo avait horreur des bruits forts pendant longtemps. Ca lui donnait mal à la tête et ça lui faisait un peu peur parfois mais ca c'était un secret. Il aimait quand c’est lui qui faisait du bruit uniquement.
Il finit par hausser les épaules.
“Non.”
Hugo cligna des yeux à son tour. “Hein ?”
“J’veux pas être ton ami.”
“Pourquoi ?”
“T’es bizarre et tu parle trop.”
Le brun fit une petite moue déçue face à cette réponse. Pendant deux secondes, Léo crut qu’il allait partir. Mais finalement, Hugo retrouva immédiatement son sourire.
“Ok, bah m’en fiche !”
Avant que le chataîn puisse réagir, il attrapa sa main.
Léo détestait ça, aussi.
Il détestait quand les autres enfants le touchaient sans demander. Même sa famille parfois. Il n’aimait pas les câlins, ni quand les gens lui passaient un bras autour des épaules, ni les mains collantes des enfants du centre.
Pourtant cette fois, il ne retira pas sa main tout de suite.
“On est copains maintenant.” Annonça Hugo, avant de l’entraîner dans le couloir comme si cette décision était parfaitement normale.
“Viens on va dehors ! Après y a le goûter et aujourd’hui je crois c’est pain au chocolat mais des fois ils donnent des pains aux raisins et c’est horrible.”
Léo le suivit malgré lui pendant que le brun continuait déjà de parler.
“T’habites où Léooo ?” Chantonna-t’il.
“Pas loin.”
“Moi près de la pharmacie avec le chien méchant !”
Léo le regarda brièvement. “Celui qui aboie tout le temps ?”
“OUAIS ! Celui la !”
Ils traversèrent la cour.
Des enfants jouaient au foot sous le préau pendant que d’autres échangeaient des cartes Pokémon assis par terre. Un animateur essayait de réparer un lecteur CD qui grésillait sur une table en plastique.
Hugo parlait encore.
Tout le temps.
Il racontait des choses sans importance, changeait de sujet au milieu de ses phrases, posait des questions avant même d’avoir fini les précédentes.
Normalement, Léo aurait trouvé ça insupportable. Mais bizarrement, non. Peut-être parce qu’Hugo n’attendait rien de lui.
Il ne le regardait pas comme les adultes regardaient les enfants silencieux. Il ne demandait pas pourquoi il ne parlait pas de tout et de rien. Il ne disait pas “allez Léo, fais un effort”. Il continuait simplement à parler pour deux sans avoir l’air dérangé.
Ils s’assirent finalement sous le préau. Hugo balançait ses jambes dans le vide.
“T’aimes quoi toi ?”
“La télé.”
“Moi aussi !” S’exclama t’il joyeusement. “Tu regarde quoi ?”
“Les films que y a le soir et le matin avant l’école.”
“Ah. Moi je regarde des dessins animés…Mais ça fait pas peur un peu des fois les films à la télé ?”
“Même pas.”
“Si y a des monstres, ma maman me dit de pas regarder ces trucs-la…”
Léo leva les yeux au ciel. Hugo éclata de rire immédiatement comme s’il attendait exactement cette réaction. Quelques minutes plus tard, un ballon arriva brutalement près d’eux.
Un garçon courut pour le récupérer avant de remarquer Hugo.
“Hé le Hugo !”
Hugo soupira déjà.
“Quoi encore ?”
“Chante une chanson Disney.”
Les autres garçons derrière lui rigolèrent. Léo sentit le brun se tendre légèrement. Juste un peu. Mais Hugo répondit quand même :
“Non !”
“Allez.”
“J’ai pas envie.”
“Alors que tu chantes comme une princesse”
Cette fois, Léo parla avant même d’y réfléchir.
“Ta bouche toi-“
Le silence tomba immédiatement pendant une seconde. Même Léo eut l’air surpris. Le garçon au ballon fronça les sourcils.
“Je t’ai pas parlé !”
“Non mais t’es trop énervant.”
Le ton était sec. Direct. Le garçon hésita un instant avant de finalement hausser les épaules.
“Vous êtes bizarres et méchants tous les deux…!” Puis il repartit avec les autres.
Hugo regarda Léo avec de grands yeux.
“T’as fait comme si on était copain !”
“Non.”
“Si..”
“Non !”
Hugo sourit tellement fort qu’on aurait dit qu’il venait de gagner quelque chose.
“Bon bah merci quand même.”
Léo détourna légèrement les yeux.
Le goûter arriva peu après. Hugo avait raison : c’était des pains au chocolat. Il leva les bras en signe de victoire avant d’en attraper deux pendant que l’animatrice protestait.
Puis ils passèrent le reste de l’après-midi ensemble comme si c’était devenu naturel en quelques heures seulement.
Quand les parents commencèrent à venir chercher les enfants vers dix-sept heures, Léo était assis avec Hugo dans un coin de la salle polyvalente à regarder un vieux dessin animé sur une télévision énorme posée sur un meuble roulant.
La mère de Hugo arriva la première.
Une femme brune avec les mêmes yeux bleus que lui.
“Hugo, on y va.”
“Attends !” Le garçon se tourna aussitôt vers Léo. “Tu reviens mercredi prochain ?”
“Je sais pas.”
“Bah si.”
“Peut-être.”
“Moi j’viens.” Il enfila son manteau beaucoup trop vite. “Comme ça on sera encore copains.”
Léo allait répondre quelque chose. Probablement dire qu’ils n’étaient pas vraiment copains. Mais Hugo lui fit un énorme signe de la main avant de partir en courant vers la sortie.
“À mercredi Léo !!” Plusieurs enfants se retournèrent à cause du volume de sa voix. Léo resta assis quelques secondes sans bouger. Puis il finit par regarder la porte par laquelle Hugo venait de disparaître.
Sans vraiment comprendre pourquoi, il espéra que mercredi arrive vite.
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“Tell Me a Story Tonight.”
Septembre avait cette odeur étrange de rentrée humide, de feuilles encore vertes et de fatigue déjà installée.
Le lycée semblait toujours gris, peu importe le temps qu’il faisait. Les bâtiments avaient été construits dans les années soixante-dix et personne ne les avait vraiment rénovés depuis. Les murs extérieurs étaient ternes, les fenêtres grinçaient quand on les ouvrait et les radiateurs fonctionnaient une fois sur trois en hiver. Pourtant, après deux ans là-dedans, Hugo connaissait presque chaque couloir par cœur.
Les salles de musique au troisième étage.
Les toilettes où tout le monde fumait en cachette.
Le banc derrière le gymnase où les gens venaient s’embrasser.
Et les escaliers du bâtiment C, ceux que Léo prenait toujours parce qu’il disait que “les autres sont remplis de débiles”.
Enfin. Avant.
Parce qu’ils ne se parlaient plus maintenant.
Ça faisait un an.
Un an entier, et Hugo n’était toujours pas sûr de comprendre comment ils en étaient arrivés là.
Parfois il essayait de repenser précisément à leur dispute, mais dans sa tête tout était flou. Il se souvenait de plusieurs petites tensions vers la fin du collège, de remarques plus sèches que d’habitude, de moments où Léo disparaissait pendant des jours sans répondre à ses SMS avant de revenir comme si rien ne s’était passé.
Puis il y avait eu cet été-là.
Des messages plus froids.
Des réponses plus courtes.
Et finalement plus rien.
Hugo avait essayé de relancer la conversation plusieurs fois au début de la seconde. Pas énormément non plus - parce qu’il avait sa fierté - mais assez pour que le silence devienne impossible à ignorer.
Léo avait arrêté de répondre.
Alors Hugo avait fini par arrêter aussi.
C’était ridicule.
Parce qu’ils avaient littéralement grandi ensemble.
Quand il pensait à son enfance, Léo était partout dedans. Les centres aérés. Les anniversaires. Les consoles branchées sur des télés énormes. Les soirées à regarder des DVD piratés chez l’un ou chez l’autre. Les disputes débiles. Les heures passées à parler de jeux vidéo, de musique, de films qu’ils étaient trop jeunes pour comprendre.
Même ses parents demandaient encore parfois :
“Et Léo il devient quoi ?”
Comme si c’était normal qu’ils soient toujours ensemble.
Mais ils ne l’étaient plus.
Et le pire, c’était qu’Hugo ne savait même pas vraiment si ça lui manquait ou si ça le vexait. Peut-être les deux.
Cette année-là, Hugo passait la majorité de son temps libre dans sa chambre. Il jouait de la batterie jusqu’à ce que ses bras lui fassent mal, au point où ses voisins tapaient parfois contre les murs. Sa mère lui criait souvent de baisser le volume. Il disait “oui oui” puis recommençait dix minutes plus tard.
La musique avait pris énormément de place dans sa vie depuis le collège.
Pas juste écouter des trucs. Comprendre. Rejouer. Observer.
Il pouvait passer des heures à regarder des lives de groupes sur YouTube ou des vidéos mal filmées d’anciens concerts postées sur Dailymotion avec une qualité catastrophique.
Et quand il ne jouait pas de la batterie, il jouait quand même.
Aux jeux vidéo.
Tout le temps.
Minecraft, Left 4 Dead, Team Fortress, Skyrim depuis sa sortie l’année précédente… il enchaînait les nuits trop courtes devant son écran cathodique en parlant sur Skype avec Damien jusque tard.
Damien.
C’était probablement son ami le plus proche maintenant.
Ils s’étaient rencontrés vers la fin du collège et avaient accroché presque immédiatement. Damien était drôle, sociable, un peu chaotique aussi. Il avait toujours des projets en tête : des vidéos débiles, des montages, des idées de courts-métrages qu’il ne terminait jamais.
Il adorait le cinéma.
Comme Léo.
Parfois, Hugo comparait les deux dans sa tête sans faire exprès.
Pas physiquement. Ni même dans leur manière de parler.
Damien était plus extraverti, plus lumineux, plus ouvert et moins provocateur aussi. Léo, lui, avait toujours eu quelque chose de plus fermé et d’agressif. Plus méchamment directe.
Mais ils partageaient ce même côté obsessionnel avec leurs passions. Cette façon de parler pendant deux heures d’un détail technique que personne d’autre ne remarquait.
Et surtout, ils avaient quand même tous les deux ce même humour un peu bête et méchant.
Le jeudi où ils se recroisèrent, les cours s’étaient terminés plus tôt à cause d’une réunion des professeurs. Le ciel était couvert mais il ne pleuvait pas encore. L’air sentait déjà l’automne.
Hugo traversait le parc près du lycée avec son sac sur une seule épaule et ses écouteurs autour du cou. Il était fatigué. Il avait passé la moitié du cours de maths à dessiner des batteries dans la marge de son cahier.
Puis il aperçut quelqu’un assis sur un banc.
Un caméscope éteint dans les mains. Un T-shirt bleu marine. Les jambes étendues devant lui.
Léo.
Hugo ralentit immédiatement.
Pendant une seconde, il pensa juste continuer son chemin. C’était probablement ce qu’il fallait faire. Ils ne se parlaient plus. C’était devenu une sorte d’accord silencieux entre eux.
Mais en même temps… c’était Léo.
Alors il hésita quelques secondes avant de finalement s’approcher.
Le châtain le remarqua presque tout de suite.
Et immédiatement, son expression se ferma un peu.
“Tu veux quoi ?”
Toujours aussi aimable.
Hugo leva les yeux au ciel.
“Salut à toi aussi.”
Léo roula des yeux sans répondre.
Le silence retomba.
C’était bizarre.
Avant, ils pouvaient parler pendant des heures sans réfléchir. Maintenant, Hugo avait l’impression de devoir réapprendre comment lui adresser la parole.
“Tu rentres pas ?”
“Si.”
“Alors pourquoi t’es là ?”
“J’t’en pose des questions ?”
Réponse classique de Léo. Hugo resta debout quelques secondes avant de finalement s’asseoir à côté de lui sans permission.
Léo souffla par le nez.
“T’es chiant.”
“Merci ma jolie.”
“J’étais bien tout seul.”
“Bah maintenant t’es plus tout seul.” Le brun s’attendait presque à ce que Léo se lève et parte.
Mais il resta.
Le parc était presque vide à cette heure-là. Quelques collégiens passaient au loin avec leurs sacs Eastpak couverts de correcteur blanc. Un vieux faisait courir son chien près des arbres.
Hugo regarda un instant devant lui avant de parler.
“Tu me détestes ou quoi ?”
Léo eut un petit rire sec. “Ça sort d’où ça ?”
“Bah j’sais pas. Tu m’as ghosté pendant un an quand même.”
“‘Ghosté.’”
“Oui monsieur je parle comme un ado de mon époque et pas un père de famille quoi. Mes excuses !
“Ta gueule hein.”
Hugo sourit malgré lui. Petit réflexe stupide, presque automatique, parce que pendant une seconde, ça ressemblait à avant. Léo jouait avec le clapet de son caméscope sans le regarder.
“C’était pas contre toi.”
“Ah bon ?”
“Ouais.”
“T’as arrêté de me parler “pas contre moi” ?”
“J’avais d’autres trucs à gérer.”
Le ton avait changé.
Plus plat.
Hugo tourna légèrement la tête vers lui.
Et pour la première fois depuis qu’il s’était assis, il remarqua vraiment sa tête. Léo avait l’air fatigué. Fatigué pour de vrai. Des cernes sous les yeux, les épaules tendues, les cheveux mal coiffés comme s’il s’en foutait complètement.
Hugo fronça un peu les sourcils.
“Qu’est-ce qu’il se passe ?”
Léo haussa les épaules.
“Rien.”
“Arrête. C’est juste moi Léo.”
Silence.
Le vent faisait bouger doucement les branches au-dessus d’eux.
Puis Léo soupira finalement. Longuement. Comme quelqu’un qui regrettait déjà d’ouvrir la bouche avant même de parler.
“Ma mère est malade.”
Hugo sentit immédiatement son ventre se serrer.
“Genre… malade comment ?”
“J’sais pas exactement.”
“Léo.”
“Bah j’en sais rien, ok ? Les médecins parlent avec des mots de médecins à la con.” Il passa une main sur son visage avant de reprendre plus calmement :
“Elle peut plus vraiment s’occuper de moi correctement d’après eux.”
Hugo resta silencieux.
Léo continuait de regarder droit devant lui.
“Ils veulent peut-être me mettre en maison d’accueil.”
Cette phrase-là sembla irréelle pendant quelques secondes. Une maison d’accueil. Hugo cligna des yeux.
Léo disait ça d’un ton tellement détaché qu’on aurait cru qu’il parlait de la météo.
Mais Hugo le connaissait assez pour voir que c’était faux.
Il était probablement très frustré.
Alors presque sans réfléchir, Hugo posa doucement sa main sur son épaule.
“Hé…”
Léo se raidit légèrement.
“On peut rester potes tu sais.”
Le brun continua, sincère :
“Genre vraiment pas besoin de disparaître parce que ça va pas. Tu peux compter sur moi.” Puis il réalisa ce qu’il était en train de faire.
Sa main.
Sur son épaule.
Merde.
Il la retira presque immédiatement.
“Oula pardon.”
Il connaissait Léo depuis des années. Il savait qu’il détestait qu’on le touche sans prévenir, que ça le rendait irritable et que le faire dans une situation comme celle-ci pouvait être une grave erreur. Mais au lieu de faire une remarque agressive ou de s’éloigner, Léo tourna lentement la tête vers lui avec une expression étrange.
Comme s’il venait d’être pris au dépourvu.
Et avant qu’Hugo comprenne ce qu’il faisait, Léo se pencha vers lui et le prit brusquement dans ses bras.
Hugo resta figé.
Complètement figé.
Parce que ça n’arrivait jamais.
Léo ne faisait pas ça.
Jamais.
La voix du châtain était étouffée contre son épaule.
“Si tu racontes cette histoire à quelqu’un je pense que je viens t’étriper dans la nuit.”
Hugo éclata immédiatement de rire.
Un vrai rire surpris, incontrôlé.
“Putain mais t’es débile.”
“J’suis sérieux.”
“Ouais j’en doute pas !”
Léo finit par le lâcher avec un air déjà agacé d’avoir fait ça. Comme s’il regrettait presque. Mais Hugo voyait encore ses oreilles légèrement rouges.
Alors il sourit un peu plus doucement cette fois.
“Promis. J’dirais rien.”
Le silence revint entre eux.
Mais ce n’était plus le même.
Plus vraiment inconfortable.
Juste… fragile.
Comme quelque chose qu’on essayait de reconstruire sans savoir encore si ça allait tenir.
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“Write Me a Novel Someday.”
Les voyages en train avaient fini par devenir une habitude.
À force, Hugo connaissait les gestes par cœur. Le billet vérifié trois fois même quand il était déjà dans la bonne rame. Le sac posé contre la fenêtre. Les casques sur les oreilles. Les arrêts annoncés par une voix saturée dans les haut-parleurs du wagon. Les gens qui parlaient trop fort dès sept heures du matin comme s’ils ignoraient l’existence même de la fatigue humaine.
Mais celui-là lui paraissait court.
Peut-être parce qu’il avait connu pire.
Le trajet Aix-Paris lui semblait toujours interminable, surtout quand il devait le faire pour rester là- bas uniquement une journée ou deux et repartir directement. Toulouse, comparé à ça, c’était presque à côté.
Alors Hugo s’était installé confortablement contre la vitre avec sa console portable entre les mains.
Une vieille console d’émulation remplie de jeux rétro téléchargés un peu n’importe comment au fil des années. Depuis une heure, il alternait entre un vieux Zelda, d’autres jeux plus niches et du grignotage compulsif acheté en gare avant le départ.
Des chips.
Des bonbons.
Une bouteille de thé glacé.
Probablement trop de sucre pour un homme de son âge.
Enfin “de son âge”. Il n’avait même pas trente ans encore (bien qu’il n’en était plus très loin…). Mais son dos commençait parfois à craquer quand il se levait trop vite et ça lui paraissait déjà être une trahison biologique grave.
Le paysage défilait derrière la vitre.
Des champs secs. Des petits villages. Des zones industrielles moches. Puis progressivement, la chaleur du sud.
Hugo gardait une jambe repliée contre lui sur le siège pendant qu’il jouait, le casque à moitié mis pour entendre quand même les annonces.
Et forcément, son cerveau finit par dériver.
Il pensait souvent au passé dans les trains.
Sans doute parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire que regarder le temps bouger.
Quand il arriva enfin à Toulouse en fin d’après-midi, l’air chaud lui sauta immédiatement au visage dès l’ouverture des portes.
Il grimaça légèrement.
“Putain.”
Il faisait lourd.
Très lourd.
Le quai grouillait de monde. Des familles. Des étudiants. Des touristes qui bloquaient le passage avec leurs énormes valises. Hugo réajusta son sac sur son épaule avant de descendre complètement du train.
Et immédiatement, des souvenirs lui revinrent.
Sans prévenir.
La salle de chorale de primaire.
Les murs jaune pâle.
Le piano faux.
Les garçons qui ricanaient au fond de la salle.
“C’est un homo.”
Hugo souffla du nez en avançant dans la gare.
Au final, ils avaient raison.
Et alors honnêtement ?
Ça lui faisait presque rire maintenant.
À neuf ans, il ne comprenait même pas exactement ce que ça voulait dire. Il savait juste que c’était censé être méchant. Quelque chose qu’on lançait à un garçon un peu trop expressif, un peu trop artistique, un peu trop tout.
Aujourd’hui, certains de ces gamins devaient probablement avoir des gosses, des crédits immobiliers ou des posts de famille à la con sur Insta. Et Hugo, lui, était toujours là à embrasser des garçons et collectionner des consoles rétro.
Franchement, ça lui allait très bien.
Il traversa la gare lentement, observant les gens autour de lui tout en cherchant une silhouette précise.
Puis il s’arrêta net.
Une tête châtaine.
Des lunettes.
Adossé contre un poteau, les bras croisés, avec cette posture fermée et légèrement blasée qu’Hugo reconnaîtrait probablement même au milieu d’une catastrophe naturelle.
Léo.
Hugo sentit immédiatement un sourire énorme lui monter au visage.
Sans réfléchir, il accéléra le pas.
Puis encore.
Et encore.
Au point de presque bousculer une vieille dame avec sa valise.
“Pardon madame désolé-”
Il arriva finalement devant Léo sans même ralentir et le prit directement dans ses bras.
“Putain Léo, ça faisait longtemps !”
Le choc de l’étreinte fit légèrement reculer le brun contre le poteau. Pendant une demi-seconde, il bloqua complètement et réflexe immédiat : ses mains remontèrent légèrement comme pour repousser Hugo.
Puis il reconnut son étreinte.
Sa voix.
Le bleu terne de ses yeux.
Alors il souffla simplement du nez avant de se laisser faire.
“Salut Hugo.”
Sa voix avait changé avec les années ; plus grave, plus posée…Mais Hugo y reconnaissait toujours exactement le même ton.
Il serra encore un peu plus fort avant de finalement reculer juste assez pour le regarder correctement.
Léo n’avait pas vraiment changé depuis la dernière fois. Ses cheveux étaient un peu soigné qu’à l’habitude, ses lunettes qu’il portait depuis quelques années lui donnaient un air plus calme que ce qu’il en est vraiment, il portait un vieux t-shirt noir accompagné d’un cargo claire malgré la chaleur.
Exactement comme avant.
Hugo sourit immédiatement à cette pensée.
“T’as une tête de mec qui dort quatre heures par nuit.”
“Parce que c’est le cas.”
“Magnifique.”
Et avant même d’y réfléchir davantage, Hugo se pencha pour déposer un baiser dans ses cheveux.
Erreur.
Léo rougit instantanément.
Vraiment.
Un rouge discret mais visible qui remonta jusque sur ses oreilles pendant qu’il reculait légèrement avec une expression outrée.
“Hugo putain.”
“Quoi ?”
“On est dans une gare.”
“Et ?”
“Et j’ai pas envie que des connards viennent nous faire chier parce que tu peux pas te retenir.”
Hugo éclata de rire.
“Oh ça va, ça va, pardon !”
Il leva les mains en signe de paix tout en continuant de sourire comme un idiot.
“C’est juste que tu m’as beaucoup manqué, ça me fait plaisir de te voir.”
Le regard de Léo changea légèrement.
Toujours cette même réaction étrange qu’il avait parfois face à l’affection directe. Comme s’il ne savait jamais complètement quoi en faire.
Alors évidemment, il choisit la stratégie habituelle.
“T’es gênant mon pauvre.”
“Et toi t’es amoureux de moi.”
“Triste histoire.”
“Oh le gros menteur !”
“Ferme-la.”
Mais ils souriaient tout les deux maintenant, et Hugo eut immédiatement l’impression ridicule que le trajet entier valait le coup juste pour ça.
Ils quittèrent la gare côte à côte en discutant.
Enfin. Hugo discutait surtout. Léo répondait avec des commentaires secs entre deux remarques sarcastiques, exactement comme toujours.
La chaleur de Toulouse collait aux vêtements malgré la fin de journée. L’air sentait le béton chaud et les pots d’échappement.
“J’te jure à Aix aussi on crève de chaud maintenant,” dit Hugo en passant une main dans ses cheveux. “Le sud devient littéralement un four.”
“Le changement climatique c’est vraiment une ambiance superbe.”
“Ouais de fou.”
Ils traversèrent une rue.
Un tram passa plus loin dans un grincement métallique.
Hugo regarda brièvement Léo du coin de l’œil.
C’était étrange, parfois, de penser au temps.
Parce qu’ils avaient l’impression de se connaître depuis toujours.
Et techniquement… c’était presque vrai.
Il y avait eu l’école primaire. Les vendredi après-midi. Le collège. Les nuits à s’envoyer des messages. Les disputes débiles. Les réconciliations. Les périodes où ils se parlaient moins. Puis davantage. Puis encore moins.
Et maintenant ça.
Des trajets en train pour traverser un bout de la France juste pour passer quelques jours ensemble.
Léo semblait penser à la même chose.
Il parla soudainement sans le regarder.
“Tu t’souviens du jour où on s’est rencontrés ?”
Hugo éclata immédiatement de rire.
“Bien sûr que j’m’en souviens.”
“C’est lunaire quand même.”
“Quoi donc ?”
Léo ajusta légèrement ses lunettes sur son nez.
“Le fait que la personne qui m’a littéralement forcé à devenir son ami soit aujourd’hui mon mec.”
Hugo sourit tellement fort que ça lui fit presque mal aux joues.
“Ah donc tu reconnais officiellement que c’est moi qui ai fait tout le travail ?”
“Oui.”
“Incroyable.”
“T’étais terrifiant.”
“J’avais neuf ans.”
“La folie t’as eu si jeune mon cher Hugo.”
Hugo manqua de s’étouffer de rire au milieu du trottoir.
Ils continuèrent d’avancer tranquillement.
Le ciel prenait lentement des couleurs orangées au-dessus des immeubles de Toulouse, et pendant quelques secondes, Hugo observa simplement Léo marcher à côté de lui.
C’était fou comme certaines choses ne changeaient jamais.
Sa manière de garder les mains dans les poches.
De marcher légèrement voûté quand il réfléchissait.
Ses expressions minuscules que personne remarquait sauf les gens qui le connaissaient vraiment.
Et pourtant, tellement de choses avaient changé aussi.
À neuf ans, Hugo pensait juste que Léo était un garçon bizarre qui avait besoin d’un ami.
À seize ans, il avait compris que Léo cachait des morceaux entiers de lui-même derrière son sarcasme.
Maintenant, des années plus tard, il connaissait presque chaque version de lui.
Les colères bien visible.
Les peurs bien cachées.
Les nuits où il parlait trop.
Celles où il ne parlait pas du tout.
Et malgré ça, ou peut-être à cause de ça, Hugo l’aimait encore plus fort qu’avant.
Léo le regarda soudainement du coin de l’œil.
“Pourquoi tu souris comme un con ?”
Hugo haussa les épaules avec un petit rire.
“J’sais pas.”
Puis il finit quand même par répondre, plus doucement :
“J’pensais juste qu’on a eu beaucoup de chance.”
Léo ralentit légèrement.
“De ?”
Hugo regarda devant lui.
La rue.
La chaleur.
Le soir qui tombait lentement.
“Bah… que t’aies décidé de sécher et de regarder une chorale au hasard ce jour-là.”
Le silence retomba quelques secondes.
“Ouais,” Léo souffla discrètement du nez, “moi aussi je pense qu’on a eu de la chance.”
