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Ichirohikô avait le vertige.
Il posa les mains devant lui, serra les poings, paumés égratignées contre les tuiles d'argile. Le sol, quelques mètres plus bas seulement, lui paraissait infiniment loin — pourtant c'était en levant la tête qu'il se sentait mal. Les étoiles, qui le jugeaient par milliers, lui donnaient le tournis.
La ferme...
Il n'avait pas besoin d'elles pour se rendre compte de ce qu'il était. Pas une bête, c'était sûr maintenant. Pas un humain non plus, malgré ce que clamait sa génétique. Non, il était fixé à présent : la seule espèce à laquelle il appartenait était celle des monstres.
Il se dégoûtait. Pire : il s'horrifiait, chacune de ses facettes, chaque parcelle de son être l'effrayait au point qu'il aurait voulu fuir de lui-même. Son estomac se souleva quand il repensa à ce qu'on lui avait dit à son réveil, ce que ses parents avaient hésité à lui avouer. À demi-mots, mots couverts, compassion et inquiétude. Pourtant rien n'avait pu arrêter le déferlement du raz-de-marée.
(Tu as attaqué l'une des plus grandes métropoles humaines et failli détruire Jutengai.)
Ses tripes se tordirent plus violemment, il se pencha en avant, comme pour vomir, mais rien ne vint. Une bonne idée qu'il avait eu de se réfugier ici, sur le toit de sa maison, en prétextant à Jirômaru qu'il avait besoin de prendre l'air.
C'était effrayant, comme il avait été incapable de dire la vérité. Presque tordant, de voir qu'il gardait assez de fierté pour ne pas vouloir que son petit frère le voit pleurer.
Depuis quand était-il devenu pitoyable ?
Il refoula soudain son envie de se réduire en miettes en entendant quelqu'un sauter souplement sur le toit, dans son dos. Respiration tremblante, il ferma les yeux — il avait dit à Jirômaru de ne pas le déranger, mais il venait de tenter de tuer des milliers de gens, alors vraiment, il ne recevait que ce qu'il méritait. Quelque chose dévala ses joues, et toujours les étoiles le jugeaient de leur promontoire glacé. Un sanglot se forma dans sa gorge. Muet et étouffant.
— T'es bien là, alors » lança derrière lui une voix. Sauf que ce n'était pas celle de son frère. Il se tendit si brusquement que la boule coincée sous son larynx lui échappa — mélange de cri de surprise et de gémissement. Ses mains pleines de poussière se plaquèrent contre sa bouche mais le mal était fait.
Quand était-il devenu cassé à ce point ?
— Kyûta, tu... » commença-t-il avant de s'arrêter. Quelques heures plus tôt, il avait poignardé son maître. Peut-être que le jeune homme venait juste finir le travail qu'il avait commencé à Shibuya. Il se prit à penser que laisser Kyûta mener sa vengeance à terme serait, après tout, le plus simple. Tout le monde le haïssait sans doute déjà, de toute façon.
Sauf qu'il y eu un froissement de tissu, et quelques secondes après le brun était assis à côté de lui.
« J'venais voir comment ça allait. J'avais peur d'avoir frappé trop fort, mais t'as l'air de t'être remis. C'est bien. »
Ça le décontenança, si fort que s'il n'avait été assis il aurait chancelé.
— Comment tu fais, pour être comme ça ?
La question les prit tous les deux par surprise.
— Pour être comment ?
— Comment peux-tu arriver, et faire comme s'il ne s'était rien passé ? J'ai– j'ai assez de respect pour toi pour savoir que je ne mérite aucun pardon. Alors pourquoi es-tu là ? » Les mots lui déchiraient la gorge comme du papier de verre, l'intimaient à se taire. Une bile amère remontait, mais il la ravala jusqu'à avoir fini. Il ne voulait plus être redevable de l'autre. Il lui devait déjà beaucoup trop, tellement trop.
Kyûta soupira.
— J'ai pris la peine de demander où t'étais à Jirômaru, et de venir ici. Je crois qu'en fait, je t'ai déjà pardonné. Sorry, mec.
Il y eu un silence étrange entre eux, à mi-chemin entre l'effroi et l'émerveillement. Puis Ichirôhiko leva la main, lentement, et gifla Kyûta. Fort.
— AÏE ! Mais t'es pas bien ?
— Non, je ne suis pas bien, répliqua l'autre, d'une voix qu'il aurait voulu calme. Je suis un danger, un être cassé et tu vas me faire le plaisir de partir... Ton pardon ne m'intéresse pas.
Et il s'efforçait si fort de ne pas trembler qu'il faillit manquer le soupir de l'autre, son sourire aussi, alors qu'il se frottait la joue. « Bien sûr que si, il t'intéresse, déclara soudain Kyûta. Ça intéresse tout le monde, un pardon. Tu sais, il faudrait vraiment que tu arrêtes d'avoir peur.
— Je n'ai pas peur ! répondit le plus âgé trop vite.
Mais il se tenait toujours la main en l'air, stupide, et son regard qui ne savait pas où atterrir se posa alors sur son poignet. Sur le petit lien rouge qui l'entourait.
« Si, répliqua alors Kyûta, implacable — réconfortant. Mais tu ne devrais pas. Les personnes cassées aussi peuvent être réparées. »
