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Notre été éternel

Chapter 2: Clandestins à Bruxelles

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Clandestins à Bruxelles

Le kit de survie de la gare du Midi

(Fin juin 2025, 07h30)

POV : Isabel
Gare de Bruxelles-Midi — Les galeries marchandes.

La gare de Bruxelles-Midi a surgi dans un grincement strident de freins et une lumière de fin d'après-midi d'été qui filtrait péniblement à travers la grande verrière poussiéreuse. À peine descendue de la passerelle du Thalys, j'ai tout de suite compris que Conrad n'avait pas plaisanté dans le train : l'air belge était nettement plus frais, presque coupant, après l'orage violent qui venait d'éclater sur les rails du Nord. Je frissonnai instantanément dans mon t-shirt léger, croisant les bras sur ma poitrine pour faire barrage au vent courant. Mon jean me collait désagréablement à la peau, vestige de la sueur de ma course folle et désespérée sur le quai de Paris-Nord quelques heures plus tôt.

Conrad s'en aperçut immédiatement. Il avait ce radar interne pour mes moindres failles, une attention silencieuse qui n'avait pas bougé malgré les années. Sans dire un mot, il posa son sac de voyage en cuir à ses pieds, retira sa veste de toile et la jeta sur mes épaules. Elle était immense, m'arrivant à mi-cuisses, et elle était encore toute imprégnée de sa chaleur corporelle, de cette odeur rassurante de lessive propre mêlée à la mienne.

— Règle numéro un du plan de survie, dit-il avec ce petit sourire en coin, si typiquement Fisher, qui me faisait fondre et enrageait mon cœur en même temps. On t'habille. Avant que tu ne te transformes en glaçon.

Il attrapa ma main gauche, entrelaçant nos doigts d'un geste si fluide qu'il semblait déjà naturel, balayant d'un coup les quatre ans de surplace. Il m'entraîna d'un pas décidé vers les galeries commerçantes souterraines de la gare. Je devais avoir l'air fine, trottinant à ses côtés les mains totalement vides, sans même un sac à main ou une pochette, vêtue de ce jean usé et d'une veste d'homme trois fois trop grande pour moi. Mais l'étreinte de ses doigts longs et chauds effaçait toute sensation de ridicule.

Notre premier arrêt fut une boutique de prêt-à-porter basique. Conrad se déplaçait entre les rayons avec une efficacité redoutable, presque clinique, ignorant les robes d'été pour s'arrêter net devant les basiques de coton. Il attrapa un sweat-shirt à capuche gris chiné, un peu large, au tissu épais.

— Tiens, mets ça, me lança-t-il en me le tendant. Au moins, tu n'auras pas froid d'ici ce soir.

— Un sweat gris ? C'est très original, Fisher. On dirait un clone de ta propre garde-robe d'internat.

— C'est classique, confortable, et ça t'évitera d'attraper une pneumonie avant qu'on ait pu trouver un endroit pour manger des gaufres. Allez, enfile-le, Conklin.

Je passai le sweat par-dessus mon t-shirt directement au milieu du rayon, refusant de perdre de précieuses minutes dans une cabine d'essayage étroite. Quand je me glissai dedans, je dus admettre qu'il avait raison : le molleton était d'une douceur infinie contre ma peau malmenée. Conrad s'avança vers moi, ses mains délaissant ses poches pour venir ajuster délicatement les cordons de la capuche sous mon menton. Ses mouvements étaient d'une lenteur presque sacrée. Ses yeux bleus, ancrés dans les miens, brillaient d'une lueur si tendre, si protectrice, que mon cœur rata un battement.

— Ça te va bien, murmura-t-il, sa voix descendant d'un ton. Mieux qu'à moi.

POV : Conrad
Gare de Bruxelles-Midi — La parapharmacie.

La voir nager dans ce sweat gris beaucoup trop grand pour elle me donna une envie folle de la soulever et de la presser à nouveau contre moi, juste pour sentir son corps s'emboîter dans le mien. Mais nous avions une liste de courses à respecter pour ce week-end improvisé, et ma raison de futur médecin tentait de garder le cap. Une fois le vêtement payé — malgré ses protestations de future psychologue indépendante que j'ignorai royalement d'un simple froncement de sourcils —, on passa à l'étape cruciale : la parapharmacie de la gare.

— Urgence absolue, annonçai-je en attrapant un petit panier en plastique gris au tourniquet.

Je me dirigeai droit vers le rayon des soins dentaires et de l'hygiène, mon esprit cartésien reprenant le dessus.

— Bon. Rose ou bleu ? demandai-je en brandissant deux emballages de brosses à dents souples.

— Bleu, évidemment. Ne commence pas à faire des distinctions de genre stéréotypées, Conrad.

— Et pour le dentifrice ? Menthe fraîche ou formule blancheur ?

— Menthe. Et j'aimerais trouver un chargeur de téléphone universel aussi, le mien vient potentiellement de s'éteindre à l'instant, ajouta-t-elle en sortant son portable de sa poche de jean pour me montrer l'écran définitivement noir avec une petite moue adorable.

On déambulait entre les rayons comme un jeune couple installant son premier appartement en colocation, choisissant du gel douche et un déodorant neutre. Cette pensée intime me remplit d'une joie si violente, si totale, qu'elle en devint presque douloureuse sous mes côtes. Quatre ans de manque, de regrets amers et de solitude à Stanford s'effaçaient dans les allées d'une gare belge, simplement parce qu'elle était là, les mains vides, n'ayant pensé à rien d'autre qu'à ma fuite en courant sur ce quai parisien.

Les bras chargés de nos quelques sacs de fortune en papier kraft, nous finîmes par sortir sur le parvis grisâtre de la gare pour héler un taxi en direction de mon hôtel. Durant tout le trajet, Belly restait le visage collé à la vitre, excitée comme une enfant découvrant une nouvelle carte postale, détaillant les façades de briques et les lignes de tramway. Sa main droite, cependant, était toujours solidement ancrée dans la mienne sur la banquette en skaï, ses doigts serrant les miens à chaque virage.

Quand le chauffeur nous déposa enfin devant l'établissement — un joli bâtiment en briques sombres typique du centre historique de Bruxelles —, je sentis une légère pointe de nervosité pointer le bout de son nez dans ma gorge. J'avançai vers le comptoir en acajou de la réception, Belly sur mes talons, ses pas calqués sur les miens.

— Bonjour, j'ai une réservation pour trois nuits au nom de Fisher. Conrad Fisher.

Le réceptionniste belge tapota de longs indices sur son clavier d'ordinateur, hocha la tête professionnellement et sortit une carte magnétique noire d'un tiroir.

— Parfait, monsieur Fisher. Une chambre Executive pour une personne, avec un lit King Size, pour trois nuits. C'est bien cela ?

Je sentis le regard brûlant de Belly se poser lourdement sur le profil de mon visage. Je déglutis doucement, fixant la carte en plastique sur le comptoir sans oser tourner la tête. Le plan de survie venait de passer à l'étape supérieure, et je n'étais pas certain que mon cœur y survive.

L'électricité de la chambre 412

(Fin juin 2025, 10h00)

POV : Isabel
Hôtel Le Châtelain — L'ascenseur puis la chambre.

Dès que les portes coulissantes en inox de l'ascenseur se sont refermées dans un tintement feutré, j'ai éclaté d'un rire franc que je ne pouvais plus retenir. Le pauvre réceptionniste avait l'air tellement solennel avec son histoire de lit géant pour un voyageur solitaire.

Je me suis tournée vers Conrad, me calant délibérément contre la paroi en miroir de la cabine pour lui faire face. Je l'ai jaugé du regard, un petit sourire en coin très provocateur dessiné sur les lèvres. Il était planté là, rigide comme un piquet, nos deux sacs de courses de la gare dans une main, sa valise de voyage dans l'autre, fixant obstinément les numéros des étages qui défilaient au-dessus de la porte. Ses oreilles, qui dépassaient de ses boucles brunes, étaient devenues d'un rouge écarlate absolument délicieux.

— Dis-moi, Con…

— Quoi ? répondit-il un peu trop vite, sa voix sautant d'un demi-ton sans qu'il ne détache ses yeux du cadran lumineux.

— Une chambre Executive ? Un lit King Size ? Tu es bien sûr que tu ne savais pas secretement que j'allais débarquer de mon train ? On dirait presque que tout ça était savamment calculé par le Docteur Fisher.

Cette fois, Conrad a brusquement tourné la tête vers moi, ses grands yeux bleus écarquillés par une panique totalement adorable qui trahissait son manque de préparation. Il a bafouillé, perdant instantanément ce calme olympien et cette assurance presque insolente qu'il affichait face au contrôleur du train.

— Belly, je te jure que non ! C'est le secrétariat de l'université de Stanford qui a réservé le contingent de chambres pour la conférence internationale d'Oncologie. Je devais passer trois jours entiers tout seul à réviser mes fiches de recherche et à ingurgiter des présentations PowerPoint jusqu'à minuit. Je n'avais absolument pas prévu que tu sauterais clandestinement dans mon train à la dernière seconde !

— Mouais. C'est la version officielle, ça. C'est ce qu'ils disent tous, Docteur Fisher, le taquinai-je en faisant un pas lourd vers lui.

L'espace dans l'ascenseur était extrêmement restreint, et avec mon grand sweat gris qui flottait autour de mes hanches, je me suis retrouvée tout près de son torse. Mon ton moqueur s'est adouci en un souffle, laissant place à une électricité pure, cette tension charnelle et familière qui faisait grimper la température de la cabine en une fraction de seconde.

— Si ça te pose le moindre problème de confort... je peux demander un lit d'appoint ou une seconde chambre à la réception, murmura-t-il, sa voix redescendant d'un octave, devenant plus rauque alors que son regard glissait malgré lui sur la ligne de mes lèvres. Ou je peux dormir sur le fauteuil. Ou par terre.

Je levai les yeux au ciel, tendant ma main libre pour attraper fermement le col de sa veste de costume qu'il m'avait posée sur les épaules.

— Ne sois pas idiot, Conrad. On a passé quatre ans séparés par un océan. Je n'ai pas couru comme une folle perdue sur un quai de gare parisien pour te laisser dormir par terre sur de la moquette belge.

Ding.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un couloir moquetté, épais et silencieux. Conrad a expiré un grand coup, un mélange de soulagement et de trouble lisible sur le visage, avant de m'emboîter le pas vers le fond du couloir.

POV : Conrad
Chambre 412.

Ma main tremblait légèrement, un fait assez rare pour être noté, quand j'ai approché la carte magnétique de la serrure électronique de la chambre 412. Un petit clic vert retentit, et j'ai poussé la porte de bois lourd.

La pièce était spacieuse, haut de plafond, baignée de la lumière dorée et rasante du début de soirée d'été qui traversait de grandes fenêtres donnant sur les toits d'ardoise de Bruxelles. Mais comme annoncé par le réceptionniste, le lit King Size trônait fièrement, presque de manière obscène, au centre de la pièce. Recouvert de draps blancs impeccables, tendus à l'extrême, et d'une multitude d'oreillers en plumes, il avait l'air immense. Un océan de coton blanc destiné à une seule personne.

J'ai posé ma valise et les sacs plastique de la gare près de l'entrée, me sentant soudain un peu gauche, mes bras ballants. Belly est entrée derrière moi dans un bruissement de tissu, laissant tomber ma veste de toile sur un fauteuil en velours bleu nuit. Elle portait désormais ce sweat gris trop grand, ses mains à moitié cachées dans les manches amples, ses longs cheveux bruns un peu ébouriffés par notre course folle et les courants d'air du voyage. Elle était d'une beauté à couper le souffle, si réelle au milieu de mon décor professionnel.

Elle s'est avancée vers le lit sans hésitation, s'est assise sur le bord du matelas et a testé le moelleux en rebondissant légèrement deux fois.

— Bon, au moins, les rapports d'Oncologie de Stanford ne mentaient pas : il est incroyablement confortable, a-t-elle dit en me décochant un sourire radieux.

Je me suis approché lentement, m'arrêtant à deux pas d'elle, les mains enfoncées dans les poches de mon pantalon de toile pour masquer mon trouble. La légèreté des courses à la gare et les taquineries de l'ascenseur venaient de retomber d'un coup sec, remplacées par le poids du silence de la pièce. On était là. Tous les deux. Seuls dans une chambre close à l'autre bout du monde.

— Belly... commencé-je, ressentant le besoin viscéral de poser des mots sur ce qu'on faisait, de peur que le rêve ne s'achève.

Elle a levé ses grands yeux bruns vers moi, son sourire s'effaçant doucement pour laisser place à une expression d'une incroyable intensité, un regard de femme qui savait exactement ce qu'elle voulait.

— Je sais ce que tu vas dire, Conrad, m'interrompit-elle doucement, sa voix n'étant plus qu'un murmure feutré. Tu vas dire que c'est bizarre, qu'on doit faire attention à ne pas précipiter les choses, qu'on doit penser aux conséquences pour la famille, à l'après... Mais s'il te plaît... pas ce soir. Pas maintenant.

Elle s'est levée du matelas d'un mouvement souple et a réduit le dernier espace qui nous séparait. Ses petites mains sont venues se poser à plat sur mon torse, juste au-dessus de mon cœur qui s'est mis à cogner comme un fou furieux contre ses paumes fines.

— On a quatre ans de retard, Conrad, murmura-t-elle en plongeant son regard dans le mien. Juste pour ce week-end, oublie Stanford. Oublie Paris. Oublie le reste de la Terre. Sois juste là, avec moi. Tout entier.

Je n'ai pas répondu. Les mots n'auraient été qu'une perte de temps face à l'évidence. J'ai simplement entouré sa taille fine de mes bras, la soulevant légèrement du sol pour ancrer mes lèvres affamées contre les siennes. Ce baiser-là n'avait plus l'urgence désespérée ou la panique du quai de la gare. Il était lent, lourd, profond, chargé de toutes les promesses physiques qu'on n'avait jamais osé se faire à Cousins Beach. On s'installait enfin dans notre réalité d'adultes.

L'interruption pragmatique

(Fin juin 2025, 10h30)

POV : Conrad
Chambre 412.

Le baiser s'étira, devenant plus lourd, plus chaud, alors que la lumière dorée de la fin de journée inondait la chambre de reflets ambrés. Mes mains, glissées avec une impatience grandissante sous le tissu épais du grand sweat gris qu'elle venait d'enfiler, trouvèrent la peau nue et brûlante du bas de son dos. Elle eut un petit frémissement aigu, se cambrant instinctivement contre moi, ses doigts s'ancrant dans mes cheveux bruns à la nuque pour me tirer encore plus bas, pour détruire le moindre millimètre d'air restant entre nos poitrines.

Après notre nuit de retrouvailles à Paris, la barrière de pudeur et les quatre ans de manque s'étaient définitivement volatilisées. Je savais exactement comment son corps réagissait à mes caresses, quels points de sa peau provoquaient ces petits soupirs qui me rendaient fou, et l'intimité close de cette chambre, sans la peur d'être interrompus par un téléphone ou un tiers, rendait chaque sensation dix fois plus forte.

La tension dans la pièce est devenue en un instant électrique, presque palpable sous la peau. Le mouvement de nos lèvres se fit plus pressant, plus fiévreux, nos langues se cherchant avec une faim primitive. Ma trajectoire dévia le long de sa mâchoire fine pour venir embrasser le point sensible juste sous son oreille, là où son pouls battait la chamade. Belly laissa échapper un soupir étouffé, un petit gémissement de gorge, ses mains glissant de ma nuque pour s'agripper désespérément à mes épaules. Je la poussai doucement vers l'arrière, mes genoux rencontrant le bord du matelas King Size.

On bascula ensemble sur les draps blancs et frais. Je me retins de justesse sur les coudes pour ne pas l'écraser de tout mon poids, mon regard plongeant directement dans le sien. Ses yeux bruns étaient sombres, presque noirs, voilés par un désir brut, ses lèvres rougies et entrouvertes sur sa respiration complètement saccadée. Mon propre cœur battait si fort que j'en avais mal aux côtes. À cet instant précis, la conférence internationale d'Oncologie et mes professeurs de Stanford pouvaient bien commencer sans moi, je n'en avais strictement rien à faire. Tout ce qui importait sur cette terre, c'était le contact de sa peau douce sous mes paumes.

Je descendis ma main droite le long de sa hanche, frôlant la toile rugueuse de son jean, cherchant le bouton métallique. Belly ferma les yeux, sa tête basculant en arrière sur l'oreiller blanc dans un abandon total.

Puis, un bruit des plus prosaïques vint briser l'ambiance de manière totalement impitoyable.

Un grognement. Long, sonore, indubitablement affamé, provenant directement des entrailles de ma compagne.

Je m'arrêtai net dans mon geste, un sourcil levé, le souffle court. Belly rouvrit les yeux d'un coup, un air de culpabilité hilarant et enfantin peint sur le visage. Elle plaqua immédiatement ses deux mains sur son estomac pour étouffer le coupable.

— C'était... c'était pas moi, mentit-elle lamentablement en fuyant mon regard.

— Ah non ? Parce que je suis presque sûr que ton estomac vient de me réclamer un diagnostic médical d'urgence, Belly.

— C'est la faute de ma course à la gare de Paris-Nord ce matin ! se défendit-elle en rougissant jusqu'aux oreilles, un rire nerveux lui échappant. Et puis le stress... et l'histoire du contrôleur. Conrad, il est la fin de l'après-midi et je n'ai absolument rien avalé depuis mon café de huit heures.

Le coin de mes lèvres s'étira malgré ma frustration physique. La tension sexuelle, bien que toujours brûlante et latente entre nous depuis Paris, laissa place à une évidence beaucoup plus pragmatique. Je me laissai glisser sur le côté avec un soupir théâtral, m'allongeant sur le dos à côté d'elle, un bras replié sous ma tête, fixant le plafond mouluré en souriant.

— Bon. On a un sérieux problème de priorités cliniques, alors. Parce que si je t'écoute, on a une faim de loup l'un de l'autre... mais là, si on ne te nourrit pas tout de suite, tu vas t'évanouir sur ce lit. Et je refuse que mon premier cas pratique de médecin de Stanford soit ma petite amie en hypoglycémie sévère.

Belly se tourna instantanément sur le côté, posant son menton sur mon torse nu de veste, un grand sourire joueur aux lèvres, ses yeux pétillants de malice.

— « Ma petite amie » ? Après « ma fiancée » devant le contrôleur du Thalys, on rétrograde dans les titres, Docteur Fisher ?

— Assiduité logistique et pragmatisme, Belly. Ne change pas de sujet pour esquiver. Viens, on bouge. On a trois jours entiers devant nous, toutes nos nuits à venir, et un lit géant qui ne va pas s'envoler d'ici ce soir. Mais d'abord : il nous faut des frites belges.

Je me redressai d'un coup, attrapant ses deux mains pour la tirer du matelas. Elle grogna pour la forme, mimant la faiblesse, mais l'argument de la nourriture grasse était visiblement trop puissant pour être combattu.

La trêve de la Grand-Place

(Fin juin 2025, 11h30)

POV : Isabel
Les rues du centre-ville de Bruxelles.

Quelques minutes plus tard, nous étions plongés dans le dédale des rues pavées du centre historique de Bruxelles, sous un soleil de fin de matinée. L'air était agréable, chargé de l'effervescence joyeuse des terrasses où les gens commençaient à s'installer pour boire des bières ambrées. Je marchais aux côtés de Conrad, portant fièrement sa veste d'homme par-dessus mon grand sweat gris de la gare, les mains enfoncées bien profondément dans les poches de mon jean.

On a fini par dénicher une véritable friterie traditionnelle, une fritkot nichée dans une ruelle animée juste derrière la majestueuse Grand-Place. Conrad, utilisant son ton le plus sérieux, a commandé deux grands cornets de frites dorées avec une quantité astronomique de sauce andalouse, et une véritable gaufre de Bruxelles saupoudrée de sucre glace pour le dessert.

On s'est installés sans façons sur les marches en pierre d'un vieux bâtiment de guilde, nos cornets fumants calés entre nos genoux recouverts de toile.

— Oh mon Dieu, soupirai-je après ma toute première bouchée, les yeux fermés pour savourer le croustillant. C'est vraisemblablement la meilleure chose que j'ai mangée de toute mon existence.

— Mieux que les muffins aux myrtilles du magasin de Cousins ? la taquina Conrad en piquant sans vergogne une frite directement dans mon propre cornet.

— Ne blasphème pas avec les souvenirs d'enfance, Con. Mais sur l'instant présent ? Oui. Largement. C'est un aller simple pour le paradis de la friture.

Je le regardais rire, ses épaules totalement détendues sous sa chemise dont il avait roulé les manches jusqu'aux avant-bras. Après l'intensité presque dramatique de notre nuit à Paris, le voir aussi serein, aussi accessible sous le soleil belge, me faisait un bien fou. Ces quatre longues années de distance océanique s'effaçaient à une vitesse vertigineuse, simplement parce qu'on avait enfin décidé d'arrêter de fuir nos propres ombres.

Conrad avança soudain son pouce pour essuyer doucement une pointe de sauce andalouse restée sur le coin de ma lèvre inférieure. Je m'immobilisai net, mon cœur ratant un battement franc face à la tendresse infinie, presque maternelle, de son geste. Ses yeux bleus s'attardèrent sur ma bouche un instant de trop. Pour rompre le charme trop électrique, je pris une frite bien chaude, la trempai généreusement dans la sauce et la présentai directement devant ses lèvres avec un clin d'œil complice.

— Allez, mange, Conrad. Tu vas avoir besoin de toutes tes forces d'analyse pour tes trois prochains jours de conférences.

Il croqua dedans en souriant, ses doigts effleurant les miens au passage.

Le futur aux États-Unis, la confrontation inévitable avec Jeremiah, les choix d'études compliqués... tout cela nous attendait de l'autre côté de l'Atlantique, immuable. Ma course folle sur le quai ce matin avait tout chamboulé dans l'arborescence de nos vies, mais alors que nous partagions ce déjeuner improvisé sur des marches de pierre à l'autre bout du monde, je savais avec une certitude absolue qu'on était enfin sur la bonne trajectoire.

Infiltration scientifique

(Fin juin 2025, 14h00)

POV : Isabel
Hôtel Le Châtelain — Chambre 412.

Je me calai un peu plus contre son flanc sur les marches en pierre, savourant les toutes dernières frites de notre cornet géant. Le soleil tapait doucement sur les pavés de Bruxelles, et avec l'estomac enfin plein, une délicieuse torpeur commençait à envahir mes membres fatigués par le voyage. Mais le répit fut de courte durée. Conrad jeta un coup d'œil rapide au cadran d'acier de sa montre et un léger pli d'anxiété professionnelle barra immédiatement son front dégagé.

— La première séance plénière d'accueil commence à seize heures, dit-il en froissant le carton vide de notre déjeuner d'un geste sec. Il faut qu'on retourne à l'hôtel un peu plus tard pour que je me change et que je récupère mes badges d'accès.

— Déjà ? soupirai-je en me levant à mon tour, serrant sa veste d'homme sur mes épaules pour contrer le retour du vent. Le devoir t'appelle, Docteur Fisher.

Le retour à l'hôtel se fit dans une atmosphère plus silencieuse, presque recueillie, mais l'électricité qui nous enveloppait depuis Paris n'avait rien perdu de son intensité latente. Dès que la lourde porte de la chambre 412 se referma derrière nous, la bulle d'intimité se resserra instantanément, coupant les bruits de la rue.

Conrad posa ses clés sur la commode en acajou et retira sa montre. Je m'étais adossée contre le mur près de l'entrée, le regardant faire, fascinée par ses gestes précis. Sans un mot, il s'avança vers moi, ses yeux bleus fixés sur les miens avec une gravité sombre qui me coupa le souffle. Il attrapa les revers de sa propre veste que je portais encore sur mon sweat, et me tira doucement mais fermement vers son torse.

— Tu as encore un goût de sucre glace sur les lèvres, murmura-t-il juste avant de poser sa bouche sur la mienne.

Ce baiser-là balaya en une seconde toute la sagesse et le pragmatisme de notre pause déjeuner. Ses mains glissèrent avec force sous le grand sweat gris, trouvant la peau de ma taille, me pressant contre son bassin avec une virilité assumée. Je laissai échapper un gémissement sourd, mes doigts s'enfonçant dans ses boucles brunes. Il y avait une urgence charnelle qui reprenait le dessus, le souvenir de notre nuit à Paris encore trop frais, trop brûlant sous nos peaux. Conrad me poussa lentement contre la cloison de la chambre, son corps épousant chaque courbe du mien, et je sentis mes genoux faiblir sous l'assaut. Sa bouche descendit nerveusement dans mon cou, y déposant des baisers fiévreux, presque mordants, qui me firent frissonner des pieds à la tête.

J'agrippai le tissu de sa chemise de toile, prête à en faire sauter les boutons, quand il s'interrompit brusquement dans un élan de volonté surhumain. Son front vint se coller contre mon épaule, sa respiration s'échappant en grands éclats saccadés.

— Belly... haleta-t-il, un rire nerveux et étouffé contre mon cou. Si on continue... je ne serai jamais à cette conférence de présentation.

Je ris doucement, le cœur battant à tout rompre, mes mains restant posées sur son torse brûlant à travers le tissu fin.

— Je croyais que les recherches tumorales de Stanford et ton directeur de recherche étaient ta priorité absolue, Fisher ?

— Plus maintenant, avoua-t-il en redressant enfin la tête, ses yeux sombres de désir ancrés dans les miens. Mais si je rate l'ouverture officielle, mon directeur de bourse va me tuer sur place. On a dit qu'on avait tout notre temps ce week-end, d'accord ? Ce soir. Je te promets que ce soir, on ne s'arrêtera pas pour des frites.

Il déposa un ultime baiser, chaste mais d'une intensité folle, sur le bout de mon nez pour sceller sa promesse, avant de reculer d'un pas non sans un effort visible. La tension sexuelle flottait encore de manière presque comique dans l'air de la pièce alors qu'il se dirigeait vers sa valise ouverte pour en sortir un costume sombre, impeccablement taillé, et une chemise blanche de coton égyptien.

Je me laissai glisser sur le bord du lit King Size, observant le spectacle de sa transformation en homme mûr.

— Et je suis censée faire quoi, moi, pendant que tu joues au grand oncologue brillant au milieu des pontes ? demandai-je en regardant mes mains désespérément vides. Je n'ai même pas un bouquin à lire, et mon téléphone est bloqué sur sa prise de charge pour la prochaine heure.

Conrad s'arrêta net au milieu de sa quête de ses boutons de manchette dans sa trousse de toilette. Il se tourna vers moi, achevant de boutonner le col rigide de sa chemise blanche, son regard balayant mon sweat gris de la gare trois fois trop grand pour ma silhouette. Un sourire mystérieux, presque joueur, apparut sur ses lèvres.

— Tu n'as qu'à venir avec moi.

— Quoi ? À une conférence internationale de médecine de pointe ? Conrad, je suis en jean usé et en sweat-shirt informe, je vais ressembler à une fraude de première classe au milieu de tous ces scientifiques en costume trois pièces.

Il s'approcha du lit à grands pas lents, arrangeant le col de sa veste de costume sombre, puis se pencha en avant pour poser ses deux mains de chaque côté de mes hanches sur le matelas, me surplombant de toute sa hauteur d'adulte. Son odeur de parfum boisé m'enveloppa.

— Les séances plénières de ce soir portent sur la psychologie cognitive et l'impact direct des traumatismes physiques sur le développement cérébral. C'est exactement ton futur domaine d'études pour ton master de l'année prochaine, Conklin. Et honnêtement ? Je me contrefous de ce que tu portes sur le dos. Je veux juste que tu sois physiquement dans cette salle. Je veux pouvoir lever les yeux de mes notes de présentation et te voir là, au milieu des rangs. Savoir que tu es avec moi.

Mon cœur fit un bond gigantesque dans ma poitrine. Le voir ainsi, sérieux, ambitieux, mais me réclamant à ses côtés dans son monde de grand garçon, effaçait d'un coup toutes mes insécurités d'adolescente.

— Très bien, acceptai-je avec un sourire radieux, mes doigts venant lisser le revers de sa veste. Mais si le grand pont de Stanford me pose une question pointue sur les tumeurs, c'est toi qui prends le micro.

— Marché conclu, Isabel, rit-il en me tendant sa main droite pour me relever du matelas.

Cinq minutes plus tard, nous quittions la chambre 412. Conrad était impeccable, d'une élégance froide dans son costume sombre, et moi, marchant fièrement à ses côtés dans le couloir, je flottais joyeusement dans mon sweat gris de la gare, ma main solidement verrouillée dans la sienne. On n'avait peut-être pas de bagages pour le week-end, mais on était ensemble, prêts à infiltrer le monde des grands.