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Notre été éternel

Chapter 26: Le contrecoup de janvier et les premiers signaux d'alarme

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Le contrecoup de janvier et les premiers signaux d'alarme

POV : Belly

Palo Alto, Californie — Début Février 2027, 09h00.

La fin de l'année universitaire était encore loin, mais la mi-janvier avait été un avant-goût de l'enfer. Mes fiches de révision de Master en psychologie clinique encombraient encore la table basse, témoins silencieux du marathon des examens du premier semestre que je venais à peine de surmonter. J'avais encore plusieurs mois de cours et de stages intensifs devant moi avant d'obtenir mon diplôme officiel en juin 2027, mais cette session hivernale m'avait complètement vidée de mon énergie. J'avais passé des semaines à vivre en apnée, le cerveau totalement déconnecté de tout ce qui n'était pas mes thérapies cognitives, mes lectures théoriques sur le développement comportemental et mes analyses de cas complexes.

Mais ce matin de début février, alors que le calme était enfin revenu dans notre petit appartement de Palo Alto et que Conrad était parti pour une garde de vingt-quatre heures dans son service d'oncologie, un silence d'une tout autre nature s'est abattu sur moi.

Je me tenais debout devant le miroir de la salle de bain, une brosse à dents à la main, quand une sensation étrange m'a traversé. Ce n'était pas une douleur, juste une lourdeur inhabituelle, un fourmillement sourd au creux de mon ventre, et cette nausée subtile qui flottait au bord de ma gorge depuis trois jours. Au début, j'avais mis ça sur le compte du contrecoup de la fatigue, sur la malbouffe des semaines d'examens de la mi-janvier où je me nourrissais exclusivement de barres de céréales et de pizzas surgelées pour tenir le coup la nuit.

Et puis, mon regard a glissé vers le petit calendrier cartonné posé sur l'étagère, juste à côté de mon pot de crème hydratante.

Un frisson glacial a couru le long de ma colonne vertébrale. Ma brosse à dents est restée suspendue en l'air. Je comptai les jours, une fois, deux fois, mes doigts tremblant légèrement sur la surface lisse du meuble. Trois semaines. J'avais trois semaines de retard. Pour quelqu'un d'aussi réglée que moi, dont le cycle avait toujours été une horloge suisse malgré le stress, c'était une éternité.

Une panique sourde, viscérale, a commencé à ramper en moi, comme une onde de choc.

— Non, non, c'est impossible, murmurai-je à mon propre reflet, mes yeux bruns écarquillés par l'effroi. C'est juste le stress. Le corps fait des trucs bizarres quand on stresse, c’est physiologique, c’est le cortisol qui dérègle tout, c’est ça, c’est le stress.

Je me suis assise sur le rebord de la baignoire, mes mains pressées contre mes cuisses pour les empêcher de trembler. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine que j'avais l'impression qu'il allait rompre mes côtes. Le saphir d'eau pure à mon doigt, cette bague de fiançailles que je regardais avec tant de fierté depuis notre retour de Cousins Beach, a soudain semblé peser une tonne. Nous venions à peine d'envoyer les invitations. Tout le monde s'activait pour les préparatifs. Notre date était fixée et sacrée : le samedi 18 septembre 2027. Comment est-ce que quelque chose avait pu clocher ? J'étais sous contraception. J'étais protégée.

À quel moment ? me demandai-je, l'esprit en plein chaos. Comment est-ce possible ? Je revois Conrad, sa prévenance, notre rituel du soir, et tout s'écroule.

Le pacte de la pharmacie de Cousins

Flashback — Cousins Beach, Août 2026.

POV : Belly

La mémoire est une machine étrange. Face au gouffre du présent, mon esprit a immédiatement cherché refuge dans le passé, me ramenant quelques mois en arrière, lors de cet été charnière où tout avait basculé vers une autre forme de maturité.

C'était une fin d'après-midi étouffante à Cousins Beach. L'air était si lourd de sel et d'humidité que la peau collait dès qu'on passait le pas de la porte. Conrad et moi venions de passer deux heures à nager dans l'océan, tentant d'échapper à la chaleur écrasante du rivage. Lorsque nous étions rentrés dans sa chambre, les cheveux encore trempés et la peau brûlante de soleil, l'atmosphère entre nous avait changé. Ce n'était plus la maladresse de nos premières fois, c'était cette certitude tranquille, ce besoin d'être ensemble qui nous submergeait à chaque instant.

Après coup, alors que nous étions allongés sur ses draps froissés, le ventilateur de plafond tournant paresseusement au-dessus de nos têtes, Conrad s'était tourné vers moi. Ses yeux bleus, d'habitude si secrets, étaient empreints d'un sérieux et d'une douceur qui m'avaient désarmée. Il avait passé ses longs doigts dans mes cheveux humides, sa main s'attardant sur ma joue.

— Belly... avait-il commencé d'une voix basse, presque hésitante. Il faut qu'on parle de quelque chose de sérieux.

— Qu'est-ce qu'il y a, Conrad ? Tu me fais peur, avais-je répondu en me redressant légèrement, le drap ramené contre ma poitrine.

— Non, ne dis pas ça, m'avait-il rassurée en esquissant un demi-sourire. C'est juste... je t'aime. Plus que tout. Et je veux qu'on soit responsables. On utilise des préservatifs depuis le début, mais je veux que tu te sentes totalement sereine, sans jamais avoir de doute ou de stress. Tu as pensé à aller voir un médecin pour... pour la pilule ?

J'avais senti mes joues s'empourprer. À l'époque, parler de contraception avec Conrad me paraissait encore impressionnant, une preuve irréfutable que nous n'étions plus des enfants qui jouaient dans les vagues, mais un vrai couple qui construisait une intimité adulte.

— Si tu veux, j'y vais avec toi, Belly. On n'a pas besoin d'attendre le retour à Palo Alto. On peut aller à la petite clinique de la ville d'à côté demain. Je ne veux pas que ce soit une charge uniquement pour toi. C'est notre histoire à tous les deux.

Le lendemain, nous étions allés à la pharmacie de la marina après notre rendez-vous médical. Je me souvenais encore de l'odeur de crème solaire et de sol en linoléum de l'officine. Conrad était resté à mes côtés devant le comptoir, ignorant royalement les regards curieux de la vieille pharmacienne qui nous connaissait depuis l'enfance. Quand elle m'avait tendu la première plaquette rectangulaire, Conrad avait sorti sa carte bancaire avant même que je puisse ouvrir mon sac.

— C'est moi qui m'en occupe, Belly, avait-il murmuré à mon oreille en me tendant la petite boîte. C'est notre pacte. Tu penses à la prendre, et moi je m'assure qu'on ne manque jamais de rien.

Pendant quelques mois, ce pacte avait fonctionné à la perfection. La petite routine du soir, le bruit du plastique qui claque quand on pousse le comprimé... C'était devenu un geste invisible, une sécurité intégrée à notre vie de couple, une promesse silencieuse de sérieux dans notre engagement.

Les pièces du puzzle et le trou noir des examens

Palo Alto — Présent, Début Février 2027, 10h30.

POV : Belly

Je suis revenue à la réalité d'un coup sec, mes yeux se fixant à nouveau sur le carrelage blanc de la salle de bain de Palo Alto. Mon cœur battait toujours la chamade, une cadence irrégulière et douloureuse.

Tu penses à la prendre.

La phrase de Conrad résonnait dans ma tête comme un reproche cinglant. Je me suis levée d'un bond, me précipitant vers la cuisine. J'ai attrapé mon sac de cours, celui que j'avais trimballé pendant des semaines à la bibliothèque universitaire, et j'ai vidé tout son contenu sur la table, au milieu de mes fiches et des restes de rubans qui avaient servi pour nos invitations. Des stylos, des clés, des reçus de cafétéria chiffonnés, des élastiques à cheveux... et enfin, tout au fond, ma trousse de secours, cette petite pochette en tissu que j'emportais partout.

Mes mains tremblaient tellement que j'ai manqué de casser la fermeture Éclair. J'ai sorti la plaquette de pilules du mois précédent.

En retournant le plastique thermoformé sous la lumière, j'ai senti mes genoux se dérober. Je me suis laissée glisser sur une chaise de la cuisine, le souffle court, le monde semblant pivoter dangereusement autour de moi.

Trois alvéoles étaient encore pleines. Trois comprimés oubliés, alignés au milieu de la deuxième semaine du mois de janvier. La semaine des partiels. La semaine de l'enfer.

Les souvenirs me sont alors revenus par bouffées violentes, reconstituant le puzzle de mon propre désastre. C'était la semaine précise où j'avais dû rendre un dossier de recherche blanc en même temps que je passais mes oraux blancs de psychopathologie. Conrad avait été d'astreinte deux nuits d'affilée en oncologie pour l'arrivée d'un nouveau protocole d'essai clinique lourd, et l'appartement était resté vide. Je me souvenais m'être effondrée sur le canapé à quatre heures du matin, en larmes, épuisée, mes fiches encore étalées sur mes jambes, sans même avoir la force de me démaquiller ou d'aller jusqu'à la salle de bain. J'avais dormi trois heures avant de repartir en courant vers le campus, l'esprit totalement embrumé par le stress, la tête dans mes examens et le manque de sommeil.

J'avais oublié. Pendant plusieurs jours consécutifs, à la mi-janvier, j'avais totalement occulté ce geste pourtant si ancré. Et le pire, c'était qu'en rentrant ce week-end là, alors que ma session était finie, que nous avions fêté ça et que nous nous étions retrouvés avec la ferveur de ceux qui ont survécu à une tempête, je n'y avais même pas pensé. Le stress avait agi comme une gomme géante sur ma mémoire, effaçant la consigne, effaçant le danger. C'était à ce moment-là, au milieu du mois de janvier, que tout avait basculé.

— Oh mon dieu... murmurai-je, mes mains venant se poser instinctivement sur mon ventre encore parfaitement plat. C'est arrivé là. C'est forcément arrivé à ce moment-là.

Une vague de panique pure m'a submergée, une sensation de dérive totale. Qu'est-ce que j'allais faire ? Comment est-ce que j'allais le lui dire ? Conrad gérait des patients atteints de cancers au quotidien, il passait ses journées à faire preuve d'une rigueur absolue en oncologie, et moi, j'avais été incapable de gérer ma propre contraception parce que j'avais la tête dans mes examens. Et le mariage... le mariage à Cousins Beach prévu pour le 18 septembre ! Et mon diplôme que je devais impérativement décrocher en juin ! Les futurs essayages de la robe, le traiteur, les examens du second semestre à valider... Tout notre avenir, si minutieusement planifié et célébré avec nos amis quelques semaines plus tôt, venait peut-être de percuter un mur invisible.

Le mur du silence

Palo Alto — 20h00.

POV : Belly

Le clic de la serrure de la porte d'entrée m'a fait sursauter comme si un coup de feu avait éclaté dans le salon. J'étais assise sur le canapé depuis des heures, plongée dans l'obscurité de l'appartement que je n'avais pas eu le courage d'allumer. J'avais passé l'après-midi à faire des recherches frénétiques sur mon téléphone, lisant des dizaines d'articles de médecine sur les symptômes précoces, les taux d'hormones, les probabilités... Tout mon bagage de psychologue s'était effondré face à la réalité brute de ma situation.

— Belly ? interpella la voix fatiguée mais douce de Conrad depuis l'entrée. Pourquoi tu es dans le noir, ma jolie ?

Je pris une grande inspiration, forçant mes muscles faciaux à se détendre, tentant d'effacer les traces de panique qui devaient se lire sur mon visage. Je me levai pour aller allumer la lampe sur pied du salon.

Conrad entra dans la pièce, son sac d'hôpital sur l'épaule. Il avait des cernes marqués sous les yeux, la mine pâle des longues gardes d'oncologie où le sommeil n'est qu'un concept lointain, mais dès qu'il m'a vue, son regard s'est illuminé de cette tendresse exclusive qui m'était destinée.

— Salut, dis-je d'une voix que je m'efforçai de rendre stable en m'approchant de lui. Tu as passé une bonne garde ?

— Épuisante, avoua-t-il en posant son sac au sol pour m'ouvrir ses bras. Un petit garçon du service a fait une mauvaise réaction à son traitement ce matin, on a passé quatre heures à stabiliser ses constantes. Mais il va mieux maintenant. Il dort.

En me blottissant contre son torse, en sentant l'odeur familière de sa peau mêlée à celle du savon stérile de l'hôpital, j'ai ressenti un déchirement d'une violence inouïe. Son cœur battait de manière régulière contre ma joue. Il était là, entier, dévoué à sa mission de médecin, portant la misère du monde sur ses épaules, et je savais que si je prononçais les mots qui brûlaient mes lèvres à cet instant, sa vie entière allait basculer à un moment où il n'avait aucune ressource psychologique de reste.

— Tu es toute froide, Belly, murmura-t-il en resserrant son étreinte, sa main descendant doucement dans mon dos. Tu as encore passé la journée sur tes cours pour le second semestre ? Je t'ai dit de ne pas te rendre malade avec ça. Tes examens de janvier sont passés, tu seras diplômée en juin, prends le temps de respirer un peu d'ici là.

— Oui... juste les cours, mentis-je, chaque mot me pesant comme une trahison. Je suis juste un peu fatiguée.

Il se recula légèrement pour me regarder, ses yeux bleus sondant les miens avec cette intuition redoutable qui me faisait d'ordinaire tant de bien, mais qui me terrifiait ce soir.

— Tu es sûre que ça va ? Tu as une drôle de mine. Tu n'es pas malade ?

Mon estomac fit une embardée violente à la mention du mot malade. La nausée est revenue, plus aiguë, m'obligeant à me détourner sous prétexte d'aller chercher un verre d'eau dans la cuisine.

— Non, non, tout va bien, je t'assure, lançai-je par-dessus mon épaule, le dos tourné pour qu'il ne voie pas mes yeux s'embuer. Je vais préparer quelque chose à manger. Va prendre une douche, tu as besoin de te poser.

Pendant qu'il s'éloignait vers la salle de bain, le bruit de l'eau courante commença à résonner dans l'appartement. Je restai debout devant l'évier de la cuisine, mes mains agrippées au rebord en marbre. Mon téléphone vibra sur le comptoir. Un message de Taylor s'afficha sur l'écran :

« Belly ! Le traiteur pour septembre a reçu notre invitation et il est d'accord pour le menu du barbecue du vendredi soir ! Tout avance trop bien, je trépigne d'impatience ! 🤍 ✨ »

Je regardai le message, les larmes débordant enfin sur mes joues, coulant silencieusement le long de mon visage. Tout le monde avançait à toute allure sur les rails de ce mariage parfait prévu pour le 18 septembre, mes études devaient se terminer en juin, et moi, j'étais coincée dans un tunnel de secrets, incapable de prononcer la vérité.

Je n'allais rien dire. Pas tout de suite. Ni à Taylor, ni à Conrad. Pas avant d'être allée acheter un test le lendemain, pas avant d'avoir la preuve irréfutable sous les yeux. Je devais porter ce doute et cette panique seule, au moins pour cette nuit, face à l'immensité de ce destin que je n'avais pas vu venir. C'était mon fardeau, le résultat de ma négligence, et je devais affronter seule ce premier instant avant de détruire potentiellement tout ce que nous avions construit avec tant de soin. Dans le silence de la cuisine, alors que l'eau continuait de couler dans la pièce voisine, je sentais que l'ombre du doute, cette ombre qui avait si longtemps plané sur nos premières années, était de retour, mais cette fois-ci, elle ne venait pas de l'extérieur. Elle venait de l'intérieur de moi-même.