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La mort est la mort, Wei Wuxian décide.
C’est ultime. C’est une décision pour laquelle il ne sera pas damné, une décision qu’il a prise lui-même. C’est la sienne, comme si peu de choses l’ont été dans sa vie. Il sent les fragments de sa conscience dans son âme, les fils du destin s’étirant et errant à travers les profondeurs, morceaux trop petits pour que le monde les trouve. Il sait qu’ils chercheront. C’est rassurant de savoir qu’il ne peut pas être trouvé.
Wei Wuxian ne s’était jamais attendu à ce que, en si peu d’années de vie, il puisse mourir si fatigué.
C’est silencieux ici. Simple. Il dérive et pense aux torts qu’il a causé, les péchés qu’il n’expiera jamais. Quelques fois, il pense entendre des murmures, des cris venant de ceux qu’il a trahis le plus. Il pense pouvoir les rejoindre, pouvoir les trouver. Il sait qu’il ne le mérite pas, alors il ne le fait pas.
Il dérive et c’est mieux de cette façon. Autrefois, Il méprisait les sanctions mais il a maintenant causé assez de torts pour savoir que c‘est mérité.
Il connaissait le prix. Il l’a payé. Ce n’est pas le repos, mais Wei Wuxian n’a pas mérité de reposer en paix.
Il ne sait pas combien de temps cela fait. Un éclair de conscience – une note de musique coupe à travers le néant comme une lame. Il pense savoir –
Il ouvre les yeux et voit Lan Wangji.
Le temps a passé et il est ici. Lan Wangji ressemble à un spectre dans la nuit, un fantôme qui ne peut se reposer, et Wei Wuxian aurait ri si cette partie de lui-même avait survécu à la tempête. Lan Wangji a l’air d’être celui dont l’âme est agitée, de grosses cernes sous ses yeux et la mâchoire serrée et le ruban sur son front la seule partie de lui qui ose vaciller avec le vent. Wei Wuxian n’est pas assez entier pour l’atteindre mais une partie de lui est rongée par ce désir, la partie qui a vu l’éclat de vulnérabilité dans les yeux de Lan Wangji cette dernière fois ou ils se sont séparés aux Tertres Funéraires.
Wei Wuxian a toujours voulu demander pourquoi. Une autre inconnue qu’il emportera avec lui dans la mort.
Lan Wangji fronce les sourcils. Il envoie une autre note, cahotante et douloureuse, dans l’espace qui les sépare. Wei Wuxian la sent s’abattre comme un coup sur son torse, un lourd creux qui s’enfonce. Il a vraisemblablement été invoqué, un morceau juste assez suffisant pour respirer, et Wei Wuxian est prêt à s’en aller quand il réalise –
Il y a du sang sur le guqin. Le visage de Lan Wangji ne trahit rien mais du sang coule de ses doigts, tranchés bruts presque jusqu’à l’os. Le magnifique blanc neige du guqin est tâché de traînées rouges mais Lan Wangji prétend ne pas le remarquer, une minuscule contraction de sa joue trahissant une fissure dans son calme apparent.
Wei Wuxian ne peut pas détourner du regard. Les cordes sont tranchantes comme un rasoir et Lan Wangji saigne comme s’il ne pouvait pas le sentir, il saigne comme si cela n’avait aucune importance, et cela dérange quelque chose de si profond à l'intérieur de Wei Wuxian qu’il ne sait même pas mettre un mot sur ce sentiment.
Lan Wangji avance sa main pour pincer une autre note mais Wei Wuxian y arrive le premier.
Deux notes. Un bonjour timide.
Lan.
Zhan.
Les yeux de Lan Wangji s’ouvrent brusquement. Il ne peut pas voir Wei Wuxian, n’en sera jamais capable, mais ce regard le fige à sa place. Wei Wuxian est un peu plus qu’un murmure d’un souvenir, un fantôme dérivant sans destination précise, mais il se sent entier en ce moment-là. Juste une étincelle de mémoire musculaire, comme si des lèvres qui ne respirent plus se mettaient à rire.
Lan Wangji pose ses mains sur les cordes. Elles tremblent tellement que sa peau se fend encore plus, plus de sang se déverse.
Qui est-tu.
Ce n’est pas une question, mais une requête. Wei Wuxian souhaiterait presque pouvoir rire.
Il n’avait jamais vu quelqu’un de la secte Lan jouer Inquiry, mais c’est exactement comme les histoires le raconte – c’est comme s’il était piégé ici, un papillon épinglé. Il est une âme errante mais, sous les doigts de Lan Wangji, il s’attarde, énergie et morceaux de son âme s’évanouissant à chaque respiration qui passe. Mais Wei Wuxian s’accroche à l’énergie spirituelle que Lan Wangji lui offre, silencieux et hésitant mais inébranlable alors qu’il s’y accroche, se demandant comment diable autant de temps a-t-il pu passer pour que Lan Wangji ose le chercher dans les abysses.
Wei Wuxian est sous son emprise, coincé entre le guqin et un vide auquel il s'était autrefois condamné pour se repentir, et il estime que le monde n’est pas voué à sa fin s’il se montre égoïste encore une fois.
Il ne peut pas mentir et il ne le veut pas. Il joue son propre nom comme un murmure. Wei Ying.
Le souffle de Lan Wangji se bloque. Ses yeux sont ouverts mais ils sont indéchiffrables, un éclat d’or devant la pâle lueur de la lune. Il hésite un moment comme s’il ne savait pas quoi demander, peut-être comme s’il avait trop de questions. Wei Wuxian attends les reproches, la rancune.
Le guqin sonne plus comme un sanglot lorsque Lan Wangji joue, Es-tu en paix.
Wei Wuxian pense qu’il y a des années et des années, cela lui aurait fêlé une côte tellement il en aurait ri. Il se serait roulé en hurlant par terre et aurait taquiné Lan Wangji à travers les larmes qu’il fait mal son travail, qu’il connait les signes, bien sûr qu’il n’est pas en paix. Son âme est en lambeaux et il s’accroche aux plus gros morceaux et il s’estompe. Il s’estompe à chaque seconde qu’il passe ici et il ne peut pas le dire à Lan Wangji et il sait qu’il n’aura pas à le faire parce qu’il ne demandera pas.
Lan Wangji l’a cherché, a joué jusqu’à ce qu’il en saigne, pour demander à Wei Wuxian s’il était en paix. Cela aurait été drôle si ça ne semblait pas comme un autre péché qu’il a commis, une autre chose auxquelles il sera confronté quand il s’estompera inévitablement dans un vide infini.
Wei Wuxian ne peut pas mentir et il ne le veut pas, alors il répond, Non.
Durant toutes les années où ils se sont connus, pour chaque rencontre douce-amère et au revoir solennel, Wei Wuxian n’aurait jamais supposé que HanGuang-Jun, le plus jeune maître des Jumeaux de Jade, l’aurait considéré comme plus qu’un ennemi. Lan Wangji l’avait affronté sur le champs de bataille vers la fin après l’avoir averti pendant des années qu’il deviendrait une version pervertie de lui-même. Wei Wuxian l’avait ignoré parce qu’il était plus fort que ça, il ne serait pas laissé emprisonner par quelqu’un qui se croyait être vertueux alors qu’il était tout simplement trop naïf pour comprendre ce que Wei Wuxian donnerait. Ce qu’il était prêt à perdre, encore et encore, si cela voulait dire qu’il pourrait laisser ne serait-ce qu’une bonne empreinte de sa vie et de son héritage derrière lui.
Il avait souhaité que Lan Wangji soit son ami, l’avait poursuivi comme si de rien n’était. Et maintenant, leurs rôles sont inversés.
Lan Wangji l’avait invoqué ici après des années. Il l’interrogeait, chose inconcevable, sur son repos.
Il ne pense pas que sa réponse honnête aura un sens, alors même que les notes solennelles se dissolvent dans la lumière des étoiles. Puis, Lan Wangji frémit, son corps entier frissonnant comme s'il était à quelques secondes de tomber en morceaux, et pour la première fois Wei Wuxian voit l’éclat de véritable douleur traverser ce beau visage glacé.
Pourquoi, demande Lan Wangji. Ses yeux poursuivent les ombres comme dans l’espoir d’apercevoir quelque chose de divin.
Wei Wuxian a plus d’une réponse. Il décide de dire, Perdu.
Où as-tu besoin d’aller.
Wei Wuxian hésite, Nulle part.
Le froncement de sourcils de Lan Wangji se grave profondément dans son visage. Ses notes suivantes prennent plus de temps, formant un écho à travers les morceaux de Wei Wuxian jusqu’à ce qu’il puisse rassembler chaque lambeau dispersé dans les vents ; il dit, Comment puis-je t’aider.
Peux pas, Wei Wuxian il parvient à dire. Il se sent s’affaiblir. Il sait qu’il ne tiendra pas longtemps.
Lan Wangji doit aussi le sentir. Ses mots se jouent plus vite. Laisse-moi t’aider.
Peux pas.
S’il te plaît.
Lan Wangji ne lui a jamais demandé quoi que ce soit. Il n'a sans aucun doute jamais supplié. Wei Wuxian sent la piqûre tranchante de quelque chose comme le désespoir.
Mieux comme ça.
Tu mérites de te reposer.
Il ne le mérite pas. Wei Wuxian sent encore le sang sur ses mains, sait qu’une partie doit avoir appartenu aux Lans. Il ne comprends pas. Il est épuisé.
Lan Wangji déverse de l’énergie spirituelle dans l’air et supplie, Reste.
Il veut pleurer, il ne peut pas pleurer, il est épuisé. Peux pas.
Reviendras-tu quand je joue.
Peux pas.
Le sang de Lan Wangji tâche les cordes. Son jeu sonne comme un sanglot, Je suis désolé de ne pas avoir pu te sauver.
Wei Wuxian veut sourire. C’est mieux comme ça.
Il sent ses mains perdre leur accroche bien qu’il n’ait pas à toucher physiquement les cordes. Il a l’impression qu’il pourrait s’endormir, comme si un rien illimité l’attend. Il a erré tellement longtemps et il s’est trouvé ici, envers et contre tout, les derniers fragments de son cœur jouant à travers les cordes du guqin. Il y a des milliers de choses restées en suspens mais cela devra être suffisant. Il est si fatigué et il a voyagé si loin. Il ne se dirige pas vers les voix qu’il connait, celles qu’il aime et celles qu’il a condamnées. Il va arpenter la terre jusqu’à ce que chaque morceau soit parti et, peut-être alors, il connaitra un semblant de paix. Ou peut-être que non. Wei Wuxian a compris qu'il le découvrirait quand il serait arrivé.
Il n’attend pas pour une question. Il sait qu’il n’a plus de temps. Il sent les premiers signes de lâcher prise, de fermeture, quand il joue, Merci, Lan Zhan.
Il ne sait pas pour quoi il remercie Lan Wangji. Peut-être est-ce pour l’avoir appelé une dernière fois pour une dernière conversation, ou peut-être pour s’être assez rappelé de lui à travers le passage du temps pour jouer pour lui. Ou peut-être est-ce quelque chose d’autre perdu dans les morceaux déchirés, pense silencieusement Wei Wuxian en regardant Lan Wangji frémir avec un sanglot qui ne passe pas au travers de ces lèvres de marbres. Wei Wuxian les regarde, se demande à quoi elles auraient l’air lorsqu’il sourit. Espère que, un jour, quelqu’un le découvrira. C’est mieux comme ça.
La mélodie sonne comme un rire insouciant s'évanouissant, comme un dernier cri d'un souvenir oublié alors que Lan Wangji utilise ses mains pour pleurer, Wei Ying.
Mais Wei Wuxian n’est déjà plus.
Il ne sait pas que Lan Wangji s’assoit là pendant un long moment. Qu’il se sent encore plus vide que depuis qu’il a appris que Wei Wuxian n’était plus de ce monde, encore plus vide que lorsqu’il s’est tenu parmi les cendres des Tertres Funéraires sans aucun signe de l’âme de l’homme qu’il aimait. Lan Wangji n’a jamais été quelqu’un porté sur les mots mais il avait hurlé dans le silence résonnant du cimetière, le refuge détruit de la maison que Wei Wuxian avait tenté de construire pour ceux en qui le monde ne croyait plus. L’âme de Wei Wuxian est partie depuis bien longtemps lorsqu’il crie à nouveau, doigts coupés jusqu’à l’os et son cœur le faisant souffrir plus que cette première nuit. Ce premier moment. Cette première bouffée d’air après avoir su qu'il était seul. Il serait toujours seul.
Lan Wangji crie le nom de Wei Wuxian. Personne ne l’entend.
Il reste là pendant un long moment avant de se tourner lentement vers sa demeure.
Il revient la nuit suivante, et celle d’après. La prochaine après encore, et chaque nuit qui suit.
Jusqu’à ce que Lan Wangji se tienne sur le Mont Dafan et entende de nouvelles notes dans la brise. Un souvenir juste au-delà des arbres.
Un bonjour timide.
